DIVINE
Salon de 1808, avec un autre tableau également admirable et d un genre bien différent, Y Enlèvement de Psyché par Zéphyr e.
Du reste, il paraît impossible qu’un ouvrage aussi considérable, qui renferme quatre figures de grandeur naturelle, étudiées avec un soin, une précision, une sévérité qui n’étaient pas dans les habitudes de Prud’hon, ait été exécuté dans l’espace de dix mois. Lorsque Prud’hon envoya son programme au préfet de la Seine, le plan du tableau n’était pas encore parfaitement arrêté; car il avait alors l’intention de représenter le criminel s’emparant de l’or de sa victime et s assurant qu’elle avait cessé de vivre. Dans une petite esquisse pleine de verve et d’une grande vigueur d’exécution, que possèdeM. Moignon, sa pensée hésite encore. Ce sont bien les figures du tableau, mais elles sont perdues dans un champ beaucoup trop vaste. On voit à gauche un arbre battu par le vent, qui a disparu dans la composition définitive. C’est dans le ciel vaste et superbe, dans l’effet tragique de l’ensemble, dans l’aspect désolé du paysage que réside l’intérêt. Avec son instinct pittoresque si sûr, Prud’hon a compris qu’il fallait donner plus d unité à la scène, la concentrer, sacrifier le fond de manière à faire dominer les personnages et à leur rendre la place absolument prédominante
G.Arosa et Cie
qu’ils doivent occuper dans un tableau d’histoire.
La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime est un des joyaux du Louvre et un des chefsd’œuvre de notre Ecole. Ce tableau est tellement connu, que je me bornerai à en rappeler les traits principaux. Dans un endroit désert, hérissé de rochers sauvages, éclairé par la lune qui se montre au milieu de lourds nuages, le meurtrier, vêtu d'une tunique et d’une écharpe flottante, s’éloigne en courant du cadavre nu de sa victime, étendu en travers au premier plan, et qu’il regarde en se retournant avec une expression de terreur. La Justice et la Vengeance fendent les airs et vont l’atteindre. La Vengeance porte une torche d’une main et avance l’autre pour le saisir; la Justice tient les balances et le glaive flamboyant dont elle va le frapper.
La Justice divine est la tentative la plus sérieuse, la plus sévère, la plus élevée qu’ait faite Prud’hon, et il ne s’est autant préoccupé d’aucun autre de ses ouvrages. Il comptait sur ce tableau pour répondre à ses détracteurs, qui le représentaient comme un intrus dans le domaine de la grande peinture. Il était encore dans toute la vigueur de son talent, encouragé, aimé, heureux, et, quoique le sujet sortît sous quelques rapports du genre où il excellait, il en a fait un chef-d’œuvre. On possède une foule de croquis,
quelques dessins importants et deux ou trois esquisses qui piouvent que ce n est qu’armé de toutes pièces qu’il entreprit ce grand travail, et avec quel soin il se prépara à l’exécuter1,
Le motif que Prud’hon adopta en dernier lieu présentait de précieux contrastes, dont il a tiré un excellent parti : les divinités vengeresses, la figure hideuse de l’assassin, celle de la victime, jeune, pure et touchante. Le tableau, simplement et largement disposé, est d’une grande franchise de lignes et d’effet. L est une composition complète, absolument trouvée,
1. Je signalerai entre autres les deux beaux dessins d’ensemble a M. le due d Aumale et à M. Léon Cognict ; la superbe étude au crayon noir rehaussée pour la figure du jeune homme au premier plan, à M. Camille Marcille; les trois esquisses qui appartiennent à MM. Moignon et Monjean et à MmeCouvreux, ainsi que la répétition originale, d’une excellente conservation, qui a fait partie de la collection Sommariva et que possède aujourd’hui M. Chaix d’Est-Ange. L’esquisse de Mme Couvreux, qui avait été donnée a Frochot, par Prud bon, est d une beauté toute particulière. Elle est presque identique au tableau. Les jambes de la victime sont cependant plus largement croisées que dans l’ouvrage définitif : elles forment une sorte d’X d’un effet désagréable, et le peintre a très-heureusement modifié cette partie de sa composition.
— Celle deM. Monjean est également fort belle. Elle a dû être exécutée après celle de M. Moignon et avant celle de Mme Couvreux ; car, bien que les figures aient beaucoup plus d’importance que dans la première, le champ du tableau, à gauche surtout, est plus étendu que dans le second et dans l’ouvrage définitif.
et, comme la plupart de celles de Prud’hon, elle semble avoir été conçue sans effort. Le paysage, austère et grandiose, d’une invention très-originale, trèsfrappante, encadre admirablement cette scène lugubre et ajoute à la terreur qu’elle inspire. Les deux divinités à demi enveloppées de draperies vertes et rouges que la rapidité de leur vol fait flotter en arrière, s’enlèvent en force et dessinent sur le ciel une silhouette pleine d’élégance et de grandeur; la double lumière de la lune et du flambeau de la Vengeance les éclaire, comme le reste du tableau, de lueurs étranges et sinistres. Je n’oserai louer sans restriction le meurtrier, dont le peintre a volontairement, je crois, exagéré la laideur et la vulgarité, et qui exprime à la fois la lâcheté et l’astuce. C’est une figure d’une réalité terrible et mélodramatique, à laquelle la voix publique a donné le nom de Caïn ; mais il me semble qu’il eût été possible d’exprimer son caractère odieux par l’expression plutôt que par les traits du visage et l’aspect extérieur de sa personne. Quant au jeune homme étendu mort au premier plan, les jambes et le milieu du corps en travers du tableau, le torse et la tête perpendiculaires au spectateur, les deux bras étendus en croix, c’est une création délicieuse, la personnification poétique de l’adolescence et de l’innocence. Le peintre a posé
son modèle de manière à faire ressortir la beauté et la grâce de ce corps juvénile et charmant. La tête dans la demi-teinte est adorable; le torse, éclairé par la lumière blanche de la lune et dont le mouvement fait saillir les lignes suaves, les formes élégantes, la délicate et idéale structure, est un des chers-d’œuvre de 1 artiste et de la peinture : cette figure, un peu trop longue peut-être, est d’un galbe exquis, d’une couleur ravissante, et modelée avec une finesse et une souplesse qui n’ont pas été surpassées. Comme on peut s’en convaincre en examinant les parties claires qui n’ont pas changé, la facture de cet ouvrage était excellente et digne de la composition et du dessin. Malheureusement les ombres, que Prud’hon avait une propension à forcer, et qui jouent dans ses ouvrages un rôle plus important que dans ceux des peintres italiens, ont beaucoup noirci, et les jambes du criminel, quelques portions des bras, le côté droit du corps de la victime en particulier, ne présentent plus que des teintes plates et sombres où la forme se distingue à peine. Prud’hon, comme tous les peintres de cette époque, employait du bitume dans ses dessous, et cette couleur, si belle, si riche, si utile lorsqu’elle est maniée avec discernement, travaille et se craquelle d’une manière déplorable quand on l’emploie sans précaution, et a été fatale à un grand