‹ Prud'honChapitre 3 sur 201 · INT ROI) UCT I ON · texte numérisé non relu

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extérieur et sans importance. Les mœurs et Jes idées d une épocpie se réfléchissent dans les tableaux et dans les statues de cette époque, comme dans sa littérature et dans sa politique. Elles leur donnent la forme, l’habit, même quelques caractères plus importants et plus profonds, mais elles ne les créent point et ne les expliquent pas davantage.

Aussi, voyez ce qui se passe. L’industrie répond aux exigences du grand nombre : elle fournit des meubles, des ornements, des objets de toute sorte appropriés aux usages de la vie, qui représentent exactement les besoins et les aoûts de telle classe ou de telle race, vivant à une époque et dans un climat déterminés. Il suffit d un morceau de poterie, d'un pied de fauteuil, du moindre bout d’étoffe, pour déterminer les habitudes et les préférences des gens qui ont possédé les objets dont nous retrouvons les fragments. Nous n’avons atfaire ici qu’à des artisans, instruments presque passifs, qui font ce qu’on leur demande et ne mettent que bien peu de chose d eux-mêmes dans leur œuvre. Montez

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quelques degrés, vous trouverez des hommes habiles, rompus à la pratique et au métier, doués souvent d’un sentiment pittoresque distingué et de quelques-unes des facultés de l’artiste, mais qui ne sauraient marquer leurs ouvrages d’une originalité qui leur manque, ni imposer à leurs contemporains des idées qu’ils n’ont pas. Ils sont les instruments plutôt que les directeurs du goût public, et leurs travaux, documents précieux et piquants pour l’historien, n’ont qu’un médiocre intérêt pour l’artiste. Mais lorsque vous arrivez à ces grandes figures originales et puissantes, flambeaux et orgueil de l’humanité, ou à celles plus modestes qui, au milieu des défaillances d’une nature moins élevée et plus débile, ont quelques-uns des traits caractéristiques du génie, quelques lueurs sublimes, tout change. La mer qui se joue des sables mouvants vient se briser en vain contre ces rochers : les vents et les vagues n’y peuvent rien. S’ils n’échappent pas complètement à l’influence des éléments qui les assiègent, ils gardent cependant leur physionomie assez

INTUODUC T ION.

intacte pour < j 11 i 1 ne soit pas possible de les méconnaître.

Ouvrons l'histoire, et, sans sortir de l’époque moderne, voyez tous ces grands artistes qui, bien loin de se faire les interprètes dociles et passifs de leur temps, ont suivi avec indépendance leur inspiration personnelle. Quels sont les peintres, par exemple, qu’a produits cette Espagne intolérante, sombre, cruelle et mystique des xve et xvi® siècles? lierre ra le \ieux, Zurbaran, Moralès, Alonzo Cano, correspondent assez bien aux opinions et aux passions de leur pays et de leur temps. Mais pour les trois grands peintres de l’école espagnole, pour les seuls qui comptent, après tout, il en est certes autrement. Les plus belles œuvres de Ribera sont précisément celles où il échappe le plus complètement à l’influence de ses contemporains. Velasquez est un portraitiste, le plus élégant, le plus fin, le plus distingué des peintres de cour. Quant à Murillo, il est le plus doucereux, le plus fade, le plus écœurant des artistes religieux.

Oue dirons-nous des Flandres! Dans cette

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patrie du flegme, du bien-être, des habitudes monotones, réglées, honnêtes, où le climat humide, la nourriture abondante, le genre de vie sédentaire, donnent de l’épaisseur au corps et de la lourdeur à l’esprit, <]ue trouvonsnous? Les petits maîtres, sans doute, dont le faire minutieux et soigné, les sujets vulgaires, les types laids et grossiers reflètent exactement la nature et les goûts de leurs compatriotes, àlais j’avoue que Rembrandt, le peintre sublime, qu’aucun autre n’a surpassé dans l’expression des sentiments pathétiques, m’étonne beaucoup déjà. Rubens davantage. Quoique nourri de viande crasse et de bière épaisse, il est le plus emporté, le plus verveux des dessinateurs, le plus éclatant, le plus audacieux des coloristes. Teniers, Metzu, Terburg, de leur côté, ne manquent pas de tinesse, d’élégance et d’esprit. Puis, que ferons-nous des peintres mystiques de l’époque précédente : des van Eyck, des Roger de Bruges, des Memling? L’état social, les idées ont changé, je le sais, et il faut en tenir compte. Est-ce assez pour expliquer une direc-

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lion cl des aptitudes aussi radicalement différentes?

Florence nous fournirait des arguments tellement décisifs, qu il est à peine nécessaire de s’y arrêter. Léonard, Michel-Ange, Raphaël, sont nés dans le même pays, ont vécu à la même époque, ont sucé le même lait, reçu la même éducation. Ils ont sans doute des caractères communs ; mais il serait difficile de trouver trois génies plus différents entre eux et plus dégagés des circonstances extérieures. Enfin que se passe-t-il chez nous? Notre glorieux xvi T’ siècle va répondre. C’est un peintre habile et médiocre qui accapare l’attention, les travaux et le succès. Lebrun est l’homme de son temps. Il exprime à merveille les goûts fastueux, le pédantisme, la grandeur théâtrale qui régnaient alors à Versailles et à Paris. Pendant qu’il triomphe, accablé de louanges et d’honneurs, Je tendre Lesueur mourait inconnu et misérable, notre grand Poussin fuyait Paris , où il n’avait trouvé que mécomptes et que dédains, et rejoignait à Rome Claude Lorrain, à qui sa

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pairie ne devait rendre qu’une tardive justice.

Que faut-il conclure? Que le génie est comme l’esprit de Dieu : il souflle où il veut. On aura beau faire pour l’enfermer dans d’étroites formules, il déjoue les raisonnements les plus spécieux et leur donne à chaque pas les plus flagrants démentis. Le talent, apanage des natures plus faibles, subit plus docilement la pression des circonstances extérieures, et cellesci dominent absolument dans les manifestations subalternes où l’art se confond avec l’industrie.

La France, au commencement de ce siècle, présente un spectacle plus concluant encore que tous les exemples que nous avons donnés. Le grand David prête une forme pittoresque, arrêtée, aux idées de son époque, qu’il ne subissait pas cependant, puisqu’il en fut un des promoteurs et qu’elles correspondaient exactement à la nature de son génie. Quant à Prud’hon et à Géricaull, il est impossible d’imaginer un contraste plus complet que celui qu’ils font avec David et entre eux. Prud’hon et Géricaull ne se

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ressemblent que par la grandeur de leur talent et par leur sincérité. Ils sont aux deux pôles, aux deux extrémités du clavier des sentiments humains. Ce sont pour ainsi dire des génies complémentaires. L’un représente la force, l’élément male, précis, puissant; l’autre, la grâce, l’élément féminin, la passion, la tendresse, la rêverie. Géricault étonne et subjugue; Prud’hon séduit. Essayez donc de résister à ce magicien! On a beau se débattre et se défendre, on en tombe amoureux. Il a traité quelques sujets sévères. Il y a mis son talent, son sentiment si délicat, si distingué, si particulier de la forme humaine, et aussi le pathétique, la passion qui débordait de son âme agitée et profonde. C’est cependant dans les sujets antiques, dans ceux qui donnent toute liberté à sa

fantaisie qu’il est admirable et unique. Dès qu’il

peut s’échapper il y court, comme le papillon à

la fleur, d’un vol rapide, d’un essor naturel, et il

en rapporte Je miel de l’Hybla. S’il est moderne

parla sensibilité exquise, pénétrante, il faudrait

retourner jusqu’aux Grecs pour trouver rien qui

INT RODUCTION.

ressemble à sa conception poétique et pittoresque. C’est un compatriote de Théocri te, un Longus de génie. II nous transporte par des fictions charmantes au temps de la jeunesse du monde, dans les vergers de Syracuse, au bord de l’Anapo, sous les papyrus ondoyants, près des pommiers fleuris où l’ardente cigale chante incessamment. Il évoque les divinités terrestres: Vénus, le doux Amour, Psyché, Léda, Zéphyre, les Muses, les Saisons, les Heures, alors que ni le vice, ni la vertu, n habitaient encore notre triste terre. Acceptant le goût de son temps pour l’allégorie, il a tiré de motifs fades, prétentieux, quintessenciés des compositions originales et exquises. Sa muse aimable ne chante que l’éternelle, la divine jeunesse. Il ne sort pas du cercle fortuné. Il va des premiers gazouillements de l’enfant aux premiers chuchotements de l’amour, des violettes aux premières roses. Dans des scènes éclairées d’une lumière ély— séenne, il représente la volupté décente : l’homme s’abandonnant sans contrainte, mais sans grossièreté, aux plaisirs naturels. 11 fait

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délicieusement vibrer eu nous ces cordes intermédiaires de l ame, si nombreuses, si puissantes, si déliées, qui tiennent autant du sentiment que de la sensualité. Sur ce terrain il est maître absolument, et on peut Je placer sans crainte au nombre des artistes que le temps n’atteindra pas, qui survivront aux changements de la mode, aux naufrages du goût — un des rares immortels.

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