‹ Prud'honChapitre 44 sur 201 · PRUD’HON A ROM P · texte numérisé non relu

PRUD’HON A ROM P

fit que confirmer. L’opinion se déclara avec une violence inouïe, et de ce moment il n’y eut plus qu’une

doctrine et qu’une école. C’est dans ces circonstances que Prud’hon arriva à Rome. Mais il ne se jeta pas tête baissée dans ce courant artificiel et il ne paraît pas qu’il ait partagé l’engouement général ni qu’il se soit laissé étourdir par tout ce bruit. Nous le connaissons bien, car dans son abondante correpondance son âme naïve et confiante se répand comme une eau limpide. Lorsqu’il parle des doctrines de ses contemporains, il le fait en homme qui n’est pas au milieu de la bataille, et il juge leurs ouvrages avec un grand sentiment de modestie, mais avec une clairvoyance et une indépendance complètes. Il va d’emblée à ce qui le charme : à l’antique d’abord, qu’il devine bien mieux que David ne le comprend, puis à Raphaël, à Corrége, à Léonard surtout, qu’il nomme « son maître et son héros. » Il suit donc simplement l’impulsion de son génie, en se guidant sur les modèles conformes à sa nature et à son

goût. Il appartient a son temps bien plus par une certaine exaltation dans les sentiments et par ses opinions générales que par l’inspiration et par la iorme de son talent. A part la copie du Plafond de Pierre de Cortone. qui se trouve au palais des états à Dijon, tous les travaux qu’il exécuta à Rome sont

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détruits ou perdus. Ce sont donc les nombreuses lettres qu’il écrivait à ses amis qui peuvent seules nous renseigner sur ses idées, sur ses occupations, et nous montrer dans son cœur, débordant de sensibilité, la vraie source où il puisa ses ouvrages.

Nous avons laissé Prud’hon à Marseille. Son voyage de cette ville à Rome est une véritable odyssée. Aussitôt arrivé, il en rend compte à son maître, M. Devosge :

« De Rome, ce 2 janvier 4 7 85. — Monsieur, après trois mois ou environ de contrariétés, me voilà donc rendu à Rome. Il est bien temps que je respire un peu et que je me dédommage amplement de l’impatience que m’a causée la longueur du voyage. Je vais vous en taire un précis avant de parler d’autres choses. 11 n’y aura dans mon récit ni orages prêts à éclater sur nos têtes, ni tempêtes qui aient menacé de nous engloutir dans les profonds abîmes de la mer, car nous n’avons essuyé que des calmes fatigants et des vents contraires ; mais ce n’a pas été pour un peu, puisque nous avons été trente-cinq jours en mer, de vingt au plus que nous comptions mettre à faire la traversée, ainsi que je le marquai dans la lettre que j’eus l’honneur de vous écrire de Marseille. Nous partîmes de cette ville le 23 novembre, après avoir

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attendu trois semaines la commodité de notre capitaine et celle du vent. Jugez de notre joie de quit ter un pays que l’ennui nous faisait détester, avec l’espérance de voir bientôt celui où tendaient tous nos désirs. Elle ne fut pas longue : la Fortune, qui ne nous avait jamais accordé de faveurs sans contrastes, sut modérer notre allégresse et exercer notre patience. Le même soir du jour de notre départ nous éprouvâmes un calme qui nous ôta l’appétit et nous rendit malades, et le lendemain nous eûmes un vent contraire qui nous força de relâcher dans la rade de Toulon, où nous ne sommes restés, pour nos menus plaisirs, que dix jours pleins. Nous commencions à nous faire a une vie oisive, qu’une promenade journalière, quoique un peu monotone, nous rendait assez agréable, lorsqu’un vent du nord, que nous n’attendions plus, nous tira de là pour nous faire courir un espace de cent dix lieues L Pour le coup nous crûmes bientôt atteindre à notre but. Mais ce maudit vent, qui ne se conduit que par inconstance, tomba à l’approche de l’île d’Elbe, et nous n’entrâmes même qu’à force de rames dans Porto-Ferrajo, en attendant qu il lui plût reprendre haleine en notre faveur. Il ne se gêna point et nous laissa le temps d’épuiser

La lettre à M. Fauconnier, que je signale plus loin, porte 10 lieues.

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nos bourses et de nous reposer de nos fatigues. Il parcourut la Méditerranée, y fit un vacarme épouvantable : trente à quarante bâtiments périrent ou échouèrent sur les côtes d’Italie, et heureux furent ceux qui purent se réfugier où nous étions. Cependant nous restâmes dix-neuf jours dans cette île d’Elbe à voir les curiosités du pays, qui consistent dans une ville assez bien fortifiée, appartenant au grand-duc de Toscane, un port où les bâtiments ne sont point a l’abri du gros temps, quelques salines, un vieux reste de masures fabriquées de marbre vert serpentin qu’on dit avoir été autrefois le palais de la tille d’Esculape. Il est à remarquer que l’île produit tous les simples médicinaux connus en Europe, du moins nous l’a-t-on assuré. Cependant les provisions de notre capitaine diminuant considérablement, il s’ennuya de nous nourrir à bord, et nous-mêmes n’étant pas fort contents de la restriction qui commençait à se faire dans nos repas, fatigués d’ailleurs de coucher sur des planches, nous prîmes sagement le parti d’aller manger et dormir à l’auberge, et nous n’en fûmes pas plus mal. Nous étions à portée d’entendre continuellement parler les Italiens chez qui nous étions, sans y rien comprendre; nous faisions à noire aise des projets fous qui n’aboutissaient, à rien plus qu’à passer en terre ferme et à faire un trajet de soixante et dix

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lieues dans des chemins impraticables, par lespluies, les neiges, le froid, la boue, etc., etc., pour arriver à Home dans je ne sais combien de jours, tandis que nous n’étions plus qu’à vingt-lmit lieues de mer de Civita-Vecchia. Autre chose encore : nous avions la douce satisfaction d’impatienter tous ceux qui pouvaient nous entendre en leur demandant sans cesse : « Quand le vent viendra-t-il ? Durera-t-il longtemps? Changera-t-il bientôt? » Bref, ne sachant plus à quel saint nous vouer, on essaya inutilement par deux fois de se mettre en mer. Enfin, le ciel qui n’abandonne que rarement ceux qui sont portés à perdre patience, craignant sans doute de nous jeter dans le désespoir, se laissa fléchir à la troisième fois. Un petit vent frais qui s’éleva nous invitait à sortir du port ; nous prenions déjà le chemin de la mer, lorsque, par un ordre inattendu, on nous défendit de passer outre. C’était la veille de Noël, il fallait une permission du commandant pour lever les scrupules de MM. les Italiens; nous l’obtînmes ; malgré cela, ils nous crurent des athées et des impies, que le courroux céleste châtierait infailliblement. Cependant jamais nous n’eûmes un temps plus favorable pour continuer notre route ; aussi arrivâmes-nous le lendemain à midi à Civita- Vecchia. Là nous commençâmes tout de bon à nous réjouir et à nous féliciter d’être en terre ferme. L’es-

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a notre capitaine notre nourriture et notre passage, en partie avec l’argent des passagers qui étaient avec nous, qui voulurent bien nous en prêter ; nous louâmes à grands trais deux voitures entre cinq pour conduire nos malles avec nous, et nous partîmes le lendemain, protestant bien de ne jamais plus voyager par mer. Un petit accident qui m’arriva en chemin ne troubla en rien la joie universelle : je tombai seulement du haut d’une voiture en bas sans me faire de mal; m’étant relevé tranquillement, je repris ma place sans mot dire, et nous continuâmes. Après avoir fait un méchant souper, avoir passé une nuit encore plus mauvaise par la faute de nos lits, nous nous levâmes à trois heures du matin, partîmes avec plaisir et arrivâmes à Rome de très-bonne heure. Nous rencontrâmes, par un bonheur inattendu, notre ami Bertrand, qui, nous croyant noyés, eut beaucoup de joie et de surprise de nous voir en bonne santé. 11 nous indiqua une auberge, nous prêta de l’argent et nous fit courir tant que nous voulûmes. Le lendemain nous reçûmes la visite de Gagnereaux, que nous vîmes avec le plus grand plaisir, et qui nous fit trotter de plus belle tant que la journée dura, de sorte qu’en trois jours de temps nous avons parcouru tout Rome et une grande partie des églises. Que de belles choses ! Je

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ne vous en parlerai pas, Monsieur; Gagnereaux et Bertrand vous en ont sûrement fait une description beaucoup mieux que je ne saurais le faire : leur talent et leur mérite les met à même d’en juger sainement. Actuellement, il ne nous reste plus qu’à voir les muséums et les galeries, où est la quintessence de l’antique et des plus grands maîtres ; après quoi nous nous mettrons à travailler avec toute l’ardeur dont nous sommes susceptibles. Nous avons pris, Petitot et moi, une chambre à deux, ' en attendant de pouvoir nous loger séparément, pour être plus libres et plus à notre aise. Nous avons aussi porté nos lettres de recommandation à ceux à qui elles étaient adressées ; tous nous ont fait un accueil gracieux, particu-

lièrement Son Eminence Monseigneur le cardinal de Bernis, qui nous a invités à dîner dimanche dernier, 2 janvier1. Là il y avait des prélats, de la noblesse et beaucoup d’artistes peintres, sculpteurs, architectes et musiciens. Quel aimable homme que ce cardinal de Bernis! Il est affable, familier, mettant tout le monde à son aise ; bref, on est chez lui comme chez soi. On nous a aussi compté notre quartier de pension chez M. Digne, non en espèces, mais en

1. Il y a là une erreur, puisque c’est le 2 janvier que Prud’hon écrit à M. Devosge. La lettre à M. Fauconnier citée plus loin et datée du 3 janvier porte : dimanche passé.

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papier qu on nomme cédules. Quel singulier argent que cela ! Quand on veut le changer contre de l’argent monnayé, on paie G pour cent ; cela ne laisse pas de faire un diminutit assez considérable. Cependant il n est point d autre moyen : on a besoin, en arrivant, de bien des petites choses, telles que portefeuilles, papiers, crayons, etc., et on est forcé d’en passer par là. Nous avons donc reçu trois cédules, une de 25 écus romains, une autre de 24 moins 5 baïoques, et la troisième de 35, que nous avons changée pour payer nos dettes et pour faire nos petites affaires, et nous avons partagé les deux autres, ^ilà, Monsieur, où nous en sommes pour l’instant. ^ 0118 pouvez être persuadé que je m’efforcerai de répondre aux bontés de la Province en profitant du mieux qu’il me sera possible de la vue des belles choses qu elle m a mis à même d’étudier.

(( ^ ous v°ulez bien, Monsieur, trouver agréable que je tasse des vœux au Ciel pour tout ce qui peut vous intéi esser : pour votre santé d’abord, qui est piécieuse à tous vos élèves, ensuite pour l’entière satisfaction de tous vos désirs. Puisse-t-il m’écouter aussi favorablement , et remplir aussi bien tout ce c|uc vous pouvez souhaiter comme mou coeur le désire! Pardon, Monsieur, si je finis ma lettre par où j’aurais dù la commencer; la réflexion m’en vient un peu

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tard, mais je n’en suis pas moins, avec un profond respect, un sincère et zélé attachement, Monsieur, votre très-humble, très-obéissant serviteur et élève.

« Pau d’h o n. »

«Voulez-vous bien, Monsieur, assurer MmeDevosge de mes respects, lui dire que je lui souhaite de tout mon cœur les choses du monde les plus agréables et les plus satisfaisantes. J’embrasse le petit Natoire et toute votre aimable famille1. »

Quelques jours plus tard, Prud’hon écrit une nouvelle lettre à son ami Fauconnier. Il a parcouru Rome et lui donne ses premières impressions. Je le laisse parler et m’abstiens de commentaires inutiles :

« Mon ami, celle-ci est en partie pour réparer le défaut de la précédente, où j’ai bien maladroite-

1. L’original de cette lettre appartient à M. Joliet, maire de Dijon. — Il existe une autre lettre de Prud’hon datée de Rome, 3 janvier, et adressée à M. Fauconnier, qui donne en termes à peu près identiques le récit de ce même voyage. Je ne la publie pas. Elle est beaucoup moins complète, moins intéressante que celle-ci, et déjà connue. On la trouvera dans le tome V des Archives de l’Art français , p. 10i et suivantes.

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ment oublié de vous dire que, pour adresse sur les lettres que vous m’écrirez, il suffit de mettre mon nom, ma qualité de peintre pensionnaire des états de Bourgogne , surtout pour que ceux qui portent à peu près mon nom n’aillent pas s’emparer des lettres qui me sont adressées. Voilà ma faute réparée; mais ce qui me peine, mon ami, c’est qu’il va vous en coûter le double, et que les ports de lettres sont extrêmement chers.

« Dans l’espace du temps de mon arrivée jusqu alors, j’ai un peu couru Rome, du moins extérieurement, car je ne suis encore entré dans aucune galerie. J’ai vu des églises magnifiques, tant par les peintures, sculptures et dorures que par les marbres précieux qui les décorent. Vous ne vous en faites pas d’idée, mon ami. Nos églises de France sont mesquines et pauvres à côté de celles-ci, j’entends les

plus belles et les mieux ornées. Vous parlerai-je de Saint-Pierre, dont l’énormité de l’édifice disparaît à la vue, à cause du bel ensemble qui règne dans toutes ses parties? Quelle église pour la richesse! outre le marbre précieux et varié dont elle est toute revêtue!

J-a voûte de la grande nef et l’intérieur du dôme sont

entièrement dorés, enrichis de peintures en mosaïque sans nombre. Quant aux tombeaux, statues, basreliefs en marbre et bronze, dont la quantité prodi-

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gieuse aurait lieu d’étonner, ils sont distribués avec tant d’ordre qu’ils ne servent qu’à l’embellissement de ce vaste monument de la chrétienté. Figurez-vousen la grandeur par comparaison. D’abord les enfants qui tiennent de chaque coté de la grande nef les coquilles dans lesquelles on prend de l’eau bénite, ayant six pieds de proportion, paraissent au plus de grandeur naturelle lorsqu’on est placé au milieu de la nef, à égale distance et vis-à-vis d’eux; aussi sontils trop petits. Des religieux de je ne sais quel ordre, désirant faire bâtir une église, ne demandaient à Sa Sainteté qu’un espace de terrain de la circonférence d’un des piliers de Saint-Pierre; et leur église est à peu près grande comme celle de la Visitation-Sainte- Marie dans la rue du Bac. Le baldaquin qui est au milieu de l’église, et qui est en bronze, est autant élevé que la colonnade du Louvre : c’est ainsi que me l’ont assuré des architectes qui savent les mesures de l’un et de l’autre. C’est là-dessous que sont les tombeaux de saint Pierre et de saint Paul, sur lesquels est placé le maître-autel. Les lettres de l’inscription qui est autour du dôme, qui paraissent n’avoir qu’un pied au plus, en ont quatre et demi. La corniche qui règne autour de l’église, intérieurement s’entend, serait assez large pour qu’un carrosse et un homme à côté pussent y passer. Ainsi du reste. Les tableaux

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de toutes les chapelles sont des copies en mosaïque de ceux des plus grands maîtres, imités si parfaitement qu’on y voit la fraîcheur et le brillant du coloris, la vigueur et la touche même du pinceau. La mosaïque est une peinture faite de petites billes de pâte de verre de toutes sortes de couleurs, arrangées avec tant d’art qu’il faut s’assurer par le tact que ces tableaux sont faits de la sorte pour pouvoir le croire. De tels tableaux se conservent toujours beaux sans crainte cl être gâtés d’aucune manière. Encore une chose : tout le peuple de Rome et des environs tient dans Saint-Pierre les jours de fêtes extraordinaires; encore y a-t-il de la place pour se promener à son aise. Enfin, tout y est étonnant par réflexion et par comparaison. S’il fallait, mon ami, entrer dans tous les détails de chaque église en particulier, chacune cl elles ferait le sujet d’une longue lettre. Je vous dirai seulement en gros que j’ai vu la Rotonde, autrement dit le Panthéon, temple autrefois dédié à tous les dieux, et le seul qui soit entier de tous ceux de l’ancienne Rome; le Colisée, dont les restes annoncent encore combien les Romains étaient grands et magnifiques; la colonne de Trajan et celle d’Antomn, décorées de bas en haut par des bas-reliefs représentant les triomphes et les conquêtes de ces deux empereurs. J'ai vu dans les places des fontaines de

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toutes les façons, ingénieuses et surprenantes clans leur construction et la distribution des eaux; dans les cours des palais, des statues antiques, dont les formes et les proportions donnent l’idée de la nature la plus belle, qui ne se rencontre cependant nulle part aussi accomplie. Enfin, j’ai tant vu de choses que la quantité m’a empêché de bien voir, et ce n’est qu’à la longue qu’on peut apercevoir la beauté de chacune de ces choses. Je me réserve à vous faire des descriptions pittoresques lorsque je verrai les peintures et les statues qui sont dans les galeries et les muséums; mais il en coûte beaucoup d’argent, et mon voyage, pour ce quartier-ci, m’a mis un peu en arrière.

« Au milieu de toutes ces belles choses, il me reste un vide bien grand dans l’àme, mon ami. Si mon esprit jouit, mon cœur est loin d’être content. Partout je me trouve seul et isolé. Je n’ai plus ces amis à qui je confiais mes pensées, dans le sein desquels j’épanchais mes peines. Tout ici est néant pour moi, et je ronge secrètement le frein de ma mélancolie sans chercher même à me distraire de ma tristesse.

« Adieu, mon ami, une lettre de vous fera plus pour ma tranquillité et ma satisfaction que toutes ces beautés réunies.

« Mes respects à votre maman, à Mme Richard, etc., etc., et mes compliments à M. Sylvain, etc., etc. (( De Home , ce 11 janvier 1185 l. »

Rome est une vaste solitude, et la solitude ne convenait pas à l’âme expansive de Prud’hon. Au milieu des merveilles qui remplissent la ville des Césars et des papes, il s’ennuyait. Ses amis lui manquaient cruellement. II n’éprouvait aucune sympathie pour la plupart des artistes qu’il avait rencontrés, et dont l’outrecuidance égalait la nullité. Il s’était attendu a toute autre chose. Aussi, après deux mois de séjour, son désenchantement à l’égard des hommes tout au moins était-il complet. Il écrit à M. Fauconnier une lettre où se montrent son rare esprit d obseï vation et une tristesse qui n’est pas exempte d’amertume et de causticité :

« De Home, ce 14 mars 1785 . — Mon ami, Rome est une ville superbe, où on voit une infinité de choses ad mil a b les. Malgré cela, on s’y ennuie souvent, surtout parce qu on n’y reçoit que très-rarement des nouvelles de ses amis. On songe souvent au plaisir qu’on avait cà être avec eux, et on regrette bien de ne

1. L’original de cette lettre appartient à M. Lehoux, de M. Pelée.

venant

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plus pouvoir en jouir. Voilà ce cpii m’afflige, voilà ce qui souvent m’arrache des soupirs. Tel est l’homme. Sa vie n’est qu’un trouble continuel qui l’empêche de trouver son bonheur dans les choses mêmes où quelquefois il a cru en voir la source. J’ai pensé, en venant à Rome, que les talents que je pouvais y acquérir, joints à la félicité que je me promets d’ailleurs, me feraient envisager un avenir heureux; mais les peines présentes le font disparaître de mon esprit. Ce sont des roses que je m’efforce de cueillir et dont je n’attrape que les épines. Cependant je tâche d’étudier de mon mieux, tant pour remplir le temps que pour me distraire de mes pensées. Je consulte et je vois souvent les belles choses : elles me satisfont bien quant au goût que j’ai pour elles, mais elles ne remplissent guère le vide que votre absence laisse dans mon cœur. Heureusement que la facilité que j’ai à saisir les choses m’empêche de perdre entièrement le fruit que je pourrais tirer d’une étude plus réfléchie. Un temps viendra peut-être où, le cœur un peu plus content, j’y penserai davantage.

« Pour le présent je n’ai rien de nouveau à vous dire. La vie monotone qu’on mène ici en exclut toute variation. Le matin je me lève pour aller dessiner d’après l’antique. A midi je dîne et continue après dîner l’ouvrage du matin. Le soir, lorsque la

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miit tombe, je vais seul me promener dans quelque endroit peu fréquenté, jusqu’à l’heure de l’académie où je me trouve tout aussi seul que s’il n’y avait que moi. L’envie en général que les Français portent à ceux qui ont quelque talent fait que le parti le plus sage est de n’avoir communication avec aucun. Il m’en coûte bien peu à moi, mon ami, qui ne me suis jamais soucié de ces gens qui se disent vos amis, et qui sont loin de l’être en effet.

« Quant à la langue italienne, il y a si peu d’occasions où on en ait besoin, qu’elle viendra toujours assez tût; j’y fais peu attention. Je ne suis pas du nombre de ceux qui en font leur objet essentiel. Cependant sans savoir la langue il est bon de savoir les usages, car les Italiens sont un peu fripons. Comme ils sont pauvres, et que l’argent y est rare, il n’y a pas de détours qu’ils ne prennent et de bassesses qu’ils ne lassent pour en agripper. Aussi, malgré leur mine hypocrite, faut-il se méfier extrêmement de leur maintien grave et composé. Il est singulier comme le raisonnement et l’atTectation d’esprit est une épidémie générale. Il est à Rome certain café où s’assemble une partie des artistes français, et où je me suis trouvé trois ou quatre fois dans les commencements. Là chacun cherche un point de dispute, qui se rencontre bientôt, pour faire étalage de son élo-

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quence. Là, tous les maîtres passent en revue et ne sont point épargnés. On critique celui-ci, on déchire celui-là. Tous ceux qui ne peuvent entrer en comparaison avec Raphaël sont proscrits. Raphaël lui-même est blâmé de ne s’être pas assez asservi à l’antique. Le mieux de tout cela, c’est, que tous ces messieurs les beaux parleurs n’étudient ni Raphaël, ni l’antique, et s’amusent chez eux à ne rien faire qui vaille. J’étais ébloui dans les premiers temps de leur jargon recherché. Je les croyais gens à suivre dans leurs ouvrages la même méthode que dans leurs discours; mais excessivement sévères aux autres, ils sont excessivement indulgents à eux-mêmes. De plus leur amour-propre leur épargne le désagrément de voir leurs défauts, et c’est avec une confiance pleine de charlatanisme qu’ils vous font voir leurs ouvrages. Je suis tombé de mon haut en voyant tant de différence entre parler et faire. J’avais cru que des gens qui se mettaient au-dessus de plusieurs grands maîtres, en ayant l’air de les mépriser, soutenaient dans leurs œuvres ce noble orgueil qu’ils avaient d’abord fait paraître. Non-seulement ils sont loin du parallèle, mais même d’en approcher jamais! Leurs raisonnements à perte de vue, tout chauds qu’ils sont, ne suppléeront jamais au génie de glace de quelques-

uns de ces messieurs. D’autres, plus modérés, qui se

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