‹ Prud'honChapitre 52 sur 201 · L’original de cette lettre appartient à M, Jules Boilly · texte numérisé non relu

L’original de cette lettre appartient à M, Jules Boilly

PRUD’HON a m. devosge.

progrès de ce grand et fastidieux travail et des incidents qui marquaient son exécution. Le plafond de la salle des états est à peine digne d’être compté dans 1 œuvre du peintre. Les lettres qui s’y rapportent méritent cependant d’être conservées, car outre les détails spéciaux qu elles renferment elles nous font pénétrer dans 1 intimité de la vie de Prud’hon à Rome ; elles

nous font connaître d’une manière précise la noblesse de ses sentiments, la rectitude de son esprit, ses goûts, ses préoccupations habituelles, qui se reflète— lont plus tard avec tant d’éclat dans ses œuvres.

(< Rome, le 28 mars 17 SG. — Monsieur, je crains de îenouveler vos douleurs sur la perte que vous avez faite en vous témoignant combien j’y ai été sensible, souvent les regrets mêmes de nos plus chers amis, loin d’apporter quelque adoucissement à nos maux, nous rappellent un ressouvenir qui rouvre toutes les plaies de notre cœur; car en de semblables malheurs la fermeté et la constance disparaissent, et bien longtemps après on sent encore son cœur gémir et soupirer.

« Je comptais, comme j’avais eu l’honneur de de vous en prévenir, pouvoir faire, ou tout au moins commencer le portrait de Son Éminence pendant le temps que l’impression de ma toile mettrait à sécher;

PRUD’IION A M. DEYOSGE.

mais lorsque j’ai été pour en obtenir la permission, Son Éminence m’a fait dire par son neveu ou son cousin, le chevalier de Bernis, que l’original, qui est un tableau de huit pieds ou environ, étant dans son appartement, il ne pouvait pas, pendant le temps qu’il restait à Rome, en laisser faire une copie ; que dans le mois de juin, où il se retire a Albano a cause du mauvais air de Rome, on pourrait alors le copier à son aise. Comme le tableau du plafond de Cortone que demandent les Élus est un ouvrage considérable et de longue haleine, je présume peu avoir assez de temps pour faire le portrait, n’en ayant au plus que pour l’exécution de cette grande machine. Je suis fâché de ne pouvoir remplir sitôt les intentions de M. l’abbé de la Farre ; mais vous en voyez, Monsieur, vous-même l’impossibilité. J’ai commencé une esquisse de mon tableau afin de pouvoir le dessiner et l’ébaucher en grand plus facilement et avec plus de justesse. A l’égard d’un aide, je ne sais pas même si je pourrai en trouver; enfin je verrai à faire en tout pour le mieux et je mettrai tout mon zèle et mes soins pour que la Province ait lieu d’être satisfaite. Soyez également bien persuadé, Monsieur, que quoiqu’on n’ait pas fixé les frais qui sont à faire pour l’exécution de ce tableau, je suis bien loin d abuser de la licence qu’on m’a accordée pour tout ce qui en

iD~ PRUD’HON A M. DEVOSGE.

dépend. J économiserai l’argent de la Province comme si c était le mien propre. J’oubliais de vous demander quelle couleur et quelles armes il faut mettre sur les

drapeaux que tient la Renommée.

« Le gouverneur de M. l’abbé de Bourbon, JM. Tom lot, nous a envoyé chercher et nous a témoigné vouloir nous honorer de sa protection. J’avoue, Monsieur, que les protections m’embarrassent plus qu’elles ne me plaisent, premièrement parce que je ne suis point courtisan, secondement parce qu’un artiste ne devrait avoir de protection que son talent, et comme le mien n est pas au point où je le désire, je ne me soucie pas cju on me fasse connaître avant le temps. Quelquefois même c est nuisible; un artiste dont on voit la marche et les progrès fait peu de sensation loi squ il paraît : habitue qu’on est de voir ce qu’il fait, on met peu de différence entre ce qu’il faisait et ce qu il sait faire; au lieu qu’un homme qu’on ignore, dont on ne connaît point le mérite, lorsqu’il vient à se mettre au jour et que son talent n’est point ordinaire, il surprend tout le monde; on s’étonne de n en avoir jamais entendu parler; ses progrès semblent être l’ouvrage d’un moment et on est émerveillé, pour ainsi dire, que la science lui soit venue ainsi tout d’un coup. Pour en revenir à M. l’abbé Tourlot, sans que j’en sceusse rien il nous a engagés avec

R R U D’Il ON A M. DEVOSG E.

J\l. Lag renée1 un peu plus que je ne l’aurais désiré;

il l’a prié d’écrire tous les trois mois aux Elus de Bourgogne, soit en notre faveur, soit pour leur rendre compte de notre avancement ; pour ce faire il faudrait lui montrer de nos ouvrages, et, de bonne foi, je ne me sens pas porté à cela. M. Lagrenée a sa manière de voir et de faire qui ne cadre guère avec la mienne. Par conséquent ses conseils ne peuvent pas m’être bons, et alors à quoi sert d’avoir l’air de demander les avis d’une personne quand on n’est pas disposé à les suivre? Du reste M. Lagrenée est un homme aimable et qui aime à rendre service.

« J’ai été sensible à la manière obligeante avec laquelle il s’est offert à nous être utile. Encore une chose : lorsqu’on connaît beaucoup de gens auxquels on est obligé de faire sa cour, on se gâte, on perd son caractère, sa façon de voir; on devient uniforme, petit, mesquin en les fréquentant ; on ne veut chercher qu’à leur plaire et on ne fait plus que comme tout le monde : triste dénoûment. Si les grands maîtres avaient agi de la sorte, nous n’aurions rien à puiser dans leurs ouvrages. Un artiste qui étudie doit être libre ; il doit opérer d’après ses principes et d’après ses réflexions qui, pour être profondes et

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