Alors directeur de l’Académie de France à Rome
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solides, ont besoin de solitude. Après cela, lorsqu’il y est alïermi et qu’il a acquis le degré de talent dont il se croit capable, il peut se produire avec retenue; car il risquerait encore de maniérer son génie. Léonard de Vinci, cet Homère de la peinture, qui aurait donné des leçons a Raphaël, Michel-Ange et a tous les maîtres qui sont venus avant et après lui, dit luimême qu’un artiste a besoin d’être tout entier à lui, que la solitude lui est absolument nécessaire pour observer plus attentivement la nature. Enfin, ce qu’il y a de certain, c’est qu’il faut ou se résoudre à ne lien savoir en voyant le monde, faisant sa cour et perdant son temps, ou sacrifier le monde et ses fiat—
tei ies pernicieuses a la science et au plaisir de devenir
un homme de talent.
« A l’égard de ma femme, qui vous a demandé des secours sans m en prévenir, venant d’en recevoir il y avait peu de temps, cela ne me fait point plaisir. Je crains extrêmement et je n’aime point abuser de la bonté des personnes qui se font un plaisir de nous rendre service, et je voudrais qu’elle pensât
un peu comme moi. Je lui avais écrit ma façon de
penser à cœur ouvert; mais il paraît quelle y a fait peu d’attention, ce qui ne laisse pas de me piquer contre elle. J’ose donc vous prier, Monsieur, de ne point acquiescer si vite à sa demande; je
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vous en prie, et ce sera m’obliger que de ne le pas faire »
Mme Prud’hon ne cessait de harceler M. Devosge de ses demandes d’argent. Prud lion écrit encoie a ce sujet :
« llome, ce 24 juin 1786 . — Monsieur, je suis confus de l’importunité de ma temme a vous demander des secours. Elle abuse de la bonté et du zèle avec lequel vous vous êtes porté à lui rendre service dès les premières fois, et moi je suis embarassé de plus en plus. Comment et dans quel temps pourrai-je m’acquitter envers vous de tout ce que vous ne cessez de faire pour moi? Elle a agi encore cette fois-ci sans m’en prévenir, et même il y a assez longtemps que je n’ai reçu de ses lettres. Cette manière de se conduire ainsi ne me plaît point ; c’est pourquoi j ose vous prier, Monsieur, non pas de lui retirer totalement vos bontés, puisqu’il peut y avoir des cas où la nécessité la forcerait à recourir à vous, mais seulement d’avoir moins de condescendance à ce qu elle a la hardiesse de vous demander, parce qu’il me paraît
1. Cette lettre, publiée dans les Archives de l Art français , tome V, est terminée par un paragraphe de Bertrand que j omets. Elle est signée : Prud’hon et Bertrand.
PRUD’HON A M. DEVOSGE.
fIue ^es cent cinquante livres que vous avez eu la bonté de lui faire tenir la première fois se sont éclipsées bien vite. La mort de sa mère peut y avoir contiibue en quelque chose ; mais elle avait sa sœur qui reste a Lyon et qui se trouva à Cluny pour ce moment-
la, qui avait plus qu’elle moyen de fournir à la dépense qu’il fallait faire. Son frère le militaire, sergent dans le régiment de la Colonelle, qui est resté longtemps à Cluny et qui y est peut-être encore, avec
le prétexte d’arranger leurs affaires, pourrait très-bien lui avoir fait faire ces démarches si pressées, ce qui ne m’étonnerait pas : premièrement, c’est que leurs afl aires ne peuvent pas s’arranger ni si vite, ni avec si peu, paice qu il faudrait avoir un procès avec leur oncle, qui est un chicaneur. Cet oncle tenait la portion d’un frère cadet qui, à sa mort, fit mon beau-
père son héritier; il Ta toujours tenue jusqu’à présent, paice que mon beau-pere n’avait pas le moyen de la lui faire céder par force. Actuellement que mon beau-père et ma belle-mère sont morts, il voudra encore bien moins en entendre parler; et puis je n ai jamais bien su ni ce que c’était, ni à quoi se montait cette succession. Je crois seulement que c’est peu de chose. Ainsi, Monsieur, je suis porté à croire
que l’argent que vous avez eu la complaisance de lui faire passer s’en est allé et s’en va sans autre chose
PRUD’IION A M. DEVOSGE.
que par la dépense que lui aura occasionnée et que lui occasionne peut-être encore son frère qui, comme gens de son état, boit et mange sans s’inquiéter d’où viennent les moyens qui fournissent à ses besoins : et à son départ, ne faut-il pas aussi de l’argent? Gela doit être. Mon beau-père a dépensé son bien de patrimoine tout d’un coup, si bien qu’en ces derniers temps il était obligé de vivre du produit assez mince de sa charge de notaire. Lui étant mort, la vente de cette charge a servi à entretenir tout doucement ma
belle-mère dans le peu de temps qu’elle lui a survécu, de sorte qu’il n’est resté aux enfants qu’une petite maison qui, avec le jardin et dans un pays comme celui-là, peut valoir au plus mille francs. Et depuis, quelques dettes par-ci par-là qu’il faut payer. Voilà pourquoi ma femme peut quelquefois se trouver dans le besoin; voilà pourquoi j’avais osé vous prier de vouloir bien lui prêter quelques secours; mais c’est trop à la fois, et je ne voulais pas qu’elle en abusât. Mon pauvre enfant, c’est lui que je plains le plus. S’il avait été moins jeune, j’aurais peut-être bien fait de l’avoir avec moi. Enfin, il faut espérer que le temps remédiera à tout.
« Pardonnez, Monsieur, si je vous ai entretenu de choses si ennuyeuses. J’ai cru devoir entrer dans ces détails domestiques, afin que ma femme ne sur-
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piit pas mal a propos la bonté de votre cœur. Peutétie nie suis-je trompé dans mes conjectures; peutêtre avait-elle réellement besoin du secours qu’elle vous a demandé; mais je suis loin de me fier atout ce qu’elle pourrait dire.
« Je suis après travailler au tableau pour la Province. C’est même ce qui m’a empêché, Monsieur, de répondre plus tôt au billet que vous m’avez fait l’honneui de m écrire par la lettre de notre ami Gagncreaux1. Le peu de temps que j’ai pour l’exécuter lait que je ne me donne pas un moment de relâche. 11 ne dépendra ni de moi ni de mes soins au’il ne
soit bien, car j’y apporte tout le zèle et l’assiduité dont je suis capable. Je souhaite, lorsqu’il sera fini, que vous en soyez content : ce sera pour moi, Monsieui , la satisfaction la plus sensible que je puisse recevoir.
« J’ai l’honneur d’être, avec un attachement respectueux et sincère, Monsieur, votre très-humble, très-obéissant serviteur et élève,
« Prud’iion, p.
« Je vous prie d’assurer Mme Devosge de mes
\ . Il existe une biographie de cet artiste, publiée par M. Henri Baudot, sous ce titre . lilocje historique de Beuigue Gcujiiereuiix. Dijon, 1847, in-8°.
PRUD’IION A M. DEYOSGE.
respects et d’embrasser tendrement pour moi toute votre aimable famille. Le petit Natoile doit actuellement penser à venir à Rome. C’est là où l’antique et les grands maîtres lèvent tout d’un coup les préjugés qu’on peut avoir pris ailleurs, surtout lorsqu’ils ne se sont point trop glissés dans la pratique. C’est à quoi on ne peut trop faire attention.
« Notre cher ami Bertrand vous assure de ses respects et doit incessamment vous écrire au sujet des plâtres que vous l’avez chargé d’acheter. »
Au mois d’octobre, Prud’hon quoique retardé par les fièvres, a presque terminé son tableau, et il donne à M. Devosge des détails sur son exécution :
« Rome, le S octobre 1786. — Monsieur, une maudite fièvre, venue très-mal à propos, et qui m’a tenu quinze jours au lit, m’a forcé de perdre tout ce temps-là et plus sans pouvoir travailler au tableau de la Province. Il semble, et il arrive presque toujours que, lorsque les ouvrages sont pressés ou qu’on n’a qu’un certain temps pour les faire, il arrive, disje, que c’est dans de semblables moments que surviennent tous les inconvénients auxquels on paraissait devoir le moins s’attendre. Cependant comment les parer? Il faut, bon gré, mal gré, prendre ces
PRUD’HON A M. DEVOSGE.
choses-là comme elles viennent. De voir mon temps j) ci du et 1 ouvrage en rester là, c’est ce qui m’a donné le plus d'inquiétude.
(( Vous m’aviez donné, Monsieur, un conseil bien sage de m’approcher du quartier où était mon tableau et d’y manger, afin de m’épargner les fatigues de la marche pendant les chaleurs de l’été. Mais à Rome, il n’y a de traiteurs ou d’auberges qu aux environs de la place d’Espagne, et on trouve très-rarement des chambres à louer dans les quartiers qui seraient les plus commodes, et particulièrement dans celui où je travaille. Voilà les raisons qui m’ont empêché de suivre un conseil qui m’eut été si favorable. J y avais même pensé plus d’une fois; mais l’impossibilité de fait a toujours mis obstacle à ma volonté.
« La fièvre et la diète m’avaient d’abord affaibli au point de ne pouvoir me tenir en pied les premières fois que j’ai essayé de me lever; mais il y a quelques jours que je marche et que je me porte assez bien sans avoir une bien bonne mine, et demain ou après au plus tard je me remets à travailler, et le plus assidûment que faire se pourra, afin de regagner s’il est possible le temps qui a été perdu et que je regrette encore, quoique inutilement.
P R U D’H ON A M. DEVOSGE.
« J’ai vu ce matin Petitot, à l’occasion du quartier de notre pension (pie nous avons reçu. Il ni’a chargé, Monsieur, de vous assurer de ses respects. Son Gladiateur est tout ébauché à la gradine, et il a déjà commencé à étudier au scarpel le bras qui vient en avant. Bertrand a fait toutes les acquisitions que vous lui avez demandées pour la Province; vous aurez, entre autres figures, un Laocoon superbe et extrêmement frais, le seul beau qui soit à Rome, excepté celui de l’Académie de France, mais qui est, de plus, monté au point d’après l’original. La plus grande partie des autres figures ne lui cèdent en rien pour la fraîcheur ; un premier jet du Discobole et de Y Amazone du Vatican, etc., etc. J’ai vu toutes ces figures, et en partie avant de tomber malade. Je crois, Monsieur, que vous aurez lieu d’en être satisfait. C’est une acquisition bien avantageuse pour l’avancement des jeunes gens de la Province, et qui leur fera trouver Rome au milieu de leur patrie. 11 faut que je vous parle d’un groupe d’Ajax qui soutient un jeune guerrier mort ou mourant que j’ai vu dans 1 atelier de Mengs. Pour le faire, en parlant du jeune guerrier, je n’ai jamais vu de sculpture aussi grandiose, aussi largement et grassement faite, et qui sente autant la belle nature comme le torse et les cuisses de ce jeune homme, même les bras,