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quoique un peu usés1. C’est une chose qu’on ne peut se lasser d’admirer : c’est un chef-d’œuvre de sculpture, une manière de faire par parties larges, moelleuses et coulantes, qu’on ne saurait assez saisir. L' Ajax et les jambes du jeune homme, qui sont restaurés, ne sont pas aussi beaux, mais n’importe. Après Y Apollon j qui, comme un dieu, est traité dans un idéal sublime, je n’ai point vu de sculpture qui vaille ce qu’il y a de beau dans ce groupe.
« Je viens à mon tableau, qui est aux trois quarts et plus ébauché, n’y ayant plus que trois figures et quelques morceaux de nuages à faire. Je l’ébauche de près, afin qu’il se soutienne davantage et qu’il soit moins long à finir. J’entends, en parlant du fini, qu’il sera pour faire son effet à la distance de dix-neuf pieds et quelques pouces de l’œil. Le plafond de Pietre de Cortone, qui est à peu près à une quarantaine de pieds de haut, est à peine fini pour être vu du bas, d’où il ne paraît, à proprement dire, qu’une ébauche, car toute cette grande machine, en comptant la courbure ou voussure de la voûte, qui est la partie la plus considérable (ce que je copie n’étant que le milieu), est plus faite pour faire fracas que pour y trouver du dessin, du fini et
\. U s’agit probablement du groupe qui se trouve aujourd’hui dans la Loggia de ’ Lanzi à Florence-
PRÜD’IION A M. DEVOSGE.
même clu coloris; cela n 'en impose et n’étonne que par l'immensité clu champ que Pielre clc Cortone a rempli. Je finis, Monsieur, en vous souhaitant une santé parfaite et toutes sortes de satisfactions. J’ai l’honneur d’être, avec un respectueux dévouement, Monsieur, votre très-humble, très-obéissant serviteur et élève,
« prud’ iion.
« Mes respects à Mme Devosge et tout plein d’encouragements à vos aimables enfants, que j’embrasse de tout mon cœur. Bertrand vous assure bien de ses respects, ainsique Gagnereaux et Jeandeau. »
Le jeune Devosge s’était présenté au concours. Son père hésitait à l’envoyer à Borne, non-seulement à cause de son âge, mais parce qu’il craignait qu’on ne l’accusât d’avoir abusé de son influence pour faire triompher son fils. Prud’hon revient sur ce sujet, qu’il avait déjà traité dans une précédente lettre. Il s’efforce de lever les scrupules de M. Devosge et le supplie de lui permettre de servir de guide et de père au jeune homme. Il s’exprime avec une chaleur et une tendresse qui montrent quelle reconnaissance et quelle affection il avait vouées à son excellent maître, et il donne à son jeune ami les conseils les
PRUD’HON A M. DEVOSGE.
plus sensés et les plus chaleureux encouragements. Il annonce en même temps à M. Devosge que son tableau est presque terminé.
« De Rome, ce 20 février 1787 . — Monsieur, la tendre amitié que vous ne cessez de me témoigner, ainsi qu’à Bertrand, nous engage à vous en demander la preuve la plus sensible que nous puissions en recevoir : c’est de nous envoyer Natoile, votre fils, puisqu’il est admis au concours, puisque ses grandes dispositions le mettent à même, plus qu’aucun de ceux qui concourent avec lui (je parle franchement, puisque je les connais;, le mettent à à même, dis-je, de tirer le profit le plus avantageux des grands maîtres. Donnez à vos amis la douce satisfaction de l’initier eux-mêmes dans tout ce qui pourra contribuer à son avancement. Nous l’aimons tendrement; nous lui procurerons tout ce qui pourra lui être utile, tant dans le particulier que pour ce qui regarde son talent. La circonstance est favorable. — Monsieur Devosge, faites réflexion : les concurrents sont peu à craindre; votre fils promet infiniment; il est dans l’âge oii, lorsqu’on voit de belles choses et qu’on est aiguillonné par l’émulation et l’exemple, le talent se développe avec vigueur. Son imagination est en effervescence ; il a une grande
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volonté de bien faire. Toutes ces circonstances doivent vous engager à ne pas sacrifier son intérêt au scrupule mal fondé de croire cpi on imaginera que vous l’avez favorisé. C’est votre fils, et, de plus, votre élève, et un élève qui semble n’attendre que l’occasion de faire honneur à son maître. Son intérêt vous serait— ii moins cher que celui d un étranger.1 Je parle de l’un ou de l’autre des concurrents, qui, suivant ce que j’ai cru apercevoir en les fréquentant,
n’ont point cet esprit pénétrant et délicat qui saisit au premier coup dans le beau ce que les autres souvent n’y aperçoivent jamais, qui en analyse les parties, se les approprie, et montre ensuite dans ses productions une sûreté savante, une justesse et une hardiesse de génie qui atterrent ceux qui ont le front de se montrer à côté de lui. Et cet esprit est si nécessaire dans les arts, que sans lui on reste dans la médiocrité, que sans lui tout ce qu’on fait porte un air de gaucherie qui rebute, et on est réduit au plus à suivre servilement la manière d’un maître peu élevé, dont encore on laisse le plus souvent les grâces ou les agréments qui lui donnaient quelque mérite. Je ne flatte point votre fils au détriment de ceux avec qui je le compare; mais vous-même, Monsieur, vous ne pouviez pas vous cacher qu’il y aune grande différence. Qu’est-ce que Maillot, qui, à force
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d avoii fait, fait ce qu’il peut? Qu’est-ce que Martin-
court, qui ne m’a jamais paru bon qu’à faire le petit fat? Eh ! ce ne sont pas là des têtes d’artistes. J’es-
time ceux qui cherchent, et qui, toujours peu contents de ce qu’ils ont trouvé, cherchent encore, parce que la lumière les conduit à une autre, et qu’insensiblement ils aperçoivent le beau à un degré bien audessus de la vue commune. Un amour-propre mal entendu ne les séduit pointées flatteries sur eux n’ont Point de prise, parce que, comme ils voient toujours au delà de ce qu ils ont fait, les éloges des ignorants ou des fourbes ne leur laissent que du mépris ou de la méfiance. Monsieur Devosge, en grâce, nous vous
en plions, Bertrand et moi, ne négligez point les intérêts de votre fils; voyez-le, moins par ce qu’il fait que p ai ce qu il doit faire; donnez-lui des conseils, donnez-lui des secours même s’il est nécessaire, et n imaginez pas être injuste en préférant un mérite qui doit éminemment eclore à un qui ne doit pas aller loin. On doit souvent moins juger les hommes sur ce qu ils montrent momentanément que sur ce qu’ils sont capables de produire par la suite. De plus, je suis très-persuadé que votre fils ne leur doit céder en
rien, si même il n’est déjà bien au-dessus d’eux; car, quelle différence de la rapidité de la marche de
celui qui a du génie avec la lenteur de celui qui n’en