PRUD'IION A M. DE Y O SG E
a pas! C’est pourquoi, Monsieur, que votre trop sensible délicatesse ne se blesse point de voir votre fils couronné, que sa jeunesse ne soit point un obstacle à sa victoire en songeant que le grand Raphaël a fait ses plus belles choses dans sa plus grande jeunesse. On aime à voir un jeune arbre porter de bonne heure d’excellents fruits; ainsi fera mon cher petit Natoile; tout en lui s’harmonise. Avide à s’instruire, difficile à se satisfaire, voyant bien, et avec toute la justesse qu’il est possible d’avoir à son âge et quand on n’a pas encore d’expérience, réfléchissant avec jugement et marquant du génie dans tout ce qu’il fait. Nous l’aimons tendrement et nous voulons l’avoir; nous le recevrons en pères et en amis; nous l instruirons dans tout ce qui dépendra de nous. Je me réjouis de lui faire voir les belles choses et de lui communiquer mes idées là-dessus. Nous avons quelque expérience, Bertrand et moi; nous lui en ferons part, et je puis vous assurer, Monsieur Devosge, qu’en quel temps qu’il vienne à Rome, il ne trouvera jamais deux personnes qui lui soient plus attachées. Allons, mon cher petit Natoile, courage; soyez hardi; surpassez-vous vous-même et venez à Rome! Nous vous attendons d’abord, et si tout autre vient, il n’y a pas de milieu, nous lui faisons mauvaise mine. Déjà moi, autant je m’attache à qui j’aime, autant je suis peu
PRUD’IION A M. DEVOSGE.
communicatif avec qui ne me convient pas ; ceux-ci m’étant, de plus, indifférents, ce sera bien pis. Songez ^ bien, mon cher ami, tant pour leur avantage que pour le vôtre, ne les laissez pas venir. Montrezleur, dans la manière de faire votre tableau, que Home n’est point faite pour être vue par des aveugles ou pat des petits-maîtres; du nerf, de l’expression, un dessin ferme et grandement senti, des draperies avec des plis grands et décidés et du repos dans les parties larges. Joignez à cela un effet, vigoureux et tianquille, afin de faire briller davantage le mouvement de vos figures. Point de ces clinquants de lumière qui fatiguent l’oeil et empêchent le spectateur de jouir doucement de l’objet qu’on lui présente. Laissez, laissez le clinquant et le brillant à ceux qui privent leurs figures d’âme et de sentiment, et qui ne savent ni émouvoir ni intéresser. Ils ont recours au faible avantage de fasciner les yeux, et ils renvoient leur monde aussi vide de sensations qu’ils étaient venus. Encore un coup, mon ami, ne laissez \enii personne au lieu de vous, car nous vous attendons, nous vous désirons et nous voulons vous voir. Et vous, Monsieur Devosge, ne nous privez pas du plaisir de l’embrasser et de lui témoigner en tout combien il nous sera cher; c’est une grâce que nous vous demandons de votre amitié, de votre affection.
PR U D’Il ON A M. DEVOSGE.
ci que nous payons d’avance du zèle et de rattachement le plus sincère et le plus tendrement senti. N’oubliez pas que nous ne serons pas toujours à Rome, qu’aucun cœur n’y peut remplacer le nôtre, et que l’occasion d’être utile à votre fils, à quelqu’un qui nous est cher et que nous aimons tendrement, sera perdue pour nous. IM on zèle me fera dire de plus que souvent de certains moments d’envie ou de
jalousie dans des personnes dont 1 attachement poli tique nous a paru sincère peuvent être nuisibles ou à nous ou aux nôtres, quand malheureusement on s’v confie. Je ne dis pas que cela arrive fréquemment, mais quelquefois il est bon de le pré\oii. 1 oui ce qui est de mon tableau, Monsieur, je ciains bien, comme vous, qu’il n’arrive jamais à temps ; je compte
l’avoir fini et encaissé sur la fin de mars, par consé
quent le temps qui lui restera pour son voyage sera bien court. Enfin, à la garde de Dieu et de saint Luc ! il arrivera quand il pourra. Pour ce qui est de la gratification, quelle quelle soit, je vous prierai d’abord de retenir dessus la somme en quoi vous m’avez si amicalement obligé, et le reste de 1 envoyei à ma femme. Pour ce qui est des éloges, une copie
en mérite toujours peu. J’ai cherché autant qu il ni a été possible à remédier au dessin, et en quelques endroits des draperies, qui sont d’un assez mauvais
PRUD’HON A JM. DEYOSGE
(goût) dans l’original. Du reste, si j’ai satisfait à la Province et si vous êtes content, Monsieur, je serai toujours trop satisfait.
« Je suis, avec un attachement sincère et respectueux, votre très-humble, très-obéissant serviteur et élève,
« prud’uon.
« Assurez de mes respects Mme Devosge , et embrassez pour moi toute votre aimable famille. Vous voudrez bien avoir la bonté, Monsieur, de remettre ce petit billet à M. Monnier. »
Une lettre sans date, mais qui doit être de mars ou cl avril 1787, nous apprend que la copie est terminée et expédiée. Prud’hon plaide en même temps auprès de M. Devosge, et avec une chaleur toute fraternelle, la cause de son camarade le sculpteur Bertrand :
u Monsieur, j’ai attendu un peu tard à vous marquer le départ du tableau de la Province; nonobstant cela, je compte bien que ma lettre vous sera parvenue avant lui, vu le temps qu’il lui faut, suivant les apparences ordinaires, pour arriver à Dijon. Les états, m’a-t-on dit, sont retardés, et vraisemblable-
PRÜD’HON A 1)1. DEYOSGE.
ment vous l’aurez avant ou tout au moins pour ce temps-là. M. l’abbé Tourlot, le neveu du cardinal de Bernis, M. Lagrenée et M. Digne l’ont vu et ont paru contents. Je désire qu’également vous en soyez satisfait, ainsi que MM. les Élus. Il est inutile que je dise que j’ai tâché, autant qu’il m’a été possible, de remédier aux défauts de l’original, attendu qu a Dijon on est hors de la possibilité d’en faire la comparaison. Ce plafond, en général, estime machine à fracas, mais qui, lorsqu’on le prend partie par pai-
tie. n’est que très-médiocre; il me semble vous en avoir déjà prévenu, Monsieur, dans une de mes lettres. Au reste, vous avez la gravure du morceau du milieu qui fait le sujet du tableau, et il suffit de vous dire qu’elle est au moins aussi bonne que 1 oiiginal, pour ne pas dire meilleure, dans certaines parties de draperies. Du reste, c’est le même dessin, soit dans les têtes, les mains, les pieds, torses, jambes, etc. Enfin, il me convient peu d’en parler, pour ne pas avoir l’air de priser ma copie, de laquelle je désire seulement qu’on soit content.
« Venons à notre cher ami Bertrand. Le pauvie diable se recommande instamment a vous et \ous prie de ne pas l’oublier, car il est extrêmement a l’étroit. Il ne reçoit plus aucun secours de chez lui, et, malgré quelques sols que je lui prête de temps a
1 PRUD’HON a 31. DEVOSGE.
autie’ ^ 110 Peu^ Pas aller loin. JI a, il est vrai, de ouvrage de fait chez lui; mais Rome n’est pas un
pays de ressources, et, hors l’étude qu’on est à portée cl y faire plus que nulle autre part, c’est une ville qui n’est bonne à rien, de sorte qu’avec tout cela il se trouve dans la misère si vous ne pensez à lui, Monsieur. Sa Vénus s d’après celle de Médicis, est finie ; c’est une des plus belles copies qu’on en ait jamais laites. La tête, les pieds et les mains, qui sont beaucoup usés dans 1 original, sont extrêmement soignés dans sa copie, et sont traités d’une manière comme on en voit peu, c’est-à-dire dans un style noble, délicat et recherché ; c’est une acquisition qui la Province la fait) ne peut que lui faire beaucoup d honneur. Je dirai plus : le temps que Bertrand a pa^bé a Rome, outre celui fixé aux pensionnaires, n’a pas peu ajouté au talent qu’il avait déjà acquis; cependant la Province semble l’oublier, tandis qu’elle demande un tableau à son premier pensionnaire parce qu’il a eu du succès et du bonheur. Croit-elle que celui-ci, pour n’avoir pas éclaté, en ait moins de talent? Pour un peintre, il ne faut qu’une toile, des couleurs, quelques pinceaux et un peu d’argent devant soi pour pouvoir faire un tableau; il n’en est pas ainsi d’un sculpteur. Les dépenses qu’il est obligé de faire lorsqu’il veut exécuter quelque chose
PR U D’ IIO N A M. DEVOSGE.
de lui demandent des fonds bien plus considérables : l’achat du marbre, les journées d’un homme pour lever le point, les outils qu’il faut sans cesse ou faire faire, ou raccommoder, et une infinité d’autres dépenses, tant pour charrier le marbre, le faire mettre en place, et, de plus, de quoi vivre pendant tout ce temps-là. Tout cela ensemble n’est pas peu de chose; et lorsqu’on n’a rien fait et qu’on n’ose pas même compter sur ce que l’on fait, alors comment faire? Bien loin de briller et de mettre au jour le talent qu’on a cherché à acquérir, on est forcé de végéter, et, de plus, d’être misérable. C’est là le cas où se trouve le pauvre Bertrand, faute d’occasion, et la Province, qui devrait être, pour ainsi dire, la première à mettre en œuvre le talent des artistes qu’elle a formés, les abandonne au moment où il les faudrait aider à commencer leur réputation dans le monde. J’en aurais trop à dire sur ce sujet, et le temps me manque par rapport au départ de la poste. Je vous dirai donc seulement, Monsieur, de ne pas l’oublier auprès de MM. les Élus, etde lui donner aussi des nouvelles des plâtres qu’il a eu l’honneur de vous envoyer.
u J’ai l’honneur d’être, avec un attachement respectueux, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur et élève,
a prud’iion, peintre.
mes
PRUD’HON a M. devosge.
« .le vous prie d’assurer Mine Devosge de respects; j’embrasse le petit Natoile, à qui je recommande de ne pas perdre de vue la ville de Rome, et
de faire un tableau en conséquence. Mes compliments à M . 1M0 nnier. »
Enfin, dans une dernière lettre relative à cette copie du plafond de Pietre de Cortone, Prud’hon explique à M. Devosge les causes qui ont retardé son arrivée à Dijon. En remerciant son maître de l’intention qu’il a témoignée de lui faire continuer sa pension, il le presse de nouveau d’envoyer à Rome son fils, qui a mérité le prix, mais que ce père prudent trouvait encore bien jeune pour l’éloigner de lui :
« Monsieur, j ai été extrêmement surpris qu’après tant de temps mon tableau ne fût pas encore arrivé a Dijon. Je suis allé, ainsi que vous me l’avez dit, chez le commissionnaire pour m’informer de ce qu’il était devenu. Il m’a dit qu’en effet, après un assez long temps, il avait reçu une lettre de Gênes où on lui marquait qu’on avait reçu une caisse de telle et telle façon sans aucun ordre ni adresse, de la (quelle) on ne savait que faire ni où l’envoyer, de sorte qu’il a été obligé de récrire bien vite le lieu de sa destination et à qui on devait l’adresser à Marseille pour la
FRUD’IION A M. DEVOSGE.
faire parvenir à Dijon. Tous ces embarras-là, qui sont venus par la faute du capitaine qui s’en était chargé à Rome, ont empêché jusqu’alors que vous ne l’ayez reçue. De pareilles bévues ne semblent être faites que pour moi, ainsi que le précieux avantage de faire des copies d’après de mauvais originaux. Vcnons-en à celle du portrait du cardinal de Bcrnis, que désire si fort M. l’abbé de la Farre. J’ai déjà fait les démarches nécessaires pour obtenir la permission de la peindre. Je dois (me) mettre après, aussitôt cette permission reçue, parce que le cardinal n’est pas à Rome, et dès qu’elle sera terminée je vous l’enverrai tout de suite, ainsi que vous le désirez. Pour ce qui est de la pension, pour la continuation de laquelle vous vouliez avoir la bonté de vous intéresser, après y avoir réfléchi le plus mûrement qu’il m’a été possible, j’ai cru et je crois ne devoir pas prendre des engagements que je prévois ne pouvoir pas remplir jusqu’àla fin du terme, qui serait trop long pour moi. Ainsi, pour cette raison et pour plusieurs autres, je m’en tiendrai à vous faire des remercîments pleins de reconnaissance pour tout ce que votre bonté vous suggérait de faire pour moi ; mon cœur en est penétic et désire ardemment pouvoir s’en reconnaître. Mais pourquoi, Monsieur, ne voulez-vous pas envoyer votre fds à Rome cette lois-ci, puisqu il a méiité le
PRUD’IION A 31. DEVOSGE.
prix, ses concurrents s’avouant eux-mêmes vaincus, lui ayant laissé le champ de la victoire? Sa jeunesse vous relient; mais est-il un âge plus propre à faire des progrès rapides que le temps précieux de la jeunesse? Avec l’ardeur et l’envie qu’il a de faire, qu’avezvous à craindre ? qu’éloigné de vous, sa jeunesse ne lui fasse faire quelques écarts? Il a reçu une trop excellente éducation pour déchoir jamais des sentiments que vous lui avez inspirés. De plus, il serait pendant un temps sous les yeux d’amis fidèles et sincères, qui pourraient lui enseigner la manière de se comporter dans ce pays d’émulation et d’envie. Que craignez-vous donc, Monsieur? Seraient-ce les incommodités du voyage? Il serait facile de les lui adoucir en l’envoyant par terre et moyennant quelque argent de plus que ce qu’on a coutume de donner (car, avis à ceux qui ont a venir à Rome, je ne leur conseillerai jamais de prendre la mer, car il faut attendre éternellement : on dépense au moins autant que pour venir par terre; on est très-incommodé de toutes les façons, et le voyage, par les retards, se trouve toujours plus long). Revenons-en à votre fils. Pourquoi, encore une fois, ne pas l’envoyer, puisqu’il le mérite? N’est-ce pas aussitôt qu’on a profité de son jeune âge qu’on en montre les effets les plus vigoureux immédiatement après ? N’est-ce pas dans la jeunesse
PRUD’HON A M. DEVOSGE.
que le génie a le plus de force? N’est-ce pas dans la jeunesse que les facultés intellectuelles se développent avec le plus d’étendue, et n’est-ce pas dans le jeune âge qu’on prend un caractère et qu’on l’imprime avec fermeté dans tout ce qu’on fait? N’est-ce pas aussi dnas la jeunesse qu’on est le plus propre à prendre de fortes impressions de ce qui nous frappe, qu’on se corrige le plus facilement de ses fautes, etc.? Enfin, Monsieur, je voudrais pouvoir vous convaincre et vous décider. Je finis malgré moi sur cet article. Pensez- y bien, Monsieur. Je suis avec respect votre très-humble et très-obéissant serviteur et élève,
« Prud’iion.
« Mes respects à Mme Devosge. J’embrasse le petit Natoile et François. »
Nous possédons encore trois lettres de Prud’hon écrites de Rome. Deux d’entre elles, adressées à M. Fauconnier, ne portent point de date ; mais elles se rapportent l’une et l’autre à Drouais, qui arriva en J 785 à Rome, où il mourut en 4788. Or c’est en 1786 que Drouais exécuta son Marins. On peut donc
I mi
PRUD’HON A M. FAUCONNIER
supposer que les lettres où Prucl’hon parle avec tant de jugement et d’élévation de son art, tant de modestie de lui-même, un sens critique si juste et si fin de l’ouvrage du jeune pensionnaire de l’Académie, sont de 178(3 ou de 1787 au plus tard. L’autre lettre écrite à M. Devosge pendant la dernière année de séjour de Prud’hon à Home est toute personnelle, et elle complète l’ensemble des renseignements sur le caractère et sur les idées de l’artiste, que j’ai voulu tirer de cette longue correspondance.
a Mon ami, faites-moi le plaisir de rabattre beaucoup de l’opinion trop avantageuse que vous avez conçue de mes talents nés ou à naître, afin de ne pas vous exposer au ridicule de vous être trompé et pour ne pas me donner la mortification de voir que vous l’avez été. Une bonne manière de voir, mon ami, ne suppose pas toujours celle de bien sentir, ni des facultés suffisantes pour la mettre en pratique. On peut avoir des principes excellents, savoir généralement bien tout ce qu’il faudrait pour faire de belles choses, mais le sublime de l’art est d’en savoir ffiire une application juste et sentie sur ce qu’on veut faire ; c’est là le point de la difficulté. Dans la peinture, il y a tant de moyens de plaire au plus grand nombre que souvent, en ne cherchant et n’employant
PRUDHON A M. FAUCONNIER. >179
que les moindres, on se trouve avoir fait un bon tableau; mais le malheur est qu’on oublie tout juste ce qu’il eut fallu pour le rendre sublime. Pour m’expliquer, mon ami, je dirai qu’on s’occupe trop de ce qui fait le tableau et pas assez de ce qui donne l’âme et l’énergie à ce qu’il doit représenter. On pense au brillant du coloris, à l’effet magique du clair-obscur, à la variété goustueuse des teintes, un peu au dessin, mais mesquinement. On s’occupe même des passions que présente le sujet; mais ce à quoi on ne pense plus, et qui était le but principal de ces maîtres sublimes qui voulaient faire impression sur l’âme, c’est de marquer avec force le caractère du à chaque figure, qui, venant cà être émue dans le sentiment de ce même caractère, porte avec elle une vie et une vérité qui frappent et ébranlent le spectateur. On voit dans des tableaux et sur les théâtres des hommes qui montrent des passions, mais qui, faute d’avoir le caractère propre de ceux qu’ils représentent, n’ont toujours l’air que de jouer la comédie ou de singer ceux qu’ils devraient être; de plus, au lieu de ce charme de couleur et de ce beau contraste de teintes qui ne sont que clinquant et qui 11e font l’effet que d’un mensonge et non de la vérité, il doit régner dans un tableau un ton doux et tranquille, mais vigoureux, qui plaise au spectateur sans l’éblouir et laisse l’âme
PKUD’HON A M. FAUCONNIER.
jouir de tout ce qui l’affecte. Pour ce qui regarde le dessin , une partie de sa beauté consiste à le varier suivant le caractère des figures, et l’autre se trouve dans des formes nobles, larges et bien nourries. Un beau et savant sentiment de la nature en offre un côté plus vrai qu’une copie après elle servile et minutieuse. Vous voulez, mon ami, que je vous parle des artistes qui sont arrivés à Rome quelque temps avant moi ; de tous ceux-là, et même de tous ceux qui y résident depuis plusieurs années, M. Drouais est celui qui se distingue le plus ; il suit la manière de M . David en évitant tout ce qui peut fasciner et éblouir les yeux de ceux qui n’ont pas le sentiment fin et délico/. Le désir violent de faire du fracas et l'ambition de la gloire et des applaudissements sont les guides qu’on préfère; mais, mon ami, l’ambition est souvent un mauvais guide; elle ôte cette tranquillité d’âme nécessaire pour opérer sainement et avec justesse. Une certaine affection, un certain amour dans ce qu’on tait et non pour ce qu’on fait, et le plaisir qu’on aura si on réussit, attisent plus facilement le génie et aiguillonnent bien mieux le sentiment (pie ne peuvent faire toute la torture et l’agitation que se donne un ambitieux. M. Drouais joint à une grande facilité de peindre tout ce que j’ai dit ci-dessus en premier, et il lui manque, ainsi qu’aux autres, tout ce dont j’ai
PRUD’HON A M. FAUCONNIE R.
parlé en second. La peinture est une histoire qui doit nous donner une idée juste des choses qu’elle traite et des différents caractères des héros qu elle présente, et qui, sans cela, perd ce qu’elle a de plus intéressant. Pour ce qui me regarde, mon ami, j’ai bien la volonté de bien faire s’il m’était possible, non cependant pour délecter autrui, mais bien pour ma propre jouissance et satisfaction. Mais les moyens ! qui me les donnera, si je ne les ai pas naturellement? et qui peut se llatter de les avoir et d’être plus privilégié que les autres?... Quoi qu’il en soit, en faisant son possible, il faut savoir être content. Tel est le cœur de l’homme; ses désirs, quelquefois, s’étendent au delà de la possibilité! Enfin, mon ami, si je ne réussis pas, je m’en consolerai dans votre amitié. Adieu, conservez-vous, et aimez-moi toujours. Mes respects à Mme Richard, et bien des amitiés à M. Sylvain, à Chamuffin, etc., etc. *. »
a Mon ami, — En bon chrétien, je vous pardonne les reproches que vous me faites, et, comme ami, je me rends à vos raisons, qui m’ont effectivement convaincu que, dans le commerce intime d’une amitié
I. L’original de cette lettre, qui appartient à M. Pelée, a été déchiré. Les quelques mots illisibles ont été restitués parM. E. Pareille dans la copie qu’il a bien voulu me communiquer.
PRUD’HON A M. FAUCONNIER
sincère, les bons cœurs comme les nôtres ne peuvent qu y gagner. Je mets même à part les avantages du côté de l’art qui certes ne sont point des bagatelles; et puisque c’est vous amuser que vous parler peinture, touchons un peu à ce point-là. Vous vous plaignez de ce que je ne vous parle point du tableau de M. Drouais; il me semble vous avoir dit quelque chose à ce sujet dans ma dernière lettre : si ce n’est sur son tableau en particulier, du moins sur sa manière en général. Je ne sais si vous vous en rappelez. Mais pour en revenir au tableau, faisons l’application de ses principes sur le sujet qu’il a traité et je vous dirai en même temps ce qu’il m’en semble. D’abord, sur la composition, il me semble que, selon l’histoire, Marius, qui se trouvait dans un endroit assez obscur (suivant qu’il paraît par le fond même du tableau), n’aurait point dû avoir ce brillant outré que M . Drouais lui a affecté particulièrement. Ensuite, que signifie ce br as tendu de Marius, qui semble reprocher au soldat sa lâcheté, tandis qu’au contraire il lui dit d’un ton de voix terrible : « Malheureux, oserais-tu bien tremper tes mains dans le sang de Marius! » lesquelles paroles, jointes à un regard effrayant, intimident, émeuvent et épouvantent le soldat, qui prend la fuite. Que fait-il donc, ce soldat, à se cacher gauchement de son manteau, et dont la tête n’exprime
PRUD’IION A M. FAUCONNIER.
aucun sentiment? Pourquoi, épouvanté qu’il doit être, ne recule-t-il pas? C’est ce qu’il faudrait demander à l’auteur, car il est difficile de deviner son intention. De plus, Marius, dont les chairs d’un style pauvre ne me présentent qu’un mendiant, pourquoi, au lieu d’un caractère misérable, ne m’a-t-on point donné, soit dans le style de sa tête, soit dans les formes de son
corps, l’idée d’un grand homme, mais féroce, sanguinaire et cruel? Alors j’eusse vu Marius lui-même qui, ému, quoique tranquille en apparence, ne marque sa supériorité que par un regard fier et terrible et des paroles dont le son menaçant fait fuir l’assassin. En général, mon ami, on prend moins garde à ce qui convient au sujet, à l’action et au caractère des figures qu’à ce qui plaira à l’œil et à ce qui pourra l’éblouir : beaucoup de clinquant qui le fatigue, au lieu de ce beau repos de couleur qui ne laisse dominer que l’action des figures, permet au spectateur de les fixer sans s’étourdir, lui donne le temps de se pénétrer du sentiment qui les anime et fait qu’il ne lui reste dans l’âme que le caractère du héros qu’il a cru voir. On s’attache malheureusement à ce qui fait un tableau et de la peinture, au lieu de ne chercher simplement qu’à représenter une action dans toute la force de la vérité et du sentiment, sans prétendre la farder, l’embellir à force d’art et par conséquent la gâter.
PRUD’IION A M. FAUCONNIER.
Les tableaux actuels me semblent la boutique d’un marchand de drap qui, pour attirer du monde chez lui, étalé au dehors scs étoiles les plus brillantes afin de pouvoir faire passer celles qui sont d’une mauvaise qualité de drap. Le clinquant alors l’emporte sur l’essentiel. Vous me dites, mon ami, qu’on préfère le tableau de J\I. Drouais a celui de j\J. David *. Si on n’envisageait que la facilité du pinceau dans celui de 3J . Drouais, on aurait raison. Mais ce sera un bien petit avantage lorsqu’on voudra comparer Marins à 1 action intrépide des trois Horaces, qui jurent avec une fermeté incroyable de verser jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour sauver la patrie. C’est alors que le sentiment prédominant fait disparaître toute idée de peinture. On a grand tort, mon ami, dans cette préférence. C’est la marque d’un goût dépravé, d’un sentiment émoussé et factice, qui n’est plus capable de sentir le vrai beau, et à qui le colifichet adroit de plaire davantage; oui, on a perdu la marche de la nature et on ne la sent plus dans sa simplicité et dans sa force. On veut la définir par des raisonnements spiritueux et alambiqués qui ne s’attachent qu’aux minuties défectueuses et glissent sur l’essentiel sans daigner seulement y faire attention. Adieu, mon ami,