PRUD’HON LUTTE CONTRE LA MISÈRE
chaient de tendre rare d'Ulysse , le seul Ulysse déguisé en mendiant en vint à bout „ etc., etc. \
C’est donc avec un bien léger bagage que Prud’hon arriva à Paris dans le courant de 1789; mais il est probable qu’il fit d’abord un séjour à Cl un y, pendant lequel il peignit le portrait du curé Besson que possède M. Eudoxe Marcille, ainsi que celui d’un M. Landel, industriel de Dijon, qui le paya en nature et lui donna deux couvertures de laine de sa fabrication , et peut-être les deux miniatures d’après M. et Mme Devosge que possède M. Cabet. Il tombait en pleine crise révolutionnaire, et quoique ce soit bien a tort que 1 on accuse la République d’avoir négligé et dédaigné les arts, il est bien certain que le moment n’était pas favorable, et que, dans
\. Quelques pages détachées de ces carnets ont appartenu à
A. Devenu et se ti ornent maintenant dans diverses collections
Parmi les ouvrages que Prud’lion exécuta certainement à Rome. on peut citer le ravissant portrait à la plume qu’il fit de lui-mème pour son ami Dagoumer, que possédait M. Dromont et que nous avons fait graver, et une miniature du prince Negroni que nous avons vue chez le même amateur, qui montrent assez la transformation radicale qui s’était faite dans son talent. — Il est probable que quelques esquisses de sujets classiques, celle en particulier d 'Ulysse et Nausicaa, au duc de Polignac, datent de cette époque, de même que deux petits tableaux, le Départ et la Mort d’Hector, que Prud’hon avait donnés à son ami Feuchot, et qui appartiennent à M. Henri Baudot, à Dijon.
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ces premières années d’effervescence, on avait tout autre chose à penser. D’ailleurs David régnait sans conteste, et les grands travaux étaient pour lui et pour ses élèves. Prud’hon s’établit dans un modeste logis, rue Cadet, n° 18, et fit aussitôt quelques miniatures qui lui fournirent le pain quotidien. In amateur, le comte d’Harlai, instruit de sa position malheureuse, lui commanda des ouvrages plus importants : la Vengeance de Gérés, l’Amour réduit à Ici raison, et son pendant, le Cruel rit des pleurs qu il fait verser, que le grand seigneur lui paya, dit-on, assez maigrement. Ces beaux dessins à la plume, qu il avait sans doute préparés pendant son séjour à Rome, commencèrent à le faire connaître. Il se voyait près d’échapper à la misère, lorsque au bout de peu de mois sa femme, qui était restée à Cluny depuis son départ pour Rome, vint le rejoindre, lui donna coup sur coup deux enfants, Jacques-Philippe et Eudamidas, et ces nouvelles charges, en aggravant encore sa pénible situation, le forcèrent à renoncer pour longtemps aux ambitieux projets qu’il avait formés à Rome. Il fallait en effet subvenir aux besoins de la famille, et, dans ces conditions, le pauvre artiste ne pouvait songer à entreprendre des travaux de longue haleine.
Prud’hon avait cependant retrouvé à Paris ses excellents amis Fauconnier, Chamufûn, Sylvain, Con-
PRUD’HON A M. DEVOSGE.
stantin , dont la présence et l’appui allégèrent sans doute ses souffrances matérielles et morales, et aussi le fils de son maître Devosge, mais qui le quitta presque aussitôt. On se souvient avec quelle insistance Prud’hon, pendant son séjour à Rome, avait supplié Devosge de lui confier le jeune Anatole, offrant de le conseiller, de le diriger, de lui servir de père. Devosge ne s’était pas rendu aux affectueuses et judicieuses raisons que lui donnait son élève. 11 avait envoyé son fils à Paris, chez David, et, au moment où Prud’hon revit ce jeune homme, il fut frappé des résultats malheureux qu’avait eus sur le fils de son ami l’enseignement du grand peintre. Ce qu’il avait prévu était arrivé : il s était laissé entraîner par la routine de l’atelier; il risquait de perdre son individualité. Prud lion pense qu’il est encore temps de parer au danger en envoyant Anatole à Rome, « où il pourra mieux suivre son génie et son goût. » 11 écrit à son maître :
« Pans j ce 8 novembre il 89. — Monsieur, — Voilà donc le pauvre Anatoile qui me quitte pour voler auprès de vous ; il trouvera à y remplir le vœu de son cœur et à y jouir d’une tranquillité qu’on cherche vainement dans la capitale. Ces considérations me font envisager son départ avec une sorte de
PR U D’Il ON A M. DEYOSGE.
contentement; mais, relativement à moi, son éloignement m’afflige. Habitué à le traiter comme mon ami, je dirai presque comme un fils, je prenais un singulier
plaisir à diriger ses réflexions, a éclaiiei sa maiclie
dans la route pénible des arts. J avais d autant plus de satisfaction à lui faire part de mes idées, qu il les saisissait avec une sagacité de jugement difficile a rencontrer dans un jeune homme. Pse croyez pas que je cherche à faire son éloge : la flatterie est trop vile à mes yeux pour me porter à déguiser ce que je pense. Oui, je pense et je crois qu’Anatoile, s’il continue à se porter à l’étude avec la même ardeur, la
même application et un discernement aussi juste qu’il
l’a montré jusqu’ici, je ne doute pas qu il ne devienne un artiste très-distingué et qui sera éloigné de la
marche calquée de nos artistes modernes, qui n est certainement pas la meilleure des marches possible, puisqu’elle a pour base une méthode d habitude qui passe des maîtres aux élèves sans interruption et qui agit par des principes qui ne sont point ceux du o*énie, du sentiment ni de la raison. Vous venez vous-même, Monsieur, combien Anatoile porte et attache ses idées au beau, et si vous le jugez sans prévention qui lui soit défavorable, le progrès de ses lumières pourra vous surprendre. Il ne lui manque, dans les dispositions où il est, qu’une pratique con-
PRUD’IION A M. DEVOSGE.
stante et opiniâtre qui lui donne la facilité de rendre le sentiment. Mais qu’il prenne bien garde qu’elle ne dégénère en habitude, en manière, et que dans sa couleur et son dessin il cherche plutôt à saisir le sentiment caractéristique de l’objet qu’il veut rendre qu’à suivre une méthode de teinte et une marche de traits dans laquelle on se forme sans y prendre garde, et qui fait que tout ce qui est produit tombe dans l’uniformité et dans une monotonie insipide.
aJe suis bien loin de penser comme M. David, qui voulait lui persuader qu’on atteignait plutôt la perfection en étudiant à Paris qu’en allant en Italie, et qui, en quelque façon, est lui-même la preuve du contraire. Non, à Paris, malgré soi, la manière à la mode et usitée influe sur les idées. On adopte des principes qui ne mènent ni au but ni à la vérité. On les suit; on s’en fait une pratique, qu’on porte en Italie avec les préjugés qui l’accompagnent et dont il est impossible de se défaire, lors même que l’on sent les belles choses et qu’on voudrait les mettre à profit. A cet égard, je suis du sentiment de M. David qui prétend qu’on revient d’Italie comme on y est allé, c’est-à-dire sans acquis. Mais si on y va sans préjugés, sans habitudes prises, sans manière formée, avec un esprit sain, un jugement porté au vrai, un intellect fait pour saisir le beau et se l’approprier, je
PRUD’IION A M. DEVOSGE.
dis et. je soutiens qu’on y prendra la manière propre à son génie, ferme, énergique, qui ne sera pas commune et qui, dans la façon de sentir de 1 individu, lui fc ra faire des chefs-d’œuvre, et je ne crois pas me tromper. Pour faire donc le voyage de Rome, il vaudrait beaucoup mieux, selon mot, ne lien savoir que d’avoir un acquis formé, mais aibitiaiic, et cest le cas de tous les jeunes gens qui ont trop
longtemps étudié à Pans dans 1 atelier d un maitie quelconque. Est-on donc maître de donner 1 essoi a son génie quand on l’a garrotté par des préjugés trop fortifiés et une pratique tournée en facilité abusive? Non, non, il n’est plus temps; c’est un être absolument décomposé et qui ne revient plus à sa première nature. J’en veux donc venir à dire que, si vous avez intention d’envoyer Anatoile en Italie,
n’hésitez pas ; il est au vrai moment d’en profiter.
« Je suis avec un attachement sincère et respec-
tueux, Monsieur, votre très-humble, obéissant serviteur et élève.
« prud’iion p're.
a Mes respects, s’il vous plaît, à Mmc Devosge, et mes compliments à tous nos amis. »
Nous ne connaissons qu’un bien petit nombre des miniatures que Prud’hon fit, suivant son premier bio-