‹ Prussiens d'hier et de toujoursChapitre 11 sur 22 · L ÉCOLE DU (JRAND FRÉDÉRIC · texte numérisé non relu

L ÉCOLE DU (JRAND FRÉDÉRIC

pour constater que son Antimachiavel, son Testa- 7nent, sa Correspondance contiennent l'exposé du plus effronté et du plus odieux système de j^rouvernement qui ait jamais été divulgué ; et voilà pourquoi J. de Maislre, révolté par ce cynisme, refusait à Frédéric le titre de grand homme pour ne lui reconnaître que celui de grand Prussien, ce qui n'est pas du tout la même chose. Or, obstinément fidèle aux leçons de ce maître « amoral, insouciant du juste et de l'injuste, volontairement ignorant du droit d'autrui, n'ayant que du mépris pour la loi du bien et du mal », la monarchie prussienne n'a rien renié de ces préceptes et suit, en tout et toujours, cette tortueuse ligne de conduite. C'est Frédéric II qui a posé ce principe, où l'on reconnaît la manière prussienne depuis quarante ans, qu'il faut, en politique, « chipoter » avec tout le monde, intervenir à tort et à travers dans toute affaire dont on serait exclu, afin de se mettre en vedette, quitte à se ménager « un escalier dérobé en cas d'incendie ». C'est lui encore qui conseille « de brouiller et de débrouiller les cartes, de rejeter ses fautes sur autrui, et de faire passer un service requis pour un service rendu ». Il admet tous les moyens de duper l'adversaire, « depuis l'espièglerie d'écolier jusqu'à la provocation savante, depuis la fausse nouvelle banale jusqu'aux grandes opérations de bluff et de chantages anodins ou désespérés ». Toutes les roueries lui sont bonnes, « pourvu qu'elles réussissent, fijt-ce de dire la vérité et de la faire mentir en la donnant comme feinte ».

S'il était besoin de démonstration, ne retrouverait-on pas ces espiègleries d'écolier dans ce stratagème, employé par les Prussiens d'aujourd'hui, d'inscrire sur la gare d'Ostende le nom de Kales pour faire illusion aux soldats amenés du fond de l'Allemagne, en leur persuadant qu'ils arrivent dans le grand port français qui reste à conquérir et dont ils sont encore à plus de vingt lieues? N'est-ce point le bluff désespéré que cette façon du kaiser actuel d'indiquer témérairement à l'avance les dates de ses futures entrées triomphales : — le 15 août à Nancy, le 4 septembre à Paris, le 10 octobre à Calais, — comme s'il s'agissait d'un voyage de plaisir au cours duquel il ne rencontrera aucun obstacle ? Et cette excellente plaisanterie d'allécher les étudiants d'une université par la perspective séduisante de figurer dans une revue passée aux Champs-Elysées, et de les employer, sitôt enrégimentés, à creuser des tranchées sous les bombes dans les boues de l'Yser ! Tout cela est de l'école du grand Frédéric. C'est celui-ci aussi qui, le premier, traita dédaigneusement de papiers les conventions signées entre les grandes puissances : « Quand nos intérêts changent, écrivait-il, il faut changer avec eux ». 11 enseignait également que pour se débarrasser d'un voisin gênant, « on dit, à tort ou à raison, l'Etat sous le coup d'une agression violente... Le souverain doit prévenir l'ennemi pour le mettre hors d'état de nuire, soit qu'il lui chcrclie une querelle d'Allemand, soit qu'il le provoque directement par des sommations brutales ». Et qui ne reconnaîtrait la

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récente manière d'agir de la Prusse envers la Belgique dans ces lignes tracées, il y a un siècle et demi, par Frédéric II, dans sa Correspondance : « Si tel petit État qui se dit neutre est suspect, ù tort ou à raison, d'être l'ami de l'ennemi, le souverain doit commencer par mettre la main sur ce voisin paisible, sur la famille régnante qu'il prendra en otage, et sur le prince lui-même qu'il chassera de chez lui... »

La leçon a été bien comprise. Guillaume II est tout aussi discipliné que le grand ancêtre en ce qui concerne son attitude à l'armée : « Il faut qu'un général soit comédien, professe le roi philosophe ; il doit parler légèrement de ses revers et crier bien haut son mépris pour l'ennemi dont un Prussien vaut quatre à lui tout seul et qu'on va chasser le pied au c... ; tandis qu'il couvrira déloges les troupes qu'il a l'honneur de c mmander, les meilleures troupes qui soient au monde et qui dompteraient l'enfer... » C'est bien ça, et chaque jour nous apporte de la docilité de l'élève maints exemples. L'attaque brusqtv^, tant prédite, et si piteusement avortée, était aussi V^ns la doctrine de Frédéric II ; il prescrivait cr de ^revenir l'adversaire, de le gagner de vitesse et de frapper, sans retard, un grand coup ». Enfin vient ce conseil que la Prusse met encore en pratique : « Mieux vaut se battre hors de son propre pays, car alors on travaille sur le velours, et plus on occupe de territoires ennemis, plus on a de subsistances et d'argent... »

Le despote de Sans-Souci n'avait manifestement rien laissé à l'initiative de ses successeurs, ft mu-

nifesteraent aussi ce sont ses enseignemenls que suivent à la lettre Guillaume II et son entourage. Nous relevons ces citations dans un petit volume publié il y a quelques années, Frédéric le Grand d'après sa correspondance politique. Son auteur, M. L. Paul-Dubois, a dépouillé avec soin les ouvrages et les lettres du roi de Prusse, et il est parvenu à fixer habilement la physionomie très mobile et très fuyante du personnage. C'est, à vrai dire, un livre d'actualité, tant le César prussien d'aujourd'hui s'efforce à singer son modèle. Peutêtre M. Paul-Dubois est-il, par instants, trop ébloui par le prestige aboli de Frédéric II ; mais pareille aventure n'est-elle point arrivée à Voltaire ? D'ailleurs, la conclusion du livre n'est pas pour déplaire : on y verra que malgré son absence de scrupules, malgré son incontestable génie d'intrigue, malgré son robuste mépris pour l'humanité tout entière, malgré même ses théories de gouvernement si posément élaborées et confessées avec tant do cynisme, le héros de la monarchie prussienne n'en a pas moins connu la défaite, le découragement et le désespoir ; désagréable augure pour son servile copiste.

C'était pendant la guerre de Sept ans, alors que voyant se resserrer autour de lui le cercle de fer et de feu, ses soldats combattant à deux contre trois, bientôt à un contre deux, les hommes et les officiers même désertant par masses, Berlin trois fois pris et pillé, les caisses vides, l'Angleterre, naguère alliée fidèle, se déclarant contre lui, Frédéric, « fatigué comme un forçat », en arrive à,

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craindre ses troupes plus quil ne craint l'ennemi lui-même... Enfin, « toute la boutique est renversée M, comme il le dit, et sans espoir de relèvement.

11 intrigue encore pour obtenir le concours des Turcs. . . — quel recommencement de l'Histoire ! — mais il n'a plus foi en son génie. Le reconnaîtraiton, le béros inébranlable et fier, si maître et si sûr de lui, sous les traits de cet homme qui tressaille chaque fois que la porte s'ouvre, qui tremble en flécachetant une dépêche ; sous la figure de ce vaincu qui, le soir du désastre de Koiin, sanglotant, incapable de donner un plan de retraite, confesse « qu'il ne vaut plus rien que pour la voirie » ? Le temps n'est plus où il traçait d'une main assurée les règles infaillibles de sa fourbe et impitoyable politique : il est hanté, maintenant, par la vision du « coup de grâce » ; c'est le désespoir violent, des frémissements d'indigna ion, des convulsions folles qui lui arrachent des cris de colère ; l'envie lui vient de « cracher au visage de ceux qui lui souhaitent une longue carrière ». Il envisage sa lessource dernière, le suicide, et le soir de Kunersdorf, lorsque la bataille qu'il a cru gagner se tourne en déroute, qu'il voit tout fuir ou mourir autour de lui, et que d'une armée de 50.000 hommes il en l'allie 3.000 à peine, alors, sous prétexte de maladie, i] abandonne le commandement suprême et tire de dessous sa chemise la petite boîte d'or qui pend à son cou et qui renferme dix-huit pilules d'opium...

Oui, ces cboses-là arrivent aiix plus forts, à ceux (jui se sont cru invincibles... Ainsi soit-il.

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