L'OMBRE DU GRAND FRÉDÉRIC
2avrili9[o.
Vers le milieu de septembre 1792 Beaumarchais alla faire visite à son ami, le célèbre comédien Fleury, avec lequel il était intimement lié depuis la première représentation du Mariage de Figaro.
Fleury n'était pas chez lui ; une fillette de dix à douze ans, qui gardait le domicile de l'artiste, fit connaître à Beaumarchais que le comédien était parti pour la campagne.
« Sera-t-il renti'é demain ? demanda l'auteur du Barbier.
— Oh! non, répondit Teniant ; il est absent pour huit ou dix jours; il est allé à Verdun. »
Beaumarchais s'éloigna rêveur. A Verdun ! En pleine bataille ! Les Prussiens, en eftet, qui avaient envahi la France, s'étaient avancés jusqu'à la Meuse et avaient mis le siège devant Verdun. La ville, sommée de se rendre, avait capitulé, malgré l'héroïque protestation de Beaurepaire, qui avail préféré la mort à la lionte de rendie aux ennemis la place qu'il connnandait; (U'puis le 2 septembre, les troupes prussiennes occupaient la ville, et le roi Frédéric-Guillaume y avait établi son quartier général.
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« Qu'est-ce que Fleury est allé faire à Verelun ? se demandait Beaumarchais. Quel motif a pu le conduire si loin de Paris en un pareil moment? A coup sûr, ce n'est pas l'exercice de sa profession : on a autre chose à faire là-bas, qu'à s'occuper de comédie. »
Fort intrigué, il rentra dans sa belle maison du boulevard de la Bastille, remettant à plus tard de connaître l'énigme, et, dès l'époque fixée pour le retour du comédien, il se présenta, de nouveau, chez celui-ci ; plus heureux qu'à sa première visite, il rencontra son ami, s'informa tout naturellement des raisons de son absence inopinée, et lui demanda quelle affaire l'avait appelé en une ville occupée par l'ennemi. Au grand étonnement du questionneur, Fleury, habituellement très communicatif, éluda toutes les interro '•ations, et se refusa même à convenir qu'il avait quitté Paris; plus il évitait manifestement de répondre et plus l'imagination de Beaumarchais battait la campagne ; il en vint à se persuader que le voyage mystérieux se rattachait à quelque secret d'État, et il mit en œuvre toutes les ressources de son esprit pour arracher à Fleury un commencement de confidence. Mais inutilement; Fleury demeura impénétrable.
Beaumarchais ne consentit pas à s'avouer vaincu ; pourtant l'enquête la plus minutieuse ne lui fournit aucune clarté : personne n'avait vu Fleury à Verdun ; personne n'y avait entendu prononcer son nom; nul même, ni au théâtre, ni ailleurs, ne semblait croire que le comédien s'était absenté. Fj'auteurdu Mariage de Figaro n'en put
jamais apprendre davantage; tout le reste fut, chez lui, hypothèses et déductions, et près d'un demi-siècle devait s'écouler avant qu'une lueur — lueur douteuse, il faut le dire — filtrât dans ce ténébreux épisode.
L'invasion prussienne de 1792 n'avait pas le caractère de celles dont, depuis lors, la France a été victime. L'àpreté de nos discordes civiles était telle qu'une partie de la nation souhaitait ardemment le triomphe de l'ennemi, qui eût marqué la défaite de la Révolution commençante. Louis XVI et sa famille étaient détenus à la tour du Temple depuis le 13 août ; leurs partisans escomptaient, du succès rapide de l'armée étrangère, la délivrance des augustes captifs ; grand nombre de ces fidèles, émigrés à Coblence, marchaient même aux côtés des Allemands, dans l'espoir de hâter leur victoire ; le gouvernement révolutionnaire, improvisé, que seule Taudace de Danton soutenait, n'avait à opposer aux envahisseurs que des débris de l'armée royale et des bandes de volontaires armés à la hâte, à l'aide desquels la France devait arrêter lo torrent discipliné des plus fameuses troupes de l'Europe.
Le roi Frédéric-Guillaume, neveu et héritier, depuis six ans, du Grand Frédéric, avait assumé la direction de son armée. C'était un homme timoré et bizarre : il ne possédait, de son prédécesseur, ni les facultés d'organisation, ni le scepticisme; l'Allemagne traversait, depuis le milieu du xviii' siècle, une crise philosopiii(juc singulière :
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partout s'étaient créées des sociétés secrètes H' Illuminés ; le mysticisme rég'nait en maître; des loges maçonniques gouvernaient clandestinement une foule d'adeptes de tous les rangs, épris d'ésotérisme et de théosophie, sciences vagues et mystérieuses dont les pontifes, en Prusse principalement, dissimulaient, sous la curiosité malsaine des choses de l'Au-delà, une haine fanatique contre la monarchie catholique de France. Car il est à remarquer que, chez nos sournois voisins d'Outre- Rhin, toute science, toute doctrine, toute religion même s'allient par essence à une exécration, instinctive chez les uns, chez d'autres raisonnée, de notre esprit et de notre race.
Les Illuminés du xv^i® siècle mettaient ces convoitises à profit : la de^iiise de leurs affiliés était L. D. P. [Lilia pedibus destrue — Piétinez les lys de France), et les royalistes de chez nous, dans leur candeur ignorante, imaginant que l'armée prussienne accouiait en France pour y rétahlir sur le trône les petits-fils de Louis, s'illusionnaient cruellement. Depuis vingt ans et plus, l'avant-garde des envahisseurs avait préparé le terrain, car c'estl'Allemagne jalouse qui avait déversé chez nous les Saint-Germain, les Cagliosiro, les Mesmer, les Klotz, les Haupt et autres thaumaturges propagateurs des idées révolutionnaires, personnages étranges dont le roman s'est emparé, au détriment de l'histoire, que ces figures fuyantes ont déconcertée.
Le roi Frédéric-Guillaume était lui-môme un adepte des Illuminés. Incapahle de dégager ce que
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ces rêveries pouvaient avoir de scientilique, il n'était séduit que par leur côté sorcellerie ; affilié à la secte des Rose-Croix longtemps avant son avènement au trône, il croyait aux revenants, et, plus superstitieux qu'un ancien Romain, il n'entreprenait rien sans avoir consulté les augures.
L'entrée de Frédéric-Guillaume à Verdun avait, d'ailleurs, ranimé les espérances des monarchistes. Faut-il rappeler que le roi de Prusse y fut reçu par la société royaliste, en allié"? La naïve loyauté française, trop disposée à ne voir en ces étrangers que des frères accourus au secours de nos souverains captifs de l'émeute, n'était pas encore instruite par l'expérience de trois invasions; mieux éclairé, dans son intransigeant patriotisme, Danton, le seul homme énergique et avisé du gouvernement, comprit l'affreux danger et, redoutant de voir la France trompée faire fête aux envahisseurs, il s'évertua de toute son audace à arrêter l'ennemi dans sa marche vers la capitale. Quel stratagème employa-t-il ? La canonnade de Valmy suffit elle-à épouvanter les troupes prussiennes, ou ne fut-elle, comme on l'a prétendu, qu'un prétexte à leur reculade? Certains assurent que c'est là un des mystères de l'histoire, et Napoléon luimême attestait que cette retraite inopinée de Frédéric-Guillaume demeurait pour lui un prohlèmc sans solution.
On supposa que les diamants de la couronne avaient été offerts au roi de Prusse et au duc de Brunswick pour les décider à abandonner une cause épousée d'abord avec tant d'ardeur et de
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succès, el à se replier vers la frontière. Le vol de ces joyaux enlevés du garde-meuble, peu de jours auparavant, par quelques malandrins, n'aurait été, dans cette hypothèse, qu'un simulacre destiné à masquer la disparition des bijoux nationaux. Mais si la prodigieuse collection de pierreries dont s'enorgueillissaient, depuis cette époque, les souverains de Brunswick, semble donner quelque poids à cette version fantaisiste, les documents concernant le procès des voleurs, publiés postérieurement, ne permettent pas de la prendre au sérieux. Il paraît cependant certain qu'une machination quelconque fut adroitement mise en œuvre : un gentilhomme français, que son attachement à la famille royale avait | oussé dans les rangs de l'armée ennemie et qui y remplissait les fonctions d'aide de camp du duc de Nassau, affirmait, en 1816, avoir été tenu au courant des incroyablef^ intrigues auxquelles la Révolution était redevable de la défection des Prussiens ; ceci soit dit en manière de précaution, et afin d'établir, brièvement, quel était, dans les deux camps, l'état d'esprit des adversaires en présence.
Or, (juarante-sept ans après l'entrée de Frédéric- Guillaume à Verdun, le Journal des Villes et des Campagnes, fort répandu sous le règne de Louis- Philippe, publia le récit d'une étrange aventure survenue au roi de Prusse dans la ville occupée. Un bal était offert à Sa Majesté; l'état-major de l'armée étrangère, confondu avec celui des émigrés, assistait ?i cette soirée de gala. Frédéric-Guillaume,
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très entouré, s'entretenait avec quelques royalistes des espérances de leur parti et de la ruine prochaine des jacobins, lorsqu'un homme, vêtu de noir, s'approcha de lui. respectueusement, et lui parla à voix basse.
Le roi tressaillit : il venait d'entendre le mot de passe des Rose-Croix. Obéissant à un signe de l'inconnu, il le suivit sans prononcer une parole et, comme s'il eût été dominé par une puissance supérieure, se déroba à la foule qui l'environnait. Suivant son guide, il descendit un escalier et tous deux pénétrèrent dans une petite salle tendue d'étoffes sombres qu'éclairaient des flammes rouges brûlant sur des trépieds funéraires.
Cette mise en scène, digne d'un mauvais roman de la pire époque romantique, n'était pas de nature à choquer Frédéric-Guillaume, accoutumé aux fantasmagories jadis chères aux loges maçonniques d'Outre-Rhin, Cette fois, néanmoins, redoutant quelque guet-apens, et se voyant seul dans cette pièce sinistre où son guide, disparu sans bruit, l'avait abandonné, il allait se retirer à son tour, quand une voix — une voix blanche, une voix d'outre-tombe, résonnant sous les tentures funèbres, s'éleva, disant : « Arrête ! ne sors pas d'ici, sans m'avoir entendu ! »
Les rideaux s'écartèrent et, à la lueur des flammes colorées, le roi vit apparaître le spectre de son oncle, le Grand Frédéric.
C'était bien le souverain ])hilosophe, tel qu'il avait été de son vivant, tel aussi que la tradition conservait son image, avec sa face maigre, son