L OMBRE DU GRAND FRÉDÉRIC
profil mince, son nez barbouillé de tabac, ses épaules voûtées, ses yeux vifs, son visage mal rasé. Il portait la légendaire redingote silésienne, et, de sa main droite, il s'appuyait sur sa canne dont le cuir crasseux entourait son poignet. Oui, c'était bien l'ambitieux rival de l'Autriche, tel que l'avait vu cent fois Frédéric-Guillaume, alors qu'il n'était que prince héritier. Celui-ci ne put s'y méprendre et, glacé d'effroi, il attendit que le fantôme lui adressât de nouveau la parole.
« Tu me reconnais? » demanda le spectre après avoir laissé à son auditeur le temps de bien le contempler. Sa voix, on foil le dire, n'était pas très assurée; mais faut-il \ étonner qu'un homme qui revient de l'autre monde, après six ans de tombeau, ait un peu perdu l'habitude de la parole ? Frédéric- Guillaume n'en fut pas surpris ; il était d'ailleurs lui-même trop ému pour remarquer l'hésitation de son prédécesseur et trop crédule aux revenants, pour soupçonner une supercherie.
Le spectre, ayant recouvré son aplomb, reprit, affirmatif, celte fois :
« Tu me reconnais. Quandtu ramenas de Bavière à Breslau le corps de troupes que je t'avais confié, je te serrai dans mes bras et je te dis : « Tu es plus que mon neveu, tu es mon fils ; c'est toi qui hériteras de ma puissance et de ma gloire... » Eh bien, je viens réclamer de toi, aujourd'hui, une obéissance niiale; je viens te répéter les paroles que Charles VI entendit dans la forêt du Mans : « Ne chevauche pas plus avant, tu es trahi. »
Dans la crainte que son conseil, donné en termes
trop sibyllins, ne fût pas compris de son légataire médusé, le mort prit la peine d'expliquer que les illusions des royalistes entraînaient l'armée prussienne dans une aventure dangereuse. La majorité des Français regrettaient sans doute les excès de la Révolution et compatissaient aux souffrances de Louis XYI et de sa famille; bon nombre même auraient souhaité un retour à l'ancien état de choses et ne voyaient pas sans épouvante le pays se lancer dans l'inconnu; mais nul ne supportait de sang-froid que l'étranger se mêlât de nos affaires, et la folie de quelques émigrés, méconnaissant le sentiment national, exposait Frédéric-Guillaume à la ])lus cruelle déception, car, d'un sentiment unanime, la France préférait succomber à son propre mal que devoir son salut à une armée ennemie.
Ce qu'on ignore — et c'est bien dommage — ce sont les péripéties et les détails de l'entretien, entre le spectre et le roi. Le premier garda-t-il l'accent propliétique ? Sermonna-t-il au contraire sur le ton d'une conversation familière ? Fit-il à son auditeur quelque confidence de nature à convaincre celui-ci de sa fantomatique identité? Frédéric-Guillaume, de son côté, écouta-t-il son oncle sans mot dire"? Sa peur ne lui laissa-t-elle point la liberté d'esprit nécessaire pour s'assurer, au moyen de quelque question avisée, qu'il était bien en présence de son prédécesseur? S'il le fit, obtint-il une réponse complètement satisfaisante? Ce sont là autant de points qui, s'ils étaient élucidés, permettraient d'accepter comme vraisemblable ou de rejeter sans plus d'examen, l'aventure. On es! réduit à la relater.
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sans qu'il paraisse possible d'en authentiquer aucune circonstance.
Il est probable que deux parents qu'avaient unis tant de liens, après s'être retrouvés de façon si insolite, ne se quittèrent pas sans se serrer la main. Frédéric-Guillaume put ainsi vérifier si le fantôme de son cher oncle était une forme impalpable, ainsi qu'il convient aux revenants de l'autre monde, ou si l'apparition avait pris corps de chair et d'os. Dans l'un et l'autre cas, il dut s'étonner que le feu roi, en sortant de son cercueil, et pour faire le voyage de Potsdam à Verdun, ait pris la précaution de rechercher — où ? -i- la redingote silésienne, le
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gourdin légendaire et II chapeau bicorne avec lesquels il avait coutume de se montrer lorsqu'il était vivant. Car si les spirites nous parlent souvent de leurs entrevues avec les trépassés, ils ne disent jamais en quel endroit se trouve le vestiaire où ceux-ci s'affublent convenablement avant de leur apparaître.
Le vrai est que ceux qui croient aux manifestations sensibles des âmes envolées de la terre, sont, par là même, résolus à toutes les crédulités; et l'entretien avec un mort doit être chose assez troublante, pour que le vivant auquel échoit cette rare faveur ne prenne pas garde aux accessoires. On peut admettre qu'il en fut ainsi de Frédéric-Guillaume. Éperdu, il regagna son appartement, fit appeler son ministre Bischoffswerder et eut avec celui-ci un long entretien. Le lendemain, les troupes prussiennes, qui se mettaient en route vers Paris, reçurent conlre-ordre. Elles séjournèrent à
Verdun durant deux semaines; le Roi ne prenait aucune résolution ; bientôt on apprit que, au lieu de s'avancer vers l'intérieur de la France, comme le manifeste fameux du duc de Brunswick en avait annoncé la ferme résolution, les Prussiens pliaient bagage et marchaient vers la frontière. L'étonnement que causa cette solution inespérée fut tel que les Parisiens, d'abord, se refusèrent à y ajouter foi. Dans l'entourage du roi de Prusse la surprise fut plus grande encore. Nul ne savait à quoi attribuer cette reculade, et on se livrait aux suppositions les plus extravagantes. Le bruit filtra même, diton, que Frédéric-Guillaume avait évoqué l'esprit du Grand Frédéric et que celui-ci avait ordonné à son neveu de rétrograder, mais personne n'ajouta foi à cette fable.
Quoi qu'il en soit, la France était délivrée, et pour longtemps, de l'invasion étrangère. Est-ce au canon de Valmy qu'elle dut sa libération ? Est-ce à quelque autre cause soigneusement gardée secrète par ceux qui en furent les confidents ? C'est là un problème de grande histoire qu'il serait liors de propos d'aborder au sujet de cette légendaire anecdote. Quel que fût le moyen employé, chacun s'accordera à penser que toutes les façons sont bonnes de purger le sol de la Patrie de la présence des barbares, et que la moins meurtrière, fût-elle un peu glorieux moyen de comédie, est encore la plus excellente.
Ainsi eu jugeait, en 1839, à l'époque où parut le récit que l'on vient de lire, un vieil ecclésiastique,
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l'abbé Sabattier, qui avait assisté à tous les événements de la Révolution. Il s'était trouvé, au cours de sa longue existence, en rapport avec bien des gens, et non des moindres, et avait particulièrement connu Beaumarchais, avec lequel il avait entretenu des relations assez intimes.
Or, en apprenant, par le Journal des Villes et des Cam23agnes, que, quarante-sept ans auparavant, l'ombre du Grand Frédéric s'était montrée à Frédéric-Guillaume et que, grâce à cette apparition, l'invasion prussienne avait opéré sa retraite, le vieil abbé Sabattier, qui n'avait jamais beaucoup cru- aux revenants, se rappela que, vers la même époque, son ami Beaul larchais l'avait pris pour confident d'un menu fait dont il était très frappé : et c'était le mystérieux voyage du comédien Fleury, à Verdun, en septembre 1792. Beaumarchais, ainsi qu'on l'a vu, n'était point parvenu à surprendre le secret de Fleury; mais d'hypothèses en déductions, questionnant ici, écoutant là, recueillant, au hasard des bruits de la rue et des conversations de salons, des racontars entre lesquels s'établissaient dans son esprit inventif des coïncidences, il en était arrivé à se persuader qu'il tenait le mot de l'énigme et il avait confié sa belle découverte à Tabbé Sabattier.
Le père de Figaro imaginait, en effet, que le voyage de F'ieury à Verdun n'était pas un mythe : il savait, d'autre part, que, peu d'années avant la chute de la monarchie, ce même Fleury avait obtenu, sur la scène du théâtre Français, le plus éclatant succès dans 1(> rôle de Frédéric le Grand.
Par conscience artistique, non content de se grimer de façon à ressembler au monarque prussien, à copier sa démarche, à imiter sa voix, l'acteur s'était alors procuré un vieil habit de Frédéric, son g'ilet, ses bottes, son chapeau. L'illusion était saisissante et tous ceux des spectateurs qui avaient aperçu le fameux roi de Prusse ou causé avec lui, félicitèrent le comédien de la vérité de sa composition.
En rapprochant ces deux souvenirs, Beaumarchais s'était convaincu que, pour arrêter les Prussiens sur le point d'entrer en Champagne, le gouvernement révolutionnaire avait mis à contribution les talents de Fleury et que celui-ci avait été sollicité de jouer une fois de plus le rôle où il excellait, afin d'en imposer au roi Frédéric-Guillaume et de faire impression sur son faible esprit. L'idée n'était sans doute pas due à Danton, mais elle avait bien pu germer dans l'esprit de son secrétaire, Fabre d'Églantine, auteur dramatique lui-même, et familier des coulisses de la Comédie-Française. C'était là une pure idée de théâtre, et c'est pourquoi elle séduisait tant Beaumarchais.
Que cette étrange tradition doive entrer dans l'histoire, nous ne le pensons pas, encore que nombre de grands résultats aiefTtété, en politique, obtenus par des procédés tout aussi puérils que celui-là. Le temps de ces stratagèmes est passé : en 1792, un spectre suffisait à mettre en fuite les Prussiens, souillant pour la première fois notre sol et terrifiés de leur propre audace. Aujourd'hui qu'ils y ont pris racine, ce ne sera point par un
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moyen de comédie qu'on les en chassera, et cette fois pour toujours. Nos poilus se chargent de la besogne et ils y mettront moins de ménagements que n'en prit, pour décider son héritier à la retraite, le fantôme du Grand Frédéric.
b juillet 1915.
Je suppose bien que personne n'y a pensé; pas plus les courageux aviateurs qui sont allés survoler la capitale du duché de Bade, que les innombrables lecteurs qui ont applaudi à cet exploit. Il faut être un de ces demi-fous qu'obsède la curiosité du passé pour établir un rapprochement quelconque entre les bombes françaises tombées, il y a quinze jours, sur le palais grandducal de Garlsruhe et le crime qui s'est perpétré, il y a un siècle, dans ce même château; crime commis en haine de la France et qui, dans le futur palmarès de la vallée de Josaphat, remportera peut-être le prix réservé aux plus grands forfaits, tant il fut cruellement combiné, exécuté et prolongé durant de longues années de martyre pour ses deux victimes innocentes.
Il faut rappeler que, à l'époque du premier empire, le grand-duc régnant de Bade, Charles- Frédéric, étant veuf, avait épousé morganatiquement la comtesse de Ilochberg, femme ambitieuse, dont il avait plusieurs enfants. Ceux-ci, en vertu des constilutions grand-ducales, ne devaient avoir
droit au trône que s'il se trouvait vacant de titulaire appartenant à la ligne directe. Or, de son premier mariage, Charles-Frédéric avait un héritier désigné tout naturellement pour lui succéder. La volonté de Napoléon, alors toute-puissante en Europe, avait marié ce futur souverain de Bade à la jeune et charmante Stéphanie de Beauharnais que l'Empereur adopta pour fille. La comtesse de Hochberg, atteinte dans ses ambitions secrètes, mit tout en œuvre pour susciter la discorde entre Stéphanie et son mari. A force de calomnies et de tracasseries, elle parvint à séparer les deux époux et à inspirer à toute la cor r la haine de la Française, qui, douce et résignée, vA ait quasi recluse dans ce sombre palais de Carlsruhe, sans confidents, sans amis, n'osant même pas donner un ordre à ses domestiques, espions aux gages de son impitoyable rivale. Parfois, à bout de courage, prise de la nostalgie de Paris et de la France, Stéphanie écrivait à son père adoptif et lui peignait sa vie misérable. L'empereur, dont ce mariage servait la politique, l'exhortait à prendre patience et à redoubler de mansuétude, assurant qu'elle avait un bon mari et qu'elle ne pouvait manquer d'être heureuse.
La Française suivit si docilement ces conseils que l'époux prévenu finit par la prendre en pitié ; de la pitié naquit l'amour et c'est ainsi qu'au mois d'octobre 1812 Stéphanie de Beauharnais, princesse héritière de Bade, donna le jour à un fils. C'était la ruine définitive des espérances delà comtesse de Hochberg; cette naissance, en assurant la perpétuité de la lignée grand-ducale, rejetait ses enfants
loin du trône et réservait la couronne à un rejeton de sang demi-français, inféodé d'avance à Yaventurier qui régnait sur le monde. Dissimulant sous ce prétexte de politique allemande ses convoitises maternelles, faisant valoir que le Bonaparte, empêtré et demi-vaincu en Russie, n'était plus à craindre, la comtesse Hochberg chapitra son faible époux, le grand-duc régnant, sur l'esprit duquel elle régnait despotiquement, et le persuada de la nécessité de faire disparaître l'enfant nouveau-né. Le crime fut résolu.
Dans les nuits qui suivirent la naissance du petit prince, les serviteurs du château, tremblants de peur, virent glisser au fond des galeries la pâle silhouette d'un fantôme, qui passait silencieux de salle en salle et que chacun fuyait terrifié. C'était « la dame blanche de la maison de Bade », l'apparition surnaturelle qui se manifeste à l'approche du trépas d'un prince. Aussi personne ne fut-il étonné quand le 15 octobre 1812, on apprit que l'enfant de Stéphanie et du prince héritier venait de mourir. On cacha ce malheur à la mère, encore alitée, en se réservant de le lui apprendre quand elle aurait recouvré ses forces. La succession au trône revenait de nouveau à l'aîné des enfants de la comtesse de Hochberg, un vrai Allemand, celui-là, et l'on était délivré du rejeton de la Française détestée; de sorte qu'on se consola vite. Pas la mère cependant qui, lorsqu'on jugea bon de l'aviser, les funérailles et les cérémonies de Finliumation terminées, pensa devenir folle de douleur et réclamait de voir le cadavre de son enfant, triste faveur
que — par commisération — on s'obstina à lui refuser.
L'enfant pourtant n'était pas mort. Soit qu'on ne fût pas encore bien sûr que l'étoile de Napoléon pâlissait, et qu'on n'osât pas créer de l'irrémédiable; soit qu'on eût hésité devant regorgement d'un baby de quinze jours, la dame blanche, dans ses randonnées solitaires à travers le château, avait simplement substitué dans le berceau un cadavre de nouveau-né au petit prince bien vivant qu'elle avait emporté sous les plis de son linceul et remis à deux serviteurs, complices grassement payés, nommés Burkard et Sauerbeck, avec ordre, non de le tuer, mais da s'arranger de façon à ce qu'il ne soupçonnât jamais son illustre origine. Des faits qui suivront, on peut, sans témérité, conclure que ces deux hommes, effrayés de leur responsabilité, n'emportèrent pas loin celui qu'ils savaient être l'enfant de la fille adoptive de Napoléon; soucieux de ménager l'avenir, ils l'élevèrent d'abord avec soins et prévenances dans quelque demeure seigneuriale, voisine du château grand-ducal de Garlsruhe. Mais, trois ans plus tard, le redoutable protecteur du petit être étant définitivement enchaîné et destiné à mourir sur le rocher de Sainte-Hélène, Burkard et Sauerbeck, délivrés d'un pesant souci, et sûrs que personne jamais ne leur demanderait compte du dépôt qui leur avait été confié, accomplii ent strictement leur effroyable mission et Je légitime iiéritier de Bade, condamné à l'imbécillité, fut traité par eux comme un animal, enfoui dans un terrier, oia jamais il ne devait voir
figure humaine, réduit à vivre dans l'inaction de façon à ce que son intelligence s'atrophiât et qu'aucun souvenir marquant ne pût se fixer dans sa mémoire débile. Tel est le crime du château de Carlsruhe; il n'a rien a céder en atrocité à l'acharnement des révolutionnaires français contre le fils de nos rois, — forfait dont les Allemands font profession de se voiler hypocritement la face; — il le surpasse au contraire en ignominie puisqu'il fut froidement combiné et accompli, non par des gens du peuple égarés et anonymes, mais par des princes régnants, sûrs de l'impunité, obligés par leur rang à donner l'exemple de toutes les vertus, et dont les descendants actuels n'ignorent pas à quel crime ils doivent de posséder la couronne.
Le reste de l'histoire, le monde entier le connaît : le lundi de la Pentecôte de l'an 1828, un cordonnier de Nuremberg, debout sur le seuil de sa porte, aperçut, venant à lui dans la rue déserte, un grand garçon qui paraissait avoir environ seize ans, et qui marchait en titubant, comme si le soleill'aveuglait; il se tenait avec peine sur ses jambes, et comme le cordonnier, pris de pitié, lui demanda où il allait et s'il n'avait besoin de rien, l'inconnu balbutia quelques mots incompréhensibles où l'on crut distinguer qu'il se dirigeait vers la Porte Neuve. Les curieux s'attroupèrent; ils considéraient avec stupeur ce sauvage étrangement vêtu, et dont les pieds, mal habitués sans doute à la marche, étaient en sang. On l'interroge : d'où vient-il? Quels sont ses parents? Connaît-il quelqu'un à Nuremberg? Mais, on s'aperçoit bien vite que, malgré ses efforts, il ne peut par-
1er. Des sons inarticulés que sa gorge émet, on croit comprendre qu'il s'appelle Gaspard Hauser, et c'est sous ce nom qu'il est écroué comme vagabond à la prison de la ville.
On le fouille : ses poches ne contiennent qu'un chapelet de corne, un petit livre de piété et une lettre adressée au capitaine d'un détachement de cavalerie en garnison à Nuremberg, Cette lettre, non signée, explique que Gaspard, k la charge d'étrangers depuis 1812, vient d'atteindre l'âge d'être cavalier comme son père ; on le recommande à la protection du capitaine et la lettre assure, d'autre part, que toutes Ls recherches pour découvrir l'origine du jeune \ omme et l'endroit oii il a été élevé jusqu'alors resteront vaines.
En moins d'une semaine tout Nuremberg était en émoi. Ce mystère tournait les tètes; on ne s'occupait plus, on ne parlait plus que de Gaspard Hauser. Un médecin de la ville réclama la faveur de l'héberger, se fit fort d'entreprendre son éducation, de pénétrer dans cet esprit obscurci, d'éveiller ses souvenirs et d'éclaircir ainsi l'énigme objet de toutes les conversations. Gaspard se montra élève docile : il apprenait vite, en dépit dune sensibilité nerveuse qui le faisait tressaillir au moindre bruit. Il ne paraissait ni sournois, ni méfiant. Quand, au bout de quelques mois, il fut en état de classer ses idées et d'écrire, il raconta que, dans ses plus lointains souvenirs, apparaissait un bel et riche appartement, auquel conduisait un escalier de marbre : il se rappelait aussi une dame à manteau de soie jaune qui se penchait anxieusement sur son petit lit, un
défilé de troupes aperçu par une fenêtre et le bruit d'une musique militaire. Puis tout se confondait ; il ne voyait plus qu'une sorte de caveau, presque entièrement obscur, où il avait été enterré : un homme dont il n'avait jamais distingué le visage lui passait, sans mot dire, dans ce réduit, du pain, des fruits, du lait, ou des légumes cuits à l'eau, et il avait vécu ainsi, pendant de très nombreuses années, dans la solitude et dans les ténèbres, n'ayant pour amusement qu'un petit cheval de bois dont il se distrayait à caresser les formes. Un jour son geôlier lui avait couvert les yeux d'un bandeau, l'avait chargé sur son dos, puis dans une charrette et l'on avait ainsi parcouru une longue route. Il s'était retrouvé seul, aux portes de Nuremberg, un jour de fête, alors que tous les habitants étaient répandus dans les guinguettes et les jardins des environs de la ville.
On n'en sut jamais davantage : des gens de tous rangs et de toute nationalité, — car l'affaire s'était ébruitée et l'Europe entière s'intéressait au sort de Gaspard, — s'ingénièrent à découvrir d'où venait l'enfant [mystérieux et qui avait commis ce crime inédit; toutes les tentatives échouèrent, toutes les hypothèses furent réduites à néant. Ces efforts n'eurent pour résultat que de compromettre la sécurité du jeune homme. Ses persécuteurs inconnus, très au courant de sa renaissance intellectuelle et redoutant qu'une lumière subite éclairât par hasard sa mémoire sur certain point précis, tentèrent de le tuer. Un matin Gaspard fut trouvé blessé d'un coup de poignard dont l'avait frappé
un homme masqué, caché dans le couloir de la maison.
Il n'était plus en sûreté à Nuremberg-; on l'expédia à Anspach chez un certain docteur Meyer iqui consentit à le prendre en pension. Gaspard vécut là quelques mois, suivant des cours et profitant des leçons; le 14 décembre 1833, on le vit rentrer, chancelant, d'une promenade qu'il avait poussée jusqu'au parc du château, solitaire et couvert de neige. Il balbutia quelques mots : « Jardin de la cour ! L'homme !... avec un couteau !... donné un sac 1 . . . frappé ! . . . couru ici !.. . » Gaspard portait au côté gauche une plaie étroite, mais profonde. On courut au jardin du châi au; on y trouva, en effet, une bourse, contenant un papier sur lequel quelques mots insignifiants étaient tracés au crayon. Gaspard mourut trois jours plus tard. A l'endroit de sa tombe s'élève aujourd'hui un petit monument oij l'on a gravé ces mots qui résument toute l'histoire : « Ci-gît un inconnu frappé par un inconnu. . . »
Durant bien des années, après sa mort, la curiosité, toujours en éveil, erra parmi les suppositions les plus fantaisistes ; nul ne fit un rapprochement entre l'existence lamentable de Gaspard Hauser et la disparition oubliée et réputée naturelle du jeune prince de Bade, en 1812. Depuis quelque trente ans seulement, la question s'est éclaircie et un éminent etpuissant historien a réuni, dit-on, les preuves du crime de Carlsruhe, preuves qui se sont ébruitées, dont l'ensemble pourtant ne sera officiellement connu que dans un délai assez éloigné. Mais imagine-t-on les tortures d'angoisses de la mère,
de l'infortunée Stéphanie de Beauharnais, qui, devenue veuve, assistant au triomphe des enfants de sa rivale, s'était retirée au château de Mannheim, et y vécut presque jusqu'à la guerre de 1870 ? Ce n'est qu'après sa mort que surgit la version de l'origine princière de Gaspard; elle, qui savait, elle qui était torturée de doutes et qui suivait, par les journaux et les brochures, les péripéties de l'existence énigmatique de « l'enfant de l'Europe », quel cauchemar dut-elle vivre et de combien de douleur et de déchirements expia-t-elle la faute involontaire d'avoir confié son bonheur à une famille de princes allemands, chez lesquels elle ne rencontra, au lieu de soutien et de protecteurs, que des bourreaux et des assassins.
2 mai 1915.
Certains disent : « Pourquoi attiser la haine ? A quoi bon traiter nos rnnemis de scélérats et de vautours? » Eh! bonne\ gens, cela sert à entretenir notre indignation et nous force à considérer sous leur vrai point de vue des choses que trop longtemps nous avons supportées avec notre coutumière et tolérante insouciance. Depuis plus d'un siëcle nous détournions les yeux, oublieux de la ténacité de leur envie et de Tâpreté de leurs convoitises; grâce à notre trop confiante légèreté, ils ont, depuis quarante ans, exploité notre richesse, accaparé nos industries, fait l'inventaire de nos arsenaux; comme l'écrivait déjà, en 1871, Paul de Saint-Victor : « Leur cheval de Troie vidait dans nos murs sa garnison d'espions et de traîtres ». Mais nous ne serons plus pris désormais à leurs mielleuses avances et à leurs hypocrites embrassements. L'enseignement cette fois ne sera pas perdu.
Ils nous haïssaient, d'ailleurs, bien avant que nous ne pensions à professer pour eux d'autre
sentiment que le dédain. Ils nous haïssaient, comme un lourdeau conscient de son indécrottable infériorité, peut haïr le modèle jalousé dont il n'acquerra jamais les qualités natives ni la proverbiale ingéniosité. Il y aurait à écrire une édifiante histoire de la haine prussienne. Née avec leur royaume d'aventure et accrue d'âge en âge, soigneusement entretenue comme un feu sacré, déguisée par leurs savants sous le nom pompeux de « mission historique », et dont les manifestations, à toutes les époques, sous chaque règne, qu'elle fût satisfaite par le succès ou envenimée par un désastre, se retrouvent toujours les mêmes, aussi vives, aussi flagrantes, cette haine a été le grand ressort de leur énergie, comme fut chez nous la poursuite de la liberté; elle leur suscita des héros, comme en suscitèrent, sur le sol de la France, l'abnégation, l'amour de la gloire, l'apostolat de l'indépendance. Leur Bliicher reste le symbole et le type parfaits de cette irréductible exécration. S'il a chez eux tant de statues et s'il y demeure l'objet d'un culte national, ce n'est pas au général victorieux que vont ces hommages, car il ne connut guère que de lamentables défaites ; mais ce vaincu d'Auerstœdt, de Liibeck, de Ghampaubert, d'Etoges, de Ligny et d'autres lieux fut promu au rang de demi-dieu parce quil avait bien haï les Français.
Ah! qu'il les exécrait! Ce n'était pas une hostilité noble, productrice d'épiques revanches, non ; sa haine était faite de rancune, d'envie, d'aversion pour notre courtoisie, de rage contre notre fran-
chise, d'acrimonie contre notre beau renom, d'effarouchement d'oiseau de nuit devant la splendeur de nos gloires. Quand, après avoir été tant de fois battu par nos soldats, ce « héros de bricole et de hasard » — le mot est de Thiébault — pénétra enfin, à la tête de ses Prussiens, dans notre pays, il déclara qu'il ne quitterait pas la France « avant qu'elle ne soit comme si le feu du ciel y avait passé ». C'est lui qui, pendant cette campagne de 1814, au cours de laquelle Napoléon, avec quelques centaines de grenadiers fourbus, le mit trois fois en déroute, c'est lui qui excitait l'insolence et tenait en haleiir ; la sauvagerie de ses soldats : quand une afÛcV 8 de la Kommandantur ordonna aux dames de Laon de saluer, les premières, les officiers prussiens rencontrés dans les rues de la ville: quand, dans un château de l'Eure, était imposée à la comtesse de Saint-Mesmin l'obligation de déchausser les sous-officiers qui avaient envahi sa demeure et de les servir à table, ces raffinements de grossièreté émanaient de Bliicher, il n'en faut pas douter.
Lui, malgré la victoire, il ne décolérait point et se refusa de faire, avec les souverains vainqueurs, l'entrée triomphale dans Paris, tant il regrettait qu'on ne brûlât point, qu'on ne détruisit pas de fond en comble cette Sodome, cette Babylone, dernier boulevard, enclianteur et abhorré, de la France abattue. Il s'installa à Saint-Cloud et logea son chenil dans la chambre de l'Impératrice; ça le réjouissait de voir ses dogues gratter leurs puces et lever la patte sur les miraculeux lampas, couleur
citron et azur à fond d'argent, tissés à Lyon pour l'appartement impérial. En avril seulement il vint se fixer à Paris, en simple particulier, boudant ses alliés qui avaient repoussé son avis de fusiller sans jugement Napoléon. On le voyait passer dans les rues, grand, large d'épaules, le teint jauni par la bile, la bouche contractée par une moue méprisante, vêtu d'une redingote bourgeoise sans aucune décoration et d'un pantalon à la cosaque dont les plis nombreux ressemblaient à des tuyaux d'orgue. Il protestait par là que lui, du moins, restait réfractaire au charme élégant de Paris, dont les Anglais et les Russes s'avouaient fascinés, et il sese plaisait à l'ostentation d'une soldatesque vulgarité.
Le vieux soudard prenait ses repas au cabaret, et, en dépit de ses soixante-treize ans, montrait un appétit formidable : un soir, chez Véry, déjà bourré de pains au jambon, il commanda un melon qu'il pela et qu'il avala en deux bouchées, comme on fait d'un abricot. Parfois, au restaurant, incommodé par la chaleur, il se débarrassait de ses vêtements, allumait sa grosse pipe allemande et la fumait en digérant. Puis il se dirigeait vers le 113, le tripot fameux du Palais-Royal, où il passait le meilleur de ses nuits, quartier général où ses officiers d'ordonnance étaient à peu près sûrs de le trouver. Certain soir, en s'installant, au garçon qui se présentait pour le servir : « Apportez-moi, dit-il, du schnaps... dans un verre où un Français n'ait jamais bu! » Le garçon disparaît, s'attarde un peu, revient enfin, place sous le nez du feld-
maréchal un pot de chambre et s'esquive sans attendre son pourboire. L'anecdote du vase oii jamais Français n'avait bu resta long^temps célèbre dans les fastes gais du Palais-Royal.
La paix signée, Bliicher rentra dans son pavs sous des arcs de triomphe ; la Prusse était fière de son héros; lui s'était fait battre : n'importe ! Il avait, par revanche, insulté la France et l'avait humiliée à plaisir par l'étalage de ses manières de corps de garde. Cela valait des récompenses grandioses; on l'en accabla. Un ordre de chevalerie, la Groixde-Fer à branches d'or, /"jt créé pour lui tout seul; le vieux culotteur de pip 'S fut bombardé comte et prince d'un même coup ; l'université de Berlin, ne sachant comment manifester à ce pilier de tripot son admiration et sa reconnaissance, lui offrit — sans rire comme sans examen — le titre de docteur en philosophie ; une autre université lui décerna, par surenchère, un diplôme de docteur en médecine! C'est ce qui a permis à M. le docteur Max-Billard de consacrer à ce confrère improvisé une amusante étude anecdotique dans la Chronique médicale. Ces titres mirifiques n'empêchèrent pas l'illustre maréchal de se faire de nouveau battre en Belgique quand Napoléon fut revenu de l'île d'Elbe ; on le ramassa dans la déroute, non blessé, mais à demi évanoui et penaud comme un simple conscrit.
Mais il était écrit que la fatalité sacrifierait à ce vieil ivrogne la gloire de Napoléon ; car comme, se frottant les côtes, il battait en retraite avec ses
Prussiens, il arriva, ainsi que nul ne Fignore, sur le champ de Waterloo à l'heure décisive et assura la victoire, un peu à la façon du Fritz de la Grandeduchesse de Gerolstein. Son arrogance et sa fureur gallophobe, centuplées par ce succès d'aventure, passent alors toutes limites : cette fois, il rentre en France, traînant dans ses bagages la Cage aux Finançais, grande caisse à claire-voie, dont le plancher est formé de poutrelles tranchantes sur lesquelles, sans intolérables souffrances, ne peuvent se tenir ni debout, ni couchés, ni assis les prisonniers qu'on enferme dans cet instrument de torture en chemise et pieds nus. Quand les souverains alliés se plaignent à Bliicher des barbaries de ses soldats : « Ils seront punis, répond-il... pour n'en avoir pas commis davantage ». L'épuisement de la France par tous les moyens, c'est là ce qu'il recommande à ses hommes. « Oh! comme vous mangez ! » dit, à des uhlans, une paysanne que désole et que mine leur voracité. « Madame, ripostent les goinfres, c'est par ordre du feld-maréchal ! »
Il n'a pas renoncé à voir fusiller Napoléon « devant le front des colonnes de l'armée prussienne », comme un simple bandit de grande route ; il veut frapper d'une contribution de cent millions — somme fantastique pour l'époque — Paris dont est gouverneur son chef d'état-'major Muffling, un nom prédestiné, qui pourrait bien être l'étymologie d'une acception populaire ; il installe son bivouac au Carrousel et braque sur le château où vient de rentrer Louis XVIII quatre
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pièces de canon menaçantes, sans que le roi restauré ose protester contre cette injure. Le vieux reître a décidé dans sa rancune, que le pont d'Iéna payerait de sa destruction son nom insultant pour la Prusse et il s'occupe à le miner. Talleyrand intervient, mais n'obtient que cette réponse : « Le pont sautera et je souhaite que M. de Talleyrand vienne s'y installer préalablement ». Le tsar s'interpose: mais Bliicher tient à son idée et fait jouer une de ses mines dont l'effet n'a pour résultat que d'écorner le parapet et de renverser un Prussien dans la rivière. Thiébault assure qu'un portefeuille contenant 500.000 fra^ics, glissé, au moment opportun, dansla poche Lu feld-maréchal, le décida enfin à renoncer à son projet.
Car il ne néglige pas son intérêt personnel et s'évertue à ne point rentrer chez lui les mains vides. Le 3 juillet 1813, il commande un piquet de vingt-cinq hommes qu'il envoie à l'assaut du musée du Louvre. Denon, le conservateur, menacé de fusillade, est gardé à vue; les Prussiens emballent une vingtaine de tableaux et autant de marbres, bien choisis; les caisses sont chargées sur des chariots, et ce vol à main armée est décoré du nom de restitution. La sélection, sans doute, avait été opérée, et se renouvela ailleurs, un peu à la légère, car on se demande comment pouvait entrer dans cette restitution un merveilleux portrait de la princesse Pauline, sœur de Napoléon, que le peintre avait représentée debout devant une glace où se reflétaient les belles épaules du modèle. Cet
admirable tableau prit la place d'honneur dans la galerie du château de Krieblowitz, en Silésie, où se retira le soudard au repos. Un de nos compatriotes, le chevalier de Cussy, parcourant cette galerie, s'extasiait sur la beauté de cette peinture et s'informait auprès de son cicérone de la façon dont le maréchal se l'était procurée. Une voix tonitruante — celle de Bliicher — éclata derrière lui : « Monsieur le Français, je vais vous répondre : ce portrait vient de votre pays; je n'ai eu que la peine de le prendre; je l'ai volé à la Malmaison! »
Et ses trois cheveux se dressaient d'orgueil sur sa tête pelée, au souvenir de ce glorieux exploit ; tout le mobilier du château provenait, d'ailleurs, de rapines effrontément avouées; le vieux pillard vécut, parmi ces trophées, ses dernières années. « Les méchants ont un bonheur noir » a dit Victor Hugo. Les héros que fait la haine ont une gloire sombre ; rongé par une maladie du foie, Bliicher devint hypocondriaque, taciturne, irascible. 11 entrait en fureur au seul mot de français; sa rage contre notre pays était telle qu'il redoutait de n'y pouvoir résister, et à la pensée que la France, qu'il avait crucifiée, n'était point morte sous ses coups de botte : « Mes enfants, recommandait-il à ses fils, ne m'abandonnez pas, de peur que j'attente à ma vie ».
On cite encore ce trait : dans ses derniers mois, étant allé, sur les instances de la famille royale, rendre visite à l'ambassadeur de France, il se tira de la corvée en ours indécrottable :
— Monsieur le marquis, dit-il — ou plutôt fit-il
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dire au représentant de Louis XYIII par l'un de ses aides de camp, car il ne voulait point qu'un seul mot de français souillât sa bouche corrodée par le schnaps, — monsieur le marquis je viens vous voir sur l'ordre de mon souverain, car vous connaissez ma haine contre les vôtres.
— Monsieur le maréchal, répondit l'ambassadeur, pourquoi me dire cela en français? Notre langue, vous le savez, ne se prête pas à de telles rudesses. Nous autres, nous penserions cela, nous ne le dirions pas.
— Oui, oui, aimables, riposta Blucher écumant. Les Français sont aimab'es... C'est pour cela que je ne veux pas être aima de !!!
Une brute achevée, un vrai Prussien; tout de même, sur certains points, un modèle à ne point oublier.