L'ÉDUCATION D UN PRINCE
iO février 1915.
Il est de tradition, dans la famille des Hohenzollern, d'élever les jeunes princes, non pas « à la dure », mais à coups de trique. Nul n'ignore, puisqu'il l'a copieusement raconté lui-même, comment fut choyé, dans son enfance, celui qui plus tard devait être le grand Frédéric : battu, exposé au froid pendant l'hiver, accablé de mauvais traitements, insuffisamment nourri, au cachot pour une peccadille et si bien privé de toute tendresse qu'un gentilhomme de ses amis fut décapité sous ses yeux pour s'être rendu coupable de lui témoigner quelque pitié. Les filles n'étaient pas plus ménagées ; sa sœur, la future margravine de Bayreuth, se souvint toute sa vie du saisissement qu'elle éprouva, à l'âge de six ans, de se voir embrassée et caresséjB par sa mère revenant de voyage. La stupeur de l'enfant fut telle qu'elle provoqua la rupture d'un vaisseau et une hémorragie dont la petite pensa mourir. Ce fut d'ailleurs la seule fois de sa vie que la princesse connut les baisers maternels; encore le père n'en fut-il, sans doute, pas
l'éducation d'un prince 211
informé, sans quoi il eût séparé la mère et la fille à coups de béquille.
Cette sauvage tradition remonte aux premiers ancêtres, à ce Frédéric à la dent de fer qui traînait vers le milieu du xv^ siècle, à travers l'Allemagne, sa misère de hobereau dépenaillé et ambitieux. Elle fut pieusement respectée par tous ses descendants, et cette expérience brutale de chaînes, de coups et d'invectives se perpétua d'âge en âge comme un parfait système d'éducation. Peu avant 1789, un noble français étant allé visiter la cour de Prusse resta ébahi de voir Théritier du trône, âgé de quarante ans, tra/-.é en gamin indocile, logé dans la maison d'un braSoCur et obligé de solliciter l'autorisation du roi pour s'absenter trois heures de chez soi. Il résultait de ce beau programme que, invariablement, chaque génération nouvelle de cette illustre famille détestait ses ascendants immédiats, boudait, blasphémait par derrière, se lançait dans l'opposition aussi loin qu'elle osait le faire, et que chaque souverain se méfiait de son héritier et se gardait de lui comme d'un ennemi dangereux. On peut assurer, l'Histoire en main, que l'amour filial futunsentimenttotalement inconnu des princes de Hohenzollern depuis les débuts de la famille jusqu'au xix*" siècle.
Car — il faut être équitable et rapporter le bien comme le mal — si la victoire grise les Prussiens et les rend puants et insupportables, une bonne défaite leur réussit à merveille et fait d'eux les plus accommodants des hommes. Après l'écrasement d'Iéna, la famille royale, errante et sans
courtisans, fut contrainte à une intimité insolite. La reine Louise en profita pour introduire un peu de tendresse à son foyer, et elle éleva en mère aimante ses enfants, qui lui en furent toute leur vie reconnaissants. Celui qu'on appela le « vieux Guillaume >> avait encore les yeux humides de larmes quand, quatre-vingts ans plus tard, il parlait de sa chère maman, au souvenir de laquelle il avait voué un culte. Mais ce fut là une exception; devenu père, il revint à la vieille tradition ancestrale et tint à distance son héritier, celui qui devait être, pendant quatre-vingt-dix-neuf jours, l'empereur Frédéric IIL
Peu de princes, je crois, menèrent une existence aussi misérable que ce Frédéric. Il avait, on le sait, épousé une fille de la reine Victoria, et cette union, très intime et très tendre, était, à la cour de Prusse, une cause de suspicions continuelles. Durant la guerre de 1870, Frédéric, alors kronprinz, écrivait chaque jour à sa femme de longues lettres dont la princesse envoyait régulièrement copie en Angleterre à sa royale famille, qui, à son tour, les télégraphiait en France. Bismarck voyait là « une trahison préméditée » et ne se gênait pas pour traiter d'espion l'héritier de la couronne. Le vieux Guillaume, mis en garde, prit défiance, il fut décidé que Frédéric ne serait pas appelé à partager les secrets de l'Etat. Cette disgrâce s'ébruita ; les courtisans s'éloignèrent. Bismarck, qui détestait la princesse Frédéric, ne dissimulait pas son mépris pour le prince, en qui il voyait « un mari soumis », et
l'éducation d'un prince 213
. dont il redoutait, du reste, l'indépendance et le libéralisme.
De sorte que dès les premières années du nouvel empire, Frédéric et sa noble femme tombèrent « au dernier degré d'inutilité et d'impopularité ». Entouré de serviteurs choisis et qu'il savait être des mouchards au gage du chancelier, systématiquement exclu delà conduite des affaires publiques, le prince devint, dans l'inaction, mélancolique et languissant. Il passait de longs jours, enfermé au château de Monbijou, s'occupant à réunir et à classer les documents et les bibelots du musée consacré à l'histoire de sa famill^ à confectionner et à coller des étiquettes sur les vieux brocs et les anciennes armures. La princesse ne le quittait pas. Depuis vingt ans elle avait dépensé ses étonnantes facultés et sa grande bienveillance à encourager la littérature et les arts, à répandre « des idées miséricordieuses et douces chez ce peuple sur lequel elle devait régner et qu'elle jugeait barbare encore », à établir des asiles, des institutions charitables. Nul en Prusse ne lui manifestait de la reconnaissance. Les femmes allemandes qu'elle avait essayé (TéleDer sous le rapport domestique et social, en faisant d'elles autre chose que des ménagères et des souffre-douleurs, les femmes haïssaient particulièrement cette étrangère, qu'on savait être « mal en cour », et dont le tout-puissant chancelier se déclarait rimplacabio adversaire.
Dans leur isolement, il ne restait aux deux époux qu'un seul espoir, une seule consolation : leur fils Guillaume — le kaiser actuel. La princesse Fré-
déric s'était bien juré que celui-là, du moins, échapperait à l'empreinte prussienne ; elle rêvait de faire de lui un prince crénéreux, loyal, chevaleresque, digne de son grand destin ; elle avait jalousement choisi les premiers précepteurs, et, quand vint l'âge de l'instruction, elle décida que le jeune homme serait envoyé, suivant la méthode anglaise, à une école publique, où il serait traité comme le fils d'un simple bourgeois. Le vieil empereur n'approuvait pas cette innovation, contraire aux traditions de sa race; Bismarck y était formellement opposé. Mais la fiëre et énergique princesse tint bon, et Guillaume, quand il eut atteint ses quinze ans, fut expédié au gymnase de Cassel.
Il s'y montra assez mauvais écolier. Ses camarades n'ont conservé de lui qu'un souvenir effacé : celui d'un grand garçon peu communicalif, et qui, de tous les collégiens, était le plus mal vêtu. Car le parti prussien de la cour, obligé de céder devant l'obstination de l'Anglaise — on disait VAiiglaise du môme ton méprisant que, jadis en France, on avait dit l'Autrichienne — exigeait que du moins fût respectée l'ancienne coutume des HohenzoUern qui force les jeunes princes de la famille à porter leurs vêtements jusqu'à un degré d'usure dont serait humilié le fils d'un ouvrier.
Après trois ans d'études classiques, Guillaume, inscrit à l'université de Bonn, reparaît fréquemment à Berlin. Dès sa première visite, ses parents s'étonnent de sa suffisance juvénile. La mère s'alarme ; elle a l'impression très nette que, malgré
l'éducation d'un prince 215
ses efforts pour décrasser son fils de l'influence prussienne, le naturel, chez lui, a triomphé de l'éducation : c'est un pur HohenzoUern, dur, ambitieux, sans tendresse, matois, arrogant. Il se montre respectueux envers elle, mais sans confiance, la néglige bientôt pour se lier avec ceux qui la critiquent. Entouré d'adulateurs, considéré par eux comme « le prince providentiel », l'espoir de la monarchie, il se range du parti de Bismarck et des absolutistes, promettant de défaire un jour ce que son père, « ce faible rêveur », pourrait tenter en vue de libérer les institutions de la Prusse et de soustraire l'Allernftg.ne au caporalisme. En peu de mois, son attitu le envers ses parents est devenue nettement hostile. Il est admis, malgré ses dix-neuf ans, aux conciliabules secrets qui se tiennent chez le vieux Guillaume et dont le prince Frédéric est exclu ; chaque semaine il se rend auprès de l'empereur pour y prendre « une leçon de gouvernement »; de là, il passe chez Bismarck, dont le thème continuel est, en politique, « la manière forte ». Quant à son père, il semble qu'il n'a rien à apprendre de lui, et il ne le consulte jamais.
Il est difficile d'imaginer la tristesse, l'amère déception du prince Frédéric et de sa femme voyant leur fils aîné se ranger au nombre de leurs ennemis. Ils se réfugièrent dans leur intimité douloureuse, et qui veut connaître ce drame de famille doit lire un petit volume paru il y a quelque vingt ans en Angleterre, alors que, au début de son règne, Guillaume II inquiétait l'Europe par la vio-
2i6 LEURS MAITRES
Jencede ses harangues et l'incohérence de ses actes*. On verra là, conté par un témoin manifestement bien informé, tout ce qu'une mère aimante peut mettre en œuvre pour soustraire son enfant au péril d'un redoutable atavisme, et comment cette femme, obstinée jusqu'à l'héroïsme, dut s'avouer vaincue et renoncer à ses rêves dont raccomplissement eût sans doute assuré la paix et le bonheur du monde.
Le drame atteint au tragique dans ses dernières péripéties : c'est, d'abord, cette nuit fameuse de mars 1887 où une voix amie murmure à l'oreille du jeune Guillaume qu'il n'a plus longtemps à attendre et lui révèle que son père est atteint d'un mal mystérieux et sans remède : — c'est ensuite le désespoir résigné du prince Frédéric qui, ne se connaissant plus en Prusse un seul ami, abandonne le pays de ses pères et promène son agonie en Angleterre, en Autriche, en Italie ; — c'est la mort du vieux Guillaume s'éteignant à propos et faisant ses suprêmes recommandations à son petit-fils comme à son héritier immédiat, reniant ainsi « le mari de l'Anglaise », dont on se méfie jusqu'au bout ; — c'est encore le lamentable voyage du nouveau souverain moribond, revenant du pays du soleil, sous les tourmentes de neige de mars, pour jouer son rôle rapide de fantôme-empereur; — et c'est l'angoissante défiance de l'entourage du mourant envers les médecins allemands, si ouvertement dévoués à son fils impatient que les gens les
' Un jeune empereur, par llarolJ Frédéric, traduit de l'anglais par J. de Clesles,
l'éducation d'un prince 217
plus mesurés n'hésitent pas aies accuser, tout haut, de vouloir mettre fin aux jours du malade ; — c'est enfin le dénouement désiré, l'avènement du « mauvais fils » qui garde, en présence des terribles souffrances de son père, « une attitude endurcie », qui tient envers sa mère, dès les premiers jours du veuvage, « une conduite dénaturée », et qui, à peine empereur, s'applique, sans remords ni fausse honte, à annuler, d'un trait de plume, le peu de bien qu'a pu réaliser son prédécesseur en trois mois de tortures et de règne. Cette histoire est d'hier et nous ne l'avons pas assez méditée.
« Le mauvais fils. ( Ce mot courut l'Europe entière. « Un murmuré de dégoût s'éleva de tous les points du monde où l'on suivait la marche des affaires allemandes », constate l'écrivain anglais dont nous citons l'ouvrage, et comme Guillaume voyageait beaucoup à cette époque, il eut tout le loisir de recueillir les échos de cette unanime réprobation. Le prince de Galles quitta Vienne pour ne pas s'y rencontrer avec lui ; la famille impériale de Russie traversa Berlin sans l'aviser de son passage et sans descendre de wagon, et le Pape, auquel le nouveau César allemand imposa brutalement sa visite, le jugea d'un mot sévère qui, n'en doutons pas, est une prophétie : comme on demandait à Léon XIII quelle impression il rapportait de son entretien avec l'empereur : « C'est, dit-il, un jeune homme opiniâtre et vain dont le règne finira par des désastres ».
28 mars 1915.
Il était temps que la médecine dît son mot, car quelques personnes s'obstinaient encore à ne pas comprendre en quoi la destruction de la cathédrale de Reims et les mutilations d'enfants contribuent à la gloire de l'Allemagne et assurent le bonheur de l'humanité.
M. le D"" L. Revilliod, professeur honoraire à la faculté de médecine de Genève, s'est posé la ques tion etl'a résolue scientifiquement. Ses précédentes études l'avaient amené fréquemment à constater que la pente est facile et douce qui mené un esprit sain à la déraison et que la limite de cette vésanie est souvent bien difficile et délicate à fixer. Un bourgeois qui cache son bas de laine ne commet, ce faisant, aucun acte de démence : le détraquement commence avec l'illusion qu'il est entouré de gens avides à le dépouiller, illusion bientôt suivie de celle que la terre entière convoite la somme d'argent qu'il détient et dont l'obsession accapare à ce point toutes ses pensées qu'il en arrive bientôt à en
grandir imaginativement l'importance et à se croire possesseur d'un nombre incalculable de millions qui n'ont jamais existé. C'est une folie bien connue qu'on désigne sous le nom de mégalomanie.
Supposez un chef d'Etat atteint de cette impulsion morbide ; celle-ci n'en sera que plus intense et plus perfide ; l'idée fixe que ses voisins jalousent sa puissance et sa grandeur le poussera à entreprendre des armements sans cesse accrus, à surpasser en forces ces nations envieuses qui rêvent, croit-il, de lui dérober son bien. Un jour viendra certainement, un jour /e crise, oiî résolu d'en finir avec ces voisins jaloux, le malade passera de la défensive à l'offensive, et de persécuté deviendra persécuteur. Sa pensée de mégalomaniaque s'annexera des territoires, des pays, des peuples entiers, pour leur faire partager sa folie, c'est-àdire la conviction qu'il a de sa splendeur, de sa perfection, de sa culture et de sa civilisation. Tout ce qui n'est pas lui, est, en principe, inciviliso. Il faudra aussi que les ennemis subjugués acceptent avec des remerciements son organisation : car le mégalomaniaque veut organiser la terre à son image et suivant sa fantaisie. La terre résiste-t-elle? Il bombarde les villes et les campagnes, brûle les récoltes, les usines, fusille les habitants, détruit les monuments, les chaumières, les palais, les cathédrales, tout en assurant qu'il ne médite aucune conquête, et qu'il veut simplement transformer les peuples, toujours etuniquement pour leur bonheur. Cette ambition délirante s'orne ordinairement
d'idées humanitaires, et voilà ce que les aliénistes appellent la mégalomanie persécutrice.
Suivons M. le D"" Revilliod et appliquons au kaiser ce diagnostic général. Que Guillaume II soit infatué de sa nationalité et des gloires passées de l'Allemagne, il n'y a rien là qui ne soit justifié ; tous les bons Allemands pensent et doivent penser de môme. Mais lorsque l'un d'eux écrit : « Nous sommes les meilleurs colonisateurs, les meilleurs navigateurs , les meilleurs marchands ; nous sommes la nation la plus intelligente qui soit, et la plus avancée dans les lettres et dans les arts; nous sommes incontestablement aussi le peuple le plus guerrier de la terre... » ; quand le kaiser lui-même, posant le programme de l'Ère nouvelle, déclare que « les Allemands sont appelés à être la lumière du monde, le sel de la terre, et qu'ils sont dignes de cette tâche par leur caractère profondément sérieux, par leur vaste inteUigence, leur histoire admirable et leurs dons extraordinaires » ; — quand plus tard en une cérémonie officielle, il affirme hautement que « rien ne doit être organisé en ce monde sans l'intervention de l'Allemagne et de l'empereur allemand », — alors, dame! alors... Taliéniste tend l'oreille, écoute, réfléchit, fait la grimace et se dit : « Voilà un beau cas ! »
Un beau cas, oui. Il réunit tout : orgueil démesuré, ambition sans limites, besoin d'organisation mondiale, satisfaction eflVénée de soi, suspicion liarcelanle des convoitises d'autrui, désir immodéré de dominer, familiarité avec Dieu. Le plus novice
MÉGALOMANIE PERSECUTRICE 221
des psychologues n'hésiterait pas à confirmer le verdict de mégalomanie persécutrice et dévastatrice, dérangement d'esprit parfaitement compatible d'ailleurs avec la pensée la plus lucide dans tout autre domaine.
Si, en effet, les pensées, paroles, écritures, actions des maniaques, des paralytiques généraux, des déments sont incohérentes, dépourvues de tout sens commun, celles, aucontraire, des mégalomanes persécuteurs s'enchaînent avec une succession d'arguments, de raisonnements, avec une logique qui en imposeraient par leur apparence de véracité, si ces arguments n'étaiar t pas absolument contraires à la réalité des chose^ Le mégalomaniaque est menteur et propagateur de fausses nouvelles. Et quand l'ambition, la persécution désordonnée l'ont conduit à un crime, bien loin d'en éprouver remords ou regrets, il s'en enorgueillit comme d'un acte légitime et justifié. Son délire l'oblige à tromper et les autres et lui-même, à vivre d'illusions et de hâbleries, jusqu'à la catastrophe inéluctable, et ceci avec un tel semblant de logique et de sincérité qu'il est indispensable d'être fixé sur son état maladif pour n'être point dupe de ses imaginations désordonnées. Ainsi se vantera-t-il de victoires supposées, de conquêtes hypothétiques, de triomphes en perspective qu'il estime réalisés, et verrat-il ses adversaires réduits à néant, alors même qu'ils lui résisteront avec plus de ténacité \
' Essai psychologique. La mégalomanie persécutrice, question de responsabilité, par le D' L. Revilliod. Le Correspondant du 25 février 19d5.
Comme voilà expliquées tant de choses qui nous paraîtraient à nous, barbares, des bluffs aussi grossiers que maladroits : ces dates témérairement fixées à l'avance pour les entrées triomphales à Paris ou à Calais ; ces canons à portée fantasmagorique qui devaient engloutir l'Angleterre sous les flots; cette vanité formidable de s'obstiner à recommencer avec des millions d'hommes, et de l'Aisne au Niémen, la manœuvre que Napoléon, ce pâle modèle, exécuta avec quelques centaines de grenadiers entre la Seine et la Marne ; cette conception délirante d'enrégimenter sous sa férule une armée de trois cents millions de musulmans ; de proclamer en Turquie que l'impériale volonté du kaiser a converti d'un seul coup tous les Belges à l'islam; que les flottes anglaises manœuvrent à son commandement, et que le harem de Hadji Mohammed Ghilioum (c'est le nom islamique de Guillaume) va s'installer prochainement à Constantinople. Cette pitrerie était en germe déjà dans les exhibitions du voyage à Jérusalem, et quelques Allemands sérieux, apprenant que leur empereur avait en un jour changé dix-sept fois de costume, dont une robe blanche pour visiter le jardin des Oliviers, n'étaient pas sans inquiétude sur les fantaisies futures de ce « bouffon redoutable ».
Aujourd'hui il se promène derrière le front de ses armées dans un carrosse automobile portant, sur la portière, en manière de chiffre, cette inscription symptomatique : Wilhelm, kaiser der Welt [Guillaume, empereur de l'Univers)^ et l'on assure, dans le Luxembourg, qu'il collectionne des
sosies qui, les moustaches relevées au fer, vêtus d'uniformes semblables aux siens, portant en main le court bâton de commandement, emblème de sa toute-puissance, ont ordre de s'exhiber à Colmar, à Thorn, à Bruges, à Dantzig, à Metz, à Tournai et à Breslau, pour faire croire aux Boches extasiés que leur empereur a l'œil sur eux et qu'il possède le don d'ubiquité. Oui, le cas est superbe, en effet, et les aliénistes ont beau jeu !
Qu'un homme aussi mentalement dévoyé parvienne à communiquer son dérangement d'esprit à tout un peuple, ceci/ l'a rien d'invraisemblable pour qui connaît les Allô nands, à la fois prodigieusement orgueilleux et profondément humbles : leur orgueil est collectif et leur humilité est individuelle. Le trait le plus caractéristique de ce singulier contraste est le besoin d'obéir, d'obéir aveuglément à toute autorité dont l'éclat flatteur demeure indiscuté. Cette servitude relève l'Allemand; il en est fier ; pour l'avoir compris, le grand Frédéric se disait « fatigué de régner sur des esclaves ». Le Prussien surtout est imbu d'une sorte de mépris de soi-même, et c'est ce qui lui a fait perdre toute originalité. Dès l'enfance, il obéit : écolier, il présente les doigts aux coups de règle de Lehrcr ; soldat, il accepte sans murmurer la schlague, les gifles et les crachats au visage ; étudiant, il reste docile au point que, dans le Verem, il ne boit pas quand il a soif, mais seulement sur l'ordre du président, lequel commande le moment oii il faut porter le bock à la bouche, l'importance de la
lampée, et, ein, zwei, drei ! le mouvement général qui reposera sur la table toutes les cruches simultanément vidées, sous peine de punition !
Aucune velléité d'indépendance — jamais. On leur a tant répété que, du haut en bas de la hiérarchie, tous ceux auxquels ils se soumettent sont les plus forts et les plus parfaits des chefs. Et tout au sommet de l'échelle resplendit le maître supérieur, rhomme qui tutoie Dieu le Père et qui, le jour où le caprice lui en viendra, sera le dominateur du monde. C'est en ce représentant de l'omnipotente Allemagne que résident toutes les vanités de ce peuple agenouillé ; en lui se totalisent quatrevingt millions d'orgueils inemployés ; ses sujets s'en remettent à lui d'en faire usage. Sa vésanie s'en accroît et il assume ce rôle colossal. Le plus cabotin des Français qu'un Prussien fameux traitait de « comédiens ordinaires du bon Dieu », ne ferait mine que de simple et modeste figurant en comparaison de ce grand acteur toujours en vedette. Môme en guerre, alors que les soldats se serrent le ventre et crient pardon pour obtenir des nôtres un morceau de pain blanc, il tient la scène et parade encore. Sur l'un de ses quartiers généraux on est renseigné : c'est à Gharleville, dans la maison Gorneau, agrandie, pour être à la taille de Sa Majesté, par des emprises sur les propriétés voisines. Quand il y réside, c'est une splendeur guerrière: une armée d'automobiles, de cuirassiers blancs, de hussards de la mort, de généraux, de ministres, d'ambassadeurs, de valets de pied, pelemùle. Il y a des turcs, des pages, des heiduques,
MEGALOMANIE PERSÉCUTRICE 225
des chevaux toujours sellés, des trains sous pression, un réseau compliqué de fils téléphoniques et télégraphiques, des miroirs fouillant l'horizon, des antennes palpant les ondes de l'atmosphère. Sur les toits voisins, des mitrailleuses braquées vers le ciel protègent contre le vol des grands oiseaux redoutables; quand la nuit vient, de puissants projecteurs promènent sur les nuées leurs pinceaux lumineux et, par prudence, derrière trois lignes de tranchées, une retraite est préparée, plus à l'écart, à Vrigne-aux-Bois, dans un château machiné pour les cas de dangers, à moir s qu'on ne dresse encore, à l'occasion, le fameux \ alais démontable qu'une foule de serviteurs et d'ouvriers installait, en quelques instants, aux premiers jours de la campagne, pour permettre au dieu de la guerre de reposer en un temple digne de lui, les soirs de victoire.
Je pense que ce bric-à-brac faussement grandiose, manifestement inspiré de latente de pourpre d'Attila, n'aura pas de durée dans la mémoire des peuples. Quand la postérité évoquera l'image d'un conquérant, elle verra toujours, non point Guillaume II et son cortège théâtral, mais l'autre, le nôtre, le grand, celui qu'on s'évertue à singer, mais qui reste inimitable; elle le verra, tel que l'a montré Raffet, seul, dans un champ désert, assis sur une chaise de paysan, les regards fixes, le front courbé, les bras croisés, tendant vers un feu de branches ses bottes boueuses, tandis que s'estompe dans la brume Tunique silhouette d'un grenadier déguenillé.
11 avril 1913.
Tous officiers. Celui qui ne les a pas vus — en pays conquis — promenant sur l'esplanade de Metz, ou au Broglie de Strasbourg-, leurs grands sabres et leurs airs dédaigneux, ig^nore ce qu'est l'insolence. Le visage rasé de près, à la de Moltke, le corps sanglé dans un corset qui amincit la taille, fait saillir les pectoraux et avantage les hanches, le cou au carcan dans un col ridiculeusement haut et rigide, bottés, éperonnés, casquetés, luisants, bombés, raides, importants et vaniteux, ils marchent comme à la parade, persuadés qu'on les admire. Ils sont nobles, pour le plus grand nombre : leurs ancêtres ont eu l'honneur de se saouler avec le gros Guillaume ou de recevoir des coups de canne du grand Frédéric. Beaucoup d'ailleurs n'ont pas de chemise et la plupart se servent du mouchoir avec la gaucherie malpropre de gens qui usent de cet accessoire luxueux par affectation de belles manières, mais qui le jugent parfaitement superflu et somptuaire.
Il y a deux ans, voyageant en Alsace, j'ai vu de
près l'un de ces gentilshommes. A la gare de Strasbourg, il monta dans le compartiment où 'avais pris place; son ordonnance l'accompagnait usqu'au wagon et resta planté sur le quai, les taons joints, les bras au corps, immobile, les yeux fixés, jusqu'au départ du train, sur son officier qui n'eut pour lui ni un merci, ni un au revoir ni même un regard. Cet officier — un lieutenant, je crois, — était superbe : sa face, trop grattée par le rasoir et trop rouge à cause de l'étranglement du col, était, à la vérité, vulgaire et dure : mais large d'épaules et mince de t?ille, il était moulé dans une houppelande de drap \ lanc, avec des revers jonquille, de l'or au col et à l'épaule et du haut en bas du plastron, des boutons étincelants. Il s'était carré en face d'une dame âgée — une Française à n'en pas douter, — qui se faisait toute menue et s'efforçait d'être impersonnelle en présence de ce personnage encombrant. Il leva la vitre d'un geste sûr et alluma d'autorité un cigare noir et commun sorti d'un cornet de papier jaune. Il lançait la fumée par le nez avec un bruit de pompe refoulante qu'il jugeait très distingué, car il y mettait de l'obstination. Quand il eut assez fumé, il ôta ses beaux gants de peau blanche avec manchettes à la Crispin et retira des profondeurs de sa houppelande un pain au jambon mal enveloppé d'un journal tout gras, mangea le pain bruyamment avec de brusques sursauts de tout le corps, gardant pour son dessert le jambon qu'il roula et poussa dans sa bouche à coups de pouce. Puis, s'étant longuement passé la langue sur les gencives, il pro-
fita de ce qu'il avait les mains nues pour se nettoyer les narines.
Le souvenir, demeuré très présent, de la tenue de ce retire à la fois prétentieuse, provocatrice et répugnante, m'a, depuis lors, éclairé sur certaines choses.
C'est une erreur de croire que tous les officiers de l'armée allemande appartiennent à la noblesse ; l'aristocratie n'y suffirait point. En revanche, on peut poser en principe que tous les gentilshommes sont officiers. Ils se groupent de préférence dans les corps dont le commandement honorifique est décerné à des princes de sang royal. Avant de se prononcer sur l'admission d'un postulant, le colonel consulte les officiers en une réunion où l'on décide, après examen de la lignée ancestrale, de la fortune des parents, sans se préoccuper de la valeur technique. Ainsi se recrutent la garde et le plus grand nombre des régiments de cavalerie. Les uhlans, moins intransigeants sur l'origine de l'anoblissement, admettent exceptionnellement les fils d'anciens officiers généraux. Aux fils de grands industriels ou de gros financiers on n'offre que des armes peu considérées là-bas, telles que le génie ou l'infanterie. Certains bourgeois enfin, dénués d'aptitudes particulières, adoptent le métier militaire comme une profession qui peut, à l'occasion, devenir lucrative, disant : « Si je n'avance pas, j'irai prendre du service en Turquie ».
Mais une fois dans le rang, morgue égale. Ceux qui sont peu fortunés, et c'est le plus grand
nombre, s'efforcent d'égaler les riches; les bourgeois, en grande minorité, jalousent les nobles qui les dédaignent; peu de camaraderie, solidarité nulle. Quelqu'un, qui a longtemps vécu en Allemagne et approché les grands, disait : « L'échelle est savamment graduée; qu'on la parcoure de haut en bas on n'y voit qu'arrogance, de bas en haut qu'envie ».
D'ailleurs, chacun en sa place s'imagine être un spécimen achevé de la suprême perfection teutonne ; aristocrates ou , impies candidats à la noblesse, tous se croient d'une essence supérieure ; rien n'égale à leurs yeux l'officier allemand ; il possède la science, la force, l'élégance, la distinction, la grâce même, et cette extravagante infatuation a pris, depuis 1870, des proportions invraisemblables.
On imagine difficilement l'énormité et la ténacité des préjugés dont sont farcis ces nobereaux casqués, pervertis par l'orgueil de caste et de grade. Paris, par exemple, exerce sur eux une fascination étrange; non point qu'ils considèrent qu'un séjour dans notre capitale soit nécessaire à l'éducation de leur goût. Depuis que leurs canons ont bombardé « la Babylone moderne » celle-ci est devenue pour eux une ville morte, à jamais déchue, subjuguée, mais gardant « quelques beaux vestiges ». C'est surtout l'endroit du monde oii Ton s'amuse le plus librement. La tradition est soigneusement entretenue, en eflet, de l'autre côté du Rhin, que dès son réveil une Parisienne se met à danser jusqu'au soir, que notre seule
industrie florissante est celle des maisons de rendez-vous et que le plus modeste de nos journalistes, comme le plus célèbre de nos écrivains, ne trace pas une ligne sans s'abreuver copieusement de vin de Champagne et sans tenir une actrice sur chacun de ses genoux. Ils ont puisé ces convictions dans la lecture de Pigault-Lebrun, de Montépin et de Paul de Kock qu'ils considèrent comme des classiques et confondent, dans leur admiration, comme des peintres exacts et consciencieux de notre dévergondage. Un jeune officier supérieur saxon, éducateur de princes, venait d'achever la lecture d'un livre bien français — un de ces mauvais romans, illustrés de gauloiseriesc/'«yi;rè5/i«;z<r^, et qui ne portent ni nom d'auteur ni firme d'éditeurs, — et se disait très frappé par l'intrigue do cette ineptie : une femme mariée, pour échapper à l'obsession amoureuse d'un certain gentilhomme exotique, va consulter un sorcier hindou... « Ah! répétait l'Allemand convaincu, comme c'est bien français^ cette fin-là ! »
Aussi leur préoccupation est-elle d'avoir l'air bien parisien. Cabot, pante, larbin, cocotte sont des vocables courants dans le beau langage de là-bas, car ils dénotent une fréquentation assidue de nos grands viveurs et ajoutent beaucoup de schick à une conversation mondaine. Des expressions comme : « Vous vous payez ma hure », ou « Il ne faut pas me la faire à i oseille », jetées négligemment dans une causerie mondaine, suscitent des éclats de joie folle et sont reçues avec des clignements d'yeux pleins de sous-entendus. A Nancy, quelques
mois avant la guerre, trois étrangers, en qui il était impossible de ne point deviner des officiers allemands venus de Metz et dissimulés derrière les feuillages à la terrasse d'un café, voient passer sur la place Stanilas une compagnie d'infanterie rentrant de l'exercice : « Le chour de cloire est «;■rifé », murmure Tun d'eux. J'ai cru que les deux autres allaient trépasser, tant ils étouffaient de rire à cette citation merveilleuse d'à-propos railleur. Ils durent en rejeter dans . •^.ur tasse, non sans éclaboussures, la copieuse lampée de café au lait qui gonflait leurs joues.
Ainsi se figurent-ils, à bon compte, s'être assimilé complètement notre traditionnelle désinvolture d'esprit, notre hlagiie^ seule qualité vraiment nationale et enviable que nous possédions à leur avis. Au résumé, phénoménale vanité, certitude d'être irrésistibles, irréductible confiance en soi, profond dédain de tout ce qui n'est pas eux, sont les traits distinctifs des gentilshommes teutons. Avec cela on fait des miracles, et je n'étais pas, au début, sans inquiétudes, à la prévision des résultats possibles de cet état d'esprit. J'imaginais ces superbes junkers aussi téméraires pendant la guerre qu'ils étaient présomptueux en temps de paix, se pavanant dans le danger et s'assimilant nos traditions chevaleresques aussi facilement qu'ils l'avaient fait de notre argot boulevardier, accomplissant sous les yeux de leur kaiser des prouesses dont leur histoire allait s'enorgueillir : tels nos jeunes seigneurs de Versailles se jetant, en pourpoint de drap d'or et coiffés d'énormes perruques, dans le
Rhin, sous la mitraille, avec Tespoir d'être aperçus de Louis XIV; je pressentais un retour de la guerre en dentelles, des chevauchées à la Marbot, des grands saluts à l'adversaire avant la charge, des escapades héroïques inspirées de Murât, qui, comme chacun sait, prenait plaisir à se désigner, pas un gros panache de plumes d'autruche, aux coups de l'ennemi...
Ah! que je suis rassuré! Ces fiers gentilshommes d'outre-Rhin sont sous terre — depuis onze mois — et ils n'en bougentpas. A peine entrés chez nous, ils ont creusé des trous profonds et s'y enfouissent comme des lapins. On ne met pas ici en question leur courage tenace et discipliné ; à coup sûr la bravoure leur est inconnue, la bravoure qui fait des folies et crée les belles légendes ; et leur conduite guerrière est si peu en rapport avec leur arrogance de garnison que leurs soldats euxmêmes s'étonnent de cette transformation singuhère. On ferait un volume avec les constatations de ce genre relevées dans les carnets de prisonniers : « Jusqu'ici je n'ai pas vu notre capitaine, écrit un adjudant du TT*" régiment; aucun chef de peloton ne sort de son abri ». Moritz, sous-officier de la garde, déclare : « Nos officiers se cachent tout le temps derrière notre dos; nous risquons de mourir de faim, tandis qu'ils vident des bouteilles ». Un autre, le fantassin H..., de la landwehr, note dans son journal de route : « Nos officiers viennent très rarement à la tranchée; ils restent continuellement dans les caves d'un châ-
teau, OÙ ils se sentent en sécurité ». Et ces malheureux Boches, indignés tout de même, en dépit de la discipline, aspirent au jour oii ils pourront, sans danger de représailles, déverser leur bile : « On écrira des lignes intéressantes sur ces messieurs, et nous le ferons après la guerre », écrit l'un d'eux. « Rentrés en Allemagne, nous allons régler notre compte avec eux », trouve-t-on ailleurs...
Ces soldats jugent superficiellement, car ces beaux messieurs de 1 \ristocratie allemande, dont ils se plaignent pour les avoir trop vus depuis quarante ans et trop peu depuis onze mois, ne demeurent cependant pas oisifs. Ils emballent nos meubles et les expédient chez eux ; partout en Belgique, dans le Nord, en Ardennes, en Lorraine, en tout lieu où ils ont séjourné, ces gentilshommes pratiques ont agi de môme. A Raon-l'Étape la femme d'un officier prussien réquisitionne un fourgon, et, aidée des soldats de la compagnie que commande son mari, fait charger sur la voiture tout le mobilier d'une salle à manger. Elle se rend ensuite au domicile d'un médecin de la ville et s'empare des chapeaux, jupons, robes, dentelles, fourrures, linge de corps et de ménage découverts dans les armoires de la maison; le tout, soigneusement empaqueté, va prendre le chemin d'Allemagne. A Lisy-sur-Ourcq, après la retraite de l'ennemi, on arrête un officier attardé dans le pays ; on fouille ses nombreux bagages et on y trouve toute une collection de bibelots précieux, de miniatures, de pièces d'argenterie, de bijoux choisis avec goût. Celui-ci était un antiquaire. Beau-
coup ont amené une servante qui les suit en campagne et se charge de l'emballage et de l'expédition. On remplirait un volume rien qu'en relevant dans les relations authentiques les faits similaires : je sais une petite ville, encore occupée, où le déménagement des meubles s'est opéré méthodiquement, sous la direction protectrice de la Kommandantur . De la gare de Malines est parti vers Cologne un train de sept cents pianos !
Et puis, ces hobereaux ont des fantaisies : ils cherchent à nous « épater » — encore un terme d'argot qui leur est cher — et à bien montrer qu'eux aussi savent « faire la fête ». Après la bataille de la Marne, nos soldats reconnaissaient, au nombre incalculable de bouteilles vides, l'emplacement des cantonnements d'officiers. Dans une bourgade des Vosges, un commandant de place réquisitionne tous les vins fins et toutes les liqueurs que ses espions lui signalent, s'enferme avec ces munitions, comme les mousquetaires dans le bastion de la Rochelle, et de quinze jours, il ne « dessaoule » pas.
Il y a mieux — ou pis. Ces Lauzun et ces Richelieu de la Sprée ont de commémorer leur passage une manière galante qu'auraient, je crois, réprouvée les roués du temps de la Régence. La chose est difficile à relater, mais c'est le devoir de la Petite Histoire de consigner ce genre de manifestations que sa grande sœur dédaignera certainement — et c'est bien dommage, car elles sont caractéristiques; soit par survivance atavique d'anciennes habitudes, soit pour une autre raison
mystérieuse, ces messieurs de la noblesse allemande s'amusent d'étrange façon : trois d'entre eux, en Lorraine, se font apporter de la verrerie de Baccarat de magnifiques coupes de cristal et les utilisent comme chaises percées; puis, en parfaits gentilshommes, et quisaventlesusages, ils laissent la chose en évidence et piquent dans « le souvenir )) leurs cartes de visite, portant leurs noms, leurs titres et la men'ion de leur grade. A Reims, d'autres remplissent d même manière les assiettes oii leur dîner vient d'être servi et se servent du contenu nauséabond pour bombarder le plafond de la salle à manger. Au château du marquis de Laigle, oii s'abrite un état-major, ce sont les chapeaux de chasse des dames qui deviennent vases indispensables. Le prince Eitel-Frédéric et son entourage laissent ainsi, copieusement remplie, la vaisselle de M. le comte de Montebello, au château de Mareuil. Et l'on ne peut employer ici l'expression discrète et convenue, en disant que ces messieurs « se sont oubliés », car ces souillures ne sont pas accidentelles, mais systématiques; les maisons qu'ont habitées les officiers supérieurs sont plus empestées que les autres, et le châtelain qui héberge un prince du sang ne sait plus où mettre le pied.
— Nous sommes « hors pair »; nous sommes « uniques »; nous demeurerons « sans pareils », proclament le chimiste Ostwald, de Munich, pangermaniste fameux et grand apologiste de la « kultur ». Ce chimiste est plein de bon sens et la vérité sort de sa bouche. Ce que nous montrent ses
compatriotes est sans exemple en effet. Des gentilshommes entichés de leur noblesse, tueurs de femmes, ivrognes, cambrioleurs et scatologues, le monde n'avait jamais vu ça. Bonnot et Raymond la Science avaient des façons de marquis du grand siècle, en comparaison de ces nobles-là !
C'est elle qui sort de la tombe et apparaît quand quelque catastrophe imminente menace l'un des princes de la maison de Hohenzollern.
L'énorme et sombre bâtisse qu'on appelle, à Berlin, le Château-Vieux, se présente, de guingois, au delà du pont qui termine l'allée des Tilleuls : c'est un monument formidable, une sorte de montagne de pierre, d'un demi-kilomètre de tour, surmonté d'un dôme écrasant. Le premier roi de Prusse, Frédéric, en commença la construction, en 1699, dans la prétention manifeste d'éclipser Versailles, et alors que Berlin n'était encore qu'une bourgade perdue dans une plaine aride et poussiéreuse. Au colossal bâtiment de Frédéric F' restent accolées quelques hautes masures délabrées, baignant leurs assises moussues dans la Sprée, vestige de l'ancienne résidence des Électeurs de Brandebourg. C'est, au sens propre du mot, le seul endroit pittoresque de Berlin, le seul aussi qui permette et suscite quelque conception légendaire.
Il y a là une tour — la Tour au chapeau vert —
OÙ, du temps de Frédéric à la Dent de Fer, était logée la fameuse madone qu'on voit maintenant au château de Nuremberg. C'est une statue de bois creuse, qui s'ouvre comme une armoire et dont les parois intérieures sont armées d'énormes pointes d'acier. Dans leur curieux volume sur les Hohenzollern, MM. Neukomm et d'Estrées racontent que, lorsque la cour martiale fonctionnant en permanence dans Berlin avait, faute de preuves, déclaré non coupable un accusé, on amenait celui-ci devant la madone : « Remerciez notre sainte mère », lui commandait-on. On poussait le libéré dans l'intérieur de la statue ; celle-ci, au moyen d'un mécanisme secret, se refermait sur lui, broyant le malheureux de son étreinte et le perçant de ses mille poignards. Puis une trappe s'ouvrait pour engloutir dans de profondes oubliettes les restes de la victime.
C'est dans les bâtiments de la Toiir au chapeau vert que la Daine blanche, dit-on, réside, encore qu'on ne soit pas bien d'accord sur ses habitudes. Certains assurent que toutes les nuits, elle parcourt silencieusement les six cents chambres du Château-Vieux, traversant, d'un pas glissant et velouté, les grands appartements, la galerie des chevaliers, la salle du trône, la salle blanche, mais ne se permettant d'entrer dans les appartements royaux qu'à la veille de la mort d'un des princes de la famille. D'autres prétendent qu'elle demeure cachée dans une retraite inconnue et se montre seulement, invisible pour tout autre, à celui qui va mourir.
Qui est-elle ? Sur ce point encore il y a divergence : les uns veulent voir en elle une fille du peuple, Anna Sidow, dont les beaux yeux tournèrent, au xvi" siècle, la tête de l'Electeur Joachim TI. Le prince se ruina pour sa favorite : afin d'entretenir son luxe, il eut recours à un alchimiste, Irénée Philoponus Philarète, qui se faisait fort de lui fournir, avec un seul grain de pierre philosophale, trois ceits millions de thalers d'or. Comme ses expériences ne donnaient pas un résultat assez rapide, Joachim adopta un moyen plus sûr de se procurer de l'argent, et écrasa son peuple d'impôts. Après sa mort, son successeur, l'Electeur Jean-Georges, fit emprisonner Anna Sidow à Spandau, où elle mourut misérablement sans avoir revu la lumière du jour, et ce serait son âme qui, ne pouvant se détacher des splendeurs terrestres, vaguerait continuellement dans les hautes salles du palais bâti par les descendants de celui qui l'avait tant aimée.
Pour d'autres la Dame blanche serait une certaine veuve, mère de deux enfants, la comtesse Agnès d'Orlamunde, dont s'éprit, dans les temps anciens, le margrave Albert le Bel, l'un des premiers ancêtres de la famille de Hohenzollern. Ce margrave aurait dit : w J'épouserais bien la belle veuve, s'il n'y avait pas quatre yeux qui me gênent ». Croyant découvrir dans ce propos une allusion à ses deux enfants, l'ambitieuse comtesse les fit mourir en leur enfonçant une épingle d'or dans la tête.
Or le margrave n'avait voulu parler que de son
père et de sa mère, qui s'opposaient à ce mariage. En apprenant la méprise, cause de son double crime, la belle Agnès devint folle de douleur, et son âme en peine est condamnée à errer sans repos dans la sombre demeure des successeurs de son timide amoureux.
Ces deux versions ont été exposées par MM. Neukomm et d'Estrées. Il en existe une troisième, car en ces sortes de traditions un peu de flottement est de rigueur. Le spectre du Château-Vieux, d'après cette dernière hypothèse, est l'esprit de la femme inconnue qui jadis servit de modèle à la madone aux pointes de fer dont le renom sinistre n'est pas aboli en Allemagne.
L'horrible effigie est creuse, on l'a dit : c'est un corps de bois qui n'a point d'âme; et celle-ci, pour punir, jusqu'à la plus lointaine postérité, les descendants de son cruel inventeur, Frédéric à la Dent de Fer, s'est donné pour mission de rester sur la terre afin de leur rendre visite dans la nuit qui précède leur mort, et de les avertir qu'ils vont rendre leurs comptes à Dieu. Elle perpétue ainsi et châtie sur chacun d'eux la détestable profanation dont leur aïeul s'est rendu coupable en dissimulant sous les traits de la Vierge compatissante le plus horrible instrument de supplice.
Quoique son origine, ainsi qu'on le voit, soit discutée, la Dame blanche du Château-Vieux de Berlin n'est pas un mythe. Elle existe ; on Ta vue. Fidèle à sa mission, elle l'exerce, depuis des siècles, avec une ponctualité implacable. Malheu-
reusement pour les chroniqueurs, les princes qui ont reçu sa visite sont morts de l'avoir aperçue, sans qu'aucun d'eux ait pris le temps de raconter, d'une façon précise, leur suprême entretien avec elle. Aux autres, à ceux qui, simples fonctionnaires ou valets, l'ont rencontré au cours de quelque ronde de nuit, le fantôme n'a point fait de confidence et n'a pas four/i d'explications. Il passe, sans mot dire, léger ec vaporeux, saluant d'un signe de tête les humains tremblants qui s'écartent et se rangent à son aspect. Nul ne se risquerait à l'interroger, car cette audace, on le sait, serait aussitôt punie.
Une nuit, en effet, un page insolent et sceptique, croisant la Dame blanche dans un corridor du Château-Vieux — c'était sous le règne de l'Electeur Jean-Sigismond, beau-père de Gustave-Adolphe — s'approcha d'elle témérairement, la prit par la taille, d'un geste de familiarité déplacée, en lui demandant :
<f Madame, où allez-vous? »
La Dame blanche ne répondit pas, ne parut même pas courroucée ; mais elle asséna sur la tête du page un coup de la clef qu'elle tenait à la main, — la clef magique qui lui permet d'ouvrir les six cents portes du château. Il en mourut.
L'Electeur Jean-Sigismond rendit l'âme le lendemain.
Dans cette étude sur les Hohenzollern que j'ai citée plus haut et qui est, à proprement parler, un livre d'intéressante actualité, puisqu'il passe en
rapide revue tous les princes qui ont régné sur la Prusse, le spectre de la Dame blanche apparaît plusieurs fois, et cette insistance indique combien est tenace et accréditée, sur les bords de la Sprée, cette vieille légende de revenants.
L'une des circonstances où l'on peut le plus authentiquement constater, et, par chance, expliquer son apparition, est la mort du premier de ces parvenus qui ceignit, en 1701, la couronne de Prusse. Aucune des grandes puissances de l'Europe n'avait reconnu cette usurpation, et le roi Frédéric P"", qui l'avait opérée à son profit, se consolait de cet isolement politique en s'efiorçant d'éblouir le monde par son faste, bien persuadé qu'il surpassait en magnificence Louis XIV luimême, coupable de l'avoir traité « en petit garçon )).
Ce Frédéric 1" eut deux femmes : la première, Sophie-Charlotte de Hanovre, princesse instruite et intelligente, amie de Leibnitz, se contenta de mépriser son fantoche de mari et de vivre, le plus qu'il lui fut possible, en dehors de la Cour. Quand elle mourut, Frédéric se consola vite du trépas de cette épouse qui ne contribuait que par son esprit et ses vertus à ses galas quotidiens, et il se mit en quête d'une femme qui pût l'aider à écHpser l'éclat jalousé du roi Soleil, Des pourparlers furent engagés, en vue d'un second mariage, avec la Cour de Nassau ; mais ils échouèrent parce que le roi de Prusse exigeait que la traîne de sa nouvelle compagne fût portée par la mère de la princesse.
La diplomatie prussienne se rabattit sur la prin-
cesse Sophie-Louise de Mecklembourg qui n'avait plus de mère et qui s'empressa d'accepter. La queue de la robe nuptiale n'en fut pas moins portée avec toute la majesté voulue : quatre princesses pour le manteau et six comtesses pour la traîne.
Par fatalité, Frédéric avait rencontré, cette fois encore, une princesse ' rofessant, plus encore que sa devancière, Fhorre; r de tout cérémonial. En outre, un autre élément de discorde vint séparer les deux époux : depuis longtemps, le roi de Prusse, dans son obstination à imiter Louis XIV, avait cru devoir, à l'exemple de son modèle, prendre une maîtresse en titre, et il avait élu à cet emploi d'importance la femme de son premier ministre, la comtesse de Wartemberg. Ce n'est pas qu'il fût sensible à ses attraits : il était, d'ailleurs, bossu et malingre et ne possédait aucun des avantages qui permettent à un homme, fût-il roi de Prusse, de se faire illusion sur les sentiments qu'il inspire; mais, par élégance, il jugeait qu'une Montespan lui était indispensable.
Ceci déplut à la reine Sophie-Louise, dont la grande dévotion souffrait de ce scandale et qui, un beau soir, ordonna à ses valets de jeter l'insolente rivale à la porte du château. Grand esclandre, ensuite duquel la souveraine s'isola de plus en plus dans son intérieur ; mélancolique, très irritable, elle fut bientôt prise de crises nerveuses et perdit complètement la raison.
Or, voici comment les historiens des Mohenzollern racontent la fin de l'aventure. « Presque en môme temps que sa femme, le roi Frédéric l" était
tombé gravement malade ; aussi lui avait-on caché l'état de la reine. Un jour, celle-ci, plus exaltée qu'à l'ordinaire, s'échappa de la chambre oii on la gardait à vue et, traversant une galerie, elle entra dans l'appartement de son mari par une porte de glace que, à coups de poing, elle mit en débris. Le roi dormait : au bruit, il s'éveilla en sursaut ; mais il n'eut ni le temps, ni la force de se mettre debout : la reine s'était jetée sur lui en l'invectivant. Il fut saisi de frayeur quand il la vit à demi déshabillée, tout en blanc, les bras et les mains ensanglantés. Des officiers de service, qui se tenaient dans une pièce voisine, accoururent à ses cris et le dégagèrent; mais Frédéric était si frappé de l'aventure qu'il prit la fièvre le jour même. Il gémit, en se mettant au lit : « J'ai vu la Dame blanche... Je suis perdu! »
« De fait, il mourut le jour suivant. »
On ne dit point que son successeur, Frédéric- Guillaume, ait eu affaire au spectre famihal. Ce deuxième roi de Prusse, au surplus, ne « dessaoulait » pas, et s'il eût aperçu le fantôme, cette apparition se serait si bien amalgamée avec ses habituelles hallucinations d'ivrogne, qu'il n'aurait pu certainement distinguer de celles-ci l'entrée en scène du légendaire fantôme. Avec Frédéric II, même abstention. Le sceptique ami de Voltaire dédaignait les femmes et ne se plaisait que dans la société de ses tambours ; avec lui, la Dame blanche aurait perdu sa peine. Il trépassa, au reste, d'une indigestion de bœuf, de homard et de
crabes, et ce sont là des conditions peu favorables à la poétique évocation d'un revenant de l'audelà.
L'esprit familier du Château-Vieux prit sa revanche sous les rois suivants. On a raconté que si, en 1792, Frédéric-ruillaume II, venu en Champagne à la tête de ses t oupes pour mettre la France à la raison, se replia rapidement après la canonnade de Valmy, à l'heure môme oia il annonçait son arrivée victorieuse sous les murs de Paris, c'est parce que, durant son court séjour à Verdun, l'âme de son prédécesseur, le Grand Frédéric, eut l'attention de lui apparaître, dans la cave d'une auberge, et de le menacer de l'intervention de la Dame blanche, si les troupes prussiennes ne battaient sur-le-champ en retraite.
Que l'histoire soit vraie, j'aurais garde d'en jurer; mais elle a été imprimée, certifiée, et admise, comme bien d'autres histoires fantastiques, parce qu'elle expliquait des événements demeurés obscurs de l'avis des mieux informés.
Dans les années qui suivirent, le spectre eut fort à faire. On le vit parcourir les salles du Château- Vieux, au début de l'automne 1806, avant léna, alors que les Prussiens se promettaient de reconduire « à coups de fouet » l'armée de Napoléon jusqu'aux bords de la Seine. En ce temps-là, le prince Louis de Prusse, assistant à une soirée donnée en son honneur au château de Rudolphstadt, disait à une jeune fille assise au piano :
« Jouez-nous quelques mélodies.
— Combien, Altesse? Autant, voulez-vous, que,
de votre épée, vous tuerez demain de ces maudits Français ? »
Le jeune prince acquiesça et fixa lui-même le chiffre :
V Vingt! »
La pianiste joua jusqu'à l'aube. L'Altesse, en la quittant pour monter à cheval, disait à ses officiers :
« Allons, messieurs, cravacher Napoléon ! »
Le soir, son cadavre était exposé à Saalfeld, dans une salle du château des Cobourg, et, veillant sur cet insulteur de nos gloires, deux grenadiers de la garde impériale lui rendaient les honneurs funèbres.
Frédéric-Guillaume et sa femme, lareine Louise, comprirent alors pourquoi la Dame blanche avait, depuis quelque temps, manifesté tant d'agitation. Ils n'en demandèrent pas davantage et s'enfuirent de leur capitale, laissant la place à Napoléon qui s'installa pour un mois au Château-Vieux.
Tout le temps qu'il y séjourna, la Dame blanche ne se montra point. Du reste, il n'y avait plus de Prusse à proprement parler, et le fantôme n'avait plus à veiller sur la famille de ses souverains errants et humiliés. Il serait, au surplus, fastidieux d'énumérer ainsi les diverses apparitions de l'être fantastique chargé par le destin de marquer la dernière heure des princes de HohenzoUern. Qu'il suffise d'ajouter que, lorsque l'un de ceux-ci est malade, ou en danger, les Berlinois, restés superstitieux sur ce point d'histoire locale, se demandent à voix basse et non sans un petit frisson de crainte : « La Dame blanche s'est-elle montrée ? »
Victor Tissot a noté, dans ses piquants souvenirs de Voyage au pays des milliards, que la légende subsiste encore : si bien que, dans ses vieux jours, hanté par la crainte de voir surgir tout à coup devant lui le fantôme qu'avaient redouté ses ancêtres, l'empereur G uillaume I", le vainqueur de 1870, résolut d'en avoir le cœur net, et parcourut une nuit, en compagnie d'un aide de camp, tous les appartements du Château-Vieux. Il ne rencontra aucun spectre.
« On a bien vu l'empereur, mais pas d'esprit », disaient les Berlinois facétieux.
Ils en rient ; mais ils y croient encore. Et je suis sûr que, en ce moment, à l'heure oii le soir descend sur la Sprée, les passants qui traversent la rivière, arrivés au pont orné de la statue du Grand Electeur, lèvent les yeux vers la Tour au chapeau vert, pour voir s'ils n'apercevront pas, derrière les vitres sans stores, passer la forme blanche dont la venue est annonce de malheur.
19wîan915.
A dix-huit ans, comme bien d'autres, il faisait des vers, et comme il avait composé une « ode à Victor Hugo »,
0 poète sacré que la terre contemple...
l'auteur des Châtiments, récemment revenu d'exil, consentit à recevoir son jeune confrère, qui lui fut présenté par Lockroy.
— Gomment vous appelez-vous? demanda Hugo à son admirateur tremblant.
— Sigogne.
— Oh ! bien, je suis tranquille : avec un nom comme celui-là vous irez loin !
M. Sigogne est allé très loin : son nom de bon augure — angevin d'origine — l'a porté vers les hautes régions où s'élaborent les destins du monde, et il n'est pas téméraire d'affirmer que ce compatriote excellent et modeste eut sa part — encore que nul, pas même lui, ne s'en doute — dans la préparation de l'effroyable épopée que vit en ce moment l'humanité. Curieux de tout, de science et
de philosophie, d'art et de politique, fervent d'histoire et de belles-lettres, il travailla longtemps, — il travaille encore — avec délices, en laborieux aussi soucieux de savoir qu'il l'est peu de la renommée et des profits qu'elle entraîne.
Sollicité, il y a quelque vingt ans, d'occuper la chaire d'éloquence à l'université de Liège, il vivait ordinairement à Bruxelles, et c'est là qu'au mois d'octobre 1899, il vit un jour entrer dans son petit logement de l'avenue de la Toison-d'Or un visiteur inconnu de lui et qui se présenta : « M. Yungblutt, gouverneur du prince royal Albert de Belgique ».
On causa des hautes destinées du jeune prince d'abord, de ses qualités natives, du danger qu'il y aurait à laisser l'insidieuse influence germanique intoxiquer peu à peu le futur souverain d'un Etat indépendant. Dans le sentiment très poignant de sa responsabilité, M. Yungblutt redoutait, pour la bonne santé du jeune esprit qui lui était confié, l'effet des continuelles bouffées du vent d'Allemagne et souhaitait honnêtement d'ouvrir dans l'assoupissante atmosphère qui pesait sur l'éducation de son élève quelques courants d'un air plus frais et plus vivifiant que celui qui soufflait de Berlin. « Voulezvous, dit-il, m'aider à cette tâche et devenir l'un des éducateurs de Son Altesse royale ? »
M. Sigogne n'a point de goût pour la fréquentation des grands de la terre; ce sage, ayant toujours fui ce qu'on est convenu d'appeler « le bruit des cours », n'éprouvait que répugnance instinctive pour ce qu'il soupçonnait des intrigues mesquines, inévitable cortège des situations enviées. Pourtant
MONSIEUR SIGOGNE 2o3
ce que M. Yungblutt lui apprit du prince, de sa droiture, de sa sensibilité, de son aversion irréductible pour la pédanterie et la prétention, le décida sur-le-champ ; il prit sur les rayons de sa bibliothèque un volume de faine, le mit dans sa poche et suivit son visiteur jusqu'au palais du comte de Flandre, sur la place Royale, qu'habitait l'héritier du trône. Une petite porte ouvrant sur la rue de la Régence, un escalier montant au deuxième étage, point de majordomes ni de valets ; une chambre d'étudiant claire et simple où, parmi un studieux désordre de livres et de cahiers de notes, vivait le prince que M. Sigogne voyait ce jour-là pour la première fois. L'impression d'abord fut définitive, et toutes préventions disparurent en présence de ce grand jeune homme de vingt-cinq ans, à moustache fine, dont l'allure souple, la beauté virile, la prévenance discrète engendrant naturellement l'aise et l'expansion, évoquaient l'image de Louis- Philippe jeune, au temps de Jemmapes. Sans nul embarras de part ni d'autre, sans cérémonies et sans protocole, la conversation s'engagea sur notre littérature. M. Sigogne lut à son élève quelques pages du livre de Taine sur V Idéal dam l'art et fut écouté attentivement. Dès ce premier entretien, le prince parut à son professeur beaucoup plus instruit qu'on ne le croyait; il avait fait des lectures dont son entourage ne se doutait pas, celle entre autres des œuvres d'Herbert Spencer; mais à ces études faisait défaut la cohésion indispensable, et malgré la justesse de ses appréciations, la solidité de son jugement, le plaisir qu'il éprouvait au con-
tact des idées, il manquait de l'assurance et de la confiance en soi nécessaires pour vaincre une timidité paralysante. Il fut convenu entre lui et M. Sigogne qu'on se reverrait trois fois par semaine, sans qu'il fût davantage question d'un rébarbatif plan d'études, hérissé d'obligations et de corvées, dont le vain programme aurait autant inquiété l'élève qu'il eût épouvanté l'éducateur. Voilà pourquoi cette studieuse intimité se prolongea, au mutuel plaisir de l'un et de l'autre, sans interruption notable, durant plus de dix ans.
Une vieille, vieille légende des Alpes rapporte qu'un bon nain, vivant au pied des glaciers, avisa, certain jour, un filet d'eau gros comme son petit doigt, qui suintait entre les edelweiss, au sommet d'une crête et descendait vers la plaine. On le voyait de haut, sautillant parmi les rocs, grossi par d'au- Ires ruisseaux, devenir cascade, puis rivière et s'éloigner à l'horizon en nappe limpide. C'était le Rhin, en route pour l'Allemagne. Le nain prit un petit caillou qu'il plaça sur la source, partageant ainsi l'initiale goutte d'eau en deux parcelles, dont l'une, rencontrant ce minuscule obstacle, se détourna vers la pente opposée : ainsi naquit le Rhône qui coule vers la France. Cette antique histoire, que les hydrographes jugeront puérile, serait ici un apologue approprié si M. Sigogne, auquel était confié le rôle du bon génie, n'avait constaté, dès son premier contact avec l'esprit de son royal élève, que celui-ci suivait sa pente naturelle vers tout ce qui est franc et honnête. Il déteste le men-
songe et y eng-lobe la flatterie ; son mépris du convenu et de Fartificiel s'étend aux embarras, à l'étalage, à ce qu'il appelle « des histoires » ; au point qu'il lui arriva parfois", môme quand il fut roi, de ne pouvoir maîtriser , on dédain des formules d'étiquette. Un membre de l'aristocratie belge, un soir de réception au palais, parlant de sa femme, insiste en phrases obséquieuses sur le grand désir de celleci d'être [présentée à la cour : « M""^ la comtesse souhaiterait avoir l'honneur d'offrir ses humbles hommages à Sa Majesté la reine; M™° la comtesse serait au comble de ses vœux si Sa Majesté daignait, dans sa bonté... »Le roi Albert coupe court : « Bien, bien, monsieur, fit-il, ma femme recevra M"® la comtesse ».
« Ma femme. » Il ne dit jamais autrement. De ce que la reine Elisabeth est née princesse de Bavière, on concluait à Berlin que son influence serait décisive sur un mari « sans volonté » — c'est ainsi qu'on parlait chez le kaiser du prince dont on ne pouvait comprendre l'intransigeante ténacité d'honnête homme. On ignorait que la délicate et fine princesse poussait jusqu'au sublime le sentiment du devoir : reine des Belges : elle est exclusivement Belge ; elle et son peuple ont le même cœur. On le vit bien quand, atteinte, presque à la mort, d'une maladie rapportée de ses visites charitablement imprudentes dans les plus malsains taudis, les journaux publiaient des bulletins alarmants. L'anxiété de toute la nation était grande ; pas de chaumière, pas d'hôtel aristocratique ou de maison bourgeoise où l'on ne pleurât, oia l'on ne
priât pour elle. Les plus fougueux socialistes avaient les yeux rouges. Ce fut un immense soulagement lorsqu'on apprit que la bonne reine était sauvée, et des cris de bonheur saluèrent sa première sortie dans l'automobile que conduisait son mari, radieux de sa compagne aimée reconquise. Jamais il ne tint le volant d'une main plus ferme, encore que l'art du « chauffeur » soit sans secret pour lui. « Si je n'étais pas roi, disait-il un jour à M. Sigogne, je gagnerais largement ma vie à conduire des automobiles. » L'été, lorsqu'il était prince royal, seul, couvert de la peau de bique obligée, il partait vers la Campine ou l'Ardenne, s'arrêtait dans les villages, entrait chez les paysans, s'informait de leur labeur, de leurs ressources, de leur budget, de leurs besoins. Quand venait le temps des vacances, il emmenait sa femme vers les pays de montagnes; ils voyageaient à deux, en touristes, insoucieux des pannes et des médiocres logis. IJ leur arriva, dans le Tyrol, à certain jour d'orage, de partager, dans une auberge isolée, la table et le repas de deux terrassiers anarchistes qui depuis la soupe jusqu'au fromage pérorèrent sur « le grand soir » prochain. Le roi les écoutait avec intérêt, réclamant, sur les points obscurs, un complément d'explications, cherchant sincèrement à comprendre la beauté du système et proposant luimême des arguments à ses conférenciers empêtrés. Quand il les quitta, il leur accorda un si cordial « merci », que les deux apôtres restèrent convaincus d'avoir « retourné ce bourgeois-lk», embrigadé pour toujours parmi les zélateurs de la bonne cause.
Toutes les anecdotes que pourrait conter M. Sigogne aideraient à cette constatation que jamais prince ne fut plus qu'Albert I" « désireux de faire le bien ; jamais volonf î n'y fut plus spontanément penchée, jamais esprit ne se montra plus respectueux de la Pensée et aimant à pareil degré l'indépendance de l'esprit des autres ». C'est en ces termes que notre compatriote dédie à son royal élève son livre Socialisme et monarchie, résumé de leurs longs entretiens. Mais M. Sigogne sait combien le roi réprouve tout ce qui est ostentation ou « boniment », et son admiration demeure volontairement muette. L'autre jour cependant, à Nice, oii il vit réfugié, sollicité d'évoquer, devant un cercle très restreint d'invités, les souvenirs de ses causeries du palais de Flandre, il le (it avec une discrétion et une mesure dont aucune modestie, si susceptible fût-elle, ne pourrait s'offenser.
D'ailleurs cette étude, Socialis7ne et monarchie, qui demeure l'écho de ces entretiens, est singulièrement prophétique. Le roi en garda le manuscrit durant trois ans sur sa table de travail et le relut souvent; il doit se rappeler maintenant ce passage où son avisé mentor prévoit, dès 1902, que « des Iliades se préparent que chanteront les Homère à venir; la guerre entre continents grandira de toutes les masses d'bommes qu'elle soulèvera en tempêtes et de toutes les horreurs mathématiques de destructeurs engins qu'inventera la science, pourvoyeuse de la vie par la mort »...
Les leçons ne se bornaient pas à la sociologie ;
elles louchaient à tout, science, philosophie, histoire, littérature ; on s'appliquait même à la diction. Le professeur lisait à haute voix certains discours de Gambetta ou des grands orateurs de la Révolution, tels que Mirabeau ou Danton. Le roi les disait après lui. On se grisait ensemble de cette éloquence capiteuse. Un jour, en répétant un vibrant et superbe passage de Vergniaud, qui se terminait par : Vive la République ! les deux lecteurs enthousiasmés lançaient ce cri chacun à leur tour, puis simultanément, avec tant de chaleur que les passants ébahis s'alarmaient de ces appels séditieux sortant du palais royal. Le prince Léopold, alors baby de trois ans, qui entra dans la salle d'études à ce moment de patriotique délire, en conçut une telle fraveur que longtemps après il ne pouvait considérer M. Sigogne sans un petit frisson d'émoi.
Imagine-t-on combien, doué de cette spontanéité, le roi Albert devait souffrir de la contrainte des voyages officiels ? En France, il était vite à son aise ; nos hommes d'Etat — sauf rares exceptions — sont sans morgue, et le roi des Belges, les premières cérémonies protocolaires passées, éprouvait un extrême plaisir à s'entretenir familièrement avec eux. Mais lorsqu'il devait figurer, en quoique pompe, en compagnie du kaiser, le grand voisin protecteur, Vaffaire était bien différente.
Quel parallèle l'Histoire tracera-t-elle de ces deux homijies que Bruxelles, il y a peu d'années, vit passer côte à côte sous les drapeaux et parmi les vivats? Ah ! qu'il se croyait supérieur
MONSIEUR SIGOGNE 2a9
à son hôte, Thistrion sinistre, chamarré, couvert de croix et de rubair^, casqué de plumes, dissimulant sous une ai abilité Iiypocrite ses convoitises de conquérant mondial! Comme il se carrait ! De quel air superbe il recevait les hommages ! Comme il se sentait admiré, et comme aussi, lui, l'illustre chef d'armées innombrables, Fécrivain, l'esthète, le discoureur, le génie universel, l'intime du vieux Dieu, comme il devait dédaigner le pauvre roitelet assis auprès de lui, si peu expert à la parade, si simple, si effacé, si naturel et si sincère !
L'ouragan qui , en apparence , bouleverse le monde, mais qui, dans la réalité, y ramène l'ordre, a remis tout d'abord ces deux figures à leur place. Le terrifiant matador s'est éclipsé : il s'essouffle, de l'Yser à la Vistule, traînant son orgueil dégonflé, essayant, à bonne distance du canon et protégé par toute une armée d'escorte, d'électriser encore, par des harangues qui font long feu, ses légions cachées sous terre, et se sachant « promis au plus épouvantable destin que réserve laNémésis aux crimes inexpiables ». L'autre, le petit roi celui qu'on réputait « sans volonté », pour avoir fermement défendu l'honneur de son peuple, sans un mot à effet, sans un geste théâtral, est acclamé héros par toutes les nations civilisées de la terre; il symbolise aux yeux de tous ce que l'humanité a de plus moralement précieux : la fidélité au devoir, et il paraîtra aux âges futurs plus éblouissant et plus majestueux, dans sa capote de soldat salie par la boue de la tranchée, que jamais n'a paru l'arrogant kaiser, au temps de son omnipotence, dans ses oripeaux d'empereur.
24 février 1915.
Voici la vengeresse Histoire en marche sur la piste des envahisseurs. Un premier volume a paru, en même temps que les rapports officiels du gouvernement belge. Il sera l'ancêtre d'innombrables publications ; car, pendant des siècles, l'invasion teutonne de 1914 demeurera dans les souvenirs de l'humanité entière comme la plus féroce des tueries, le plus répugnant, le plus savant, le plus raffiné de tous les massacres dont les annales du monde aient jamais fait mention.
Qui de nous aurait pu penser, en juillet 1914, quand chacun, faisant ses préparatifs de villégiature, se disposait à partir pour la campagne ou pour la mer, que, avant trois semaines écoulées, l'Europe assisterait à des spectales d'horreur en comparaison desquels les échafauds de la Révolution, les canonnades de Lyon, les noyades de Nantes, les ravages et les incendies de Louis XI et de Charles le Téméraire, ce que l'on connaît même des ruées d'Altila sembleraient anodins et ternes. Au xx° siècle ! Entre peuples civilisés ! Quelle invraisemblance 1 Quelle folie !
Dès les premiers pas/les Allemands hors de leur territoire, ça commenj ait : à Visé, ils fusillent, sans raison, « pour l'exemple », onze civils. De jeunes officiers prussiens, pommadés, sanglés, gantés, casquetés, un sourire insolent aux lèvres, obligent la population stupéfaite à défiler devant les cadavres jetés, face découverte, sur le trottoir. Déjà la ville brûle ; on tue un peu partout : à Soizou, deux jardiniers et un garde-chasse : à Olne, le vicaire et le secrétaire communal ; à Forêt, on casse la tête de deux enfants en présence de leur père ; l'instituteur, sommé de marcher sur le drapeau belge, s'y refuse ; on le pousse vers un peloton qui l'attend, armes chargées ; sa femme, enceinte, le suit, traînant trois de ses enfants, portant sur les bras un baby qu'elle élève en manière de supplication ; le père est exécuté sous ses yeux ; 600 habitants du bourg, marqués à la craie, dans le dos, comme des bestiaux destinés à l'abattoir, sont emmenés vers l'Allemagne, si entassés dans les wagons, tant injuriés, menacés, molestés, frappés, hués, assaillis dans les gares à coups de pierres, que certains sont pris de folie; d'autres se jettent sous les roues du train; k Saint-Hadclin, 61 personnes sont massacrées ; on retire du monceau de cadavres Mlle Warnier, évanouie, sous les corps entremêlés de son père, de sa sœur, de ses deux frères. A Hervé, 47 victimes et 300 maisons brûlées : le bourgmestre est contraint, revolver à la tempe, de signer une déclaration certifiant que les malheurs de la commune ont été causés par les canons des forts de Liège. A Soumagne, 182 fusillés; un jeune homme est
enterré vivant, la tête en bas, les jambes bors de la fosse, pour que les bourreaux ne perdent rien des contorsions de sa lente agonie — il faut bien rire. Un soldat belge est prisonnier : on lui fait bouillir les mains. Les Prussiens traînent sur les routes, cherchant un endroit propice à une exécution en masse, un troupeau de femmes harassées, de paysans, d'enfants en pleurs ; de temps à autre, un arrêt ; c'est ici ; les malheureux se groupent et s'embrassent avant de mourir ; mais non, pas encore; on va plus loin, et on les remet en marche, à coups de cravache, à coups de crosse. Un officier commande halte, aligne ses hommes ; les fusils sont abaissés. « Regardez encore une fois votre belle patrie ! » fait-il en ricanant. Un autre, voyant faiblir ces moribonds à bout de résignation et de forces, plaisante : « Avant votre mort, proclamet-il, je veux vous régaler de la grande nouvelle : le prince de 3Ionaco a mobilisé contre nous ». Il est ravi de sa facétie ; il veut prolonger le plaisir ; on repart. Les condamnés doivent rester à genoux, durant des heures, les bras levés, ou bien couchés à terre, la face dans la boue, les mains en croix. Les nobles officiers du kaiser les bousculent à coups de pied, leur crachent au visage, leur ordonnent de se disperser et de fuir, afin que les soldats s'exercent à les abattre à la course : c'est le tir aux pigeons...
Ces Boches, pour distillerie supplice, pratiquent des raffinements sadiques : le curé de Haccourt et deux de ses paroissiens sont attachés au cheval d'un
iililan, qui pique des/' éperons et part à fond de train. Après quelque ce it mètres de galop, le prêtre et ses compagnons, les os brisés, les chairs en lambeaux, sont dressés contre un mur et passés par les armes; à Montigny-sur-Sambre, un soldat allemand oblige une femme à jeter elle-même son enfant de dix-huit mois dans un puits, rue de Gilly.
Parfois les Boches s'amusent au jeu de 7?iassacre : à Aerschot, tous les habitants mâles de la ville sont alignés ; de bons tireurs se placent à quelque distance et, mettant en joue, visant longuement, abattent méthodiquement un homme sur trois. Imagine-t-on l'horreur de cette justice de hasard, l'incertitude anxieuse des malheureux transformés en cibles, Fimpuissance désespérée de leur rage, l'effort harcelant d'attendre la balle qui va les abattre ou qui frappera peut-être leur voisin de rang, selon l'adresse ou le caprice du tireur ? Et pendant que se prolonge cette expectative, la ville est en flammes, des rafales de fumée obscurcissent le ciel, les femmes hurlent d'épouvante, les envahisseurs chantent, font nasiller des phonographes à musique trouvés dans les estaminets ou jouent de l'accordéon. Une vision d'enfer...
Les enfants ne sont pas épargnés. On n'en est plus à compter les sacs de Prussiens contenant, sous le paquetage, de petites mains coupées : des mains de sept ans, de trois ans, de six mois ! Les përes de famille teutons se font honneur de rapporter chez eux ces glorieux trophées. On en cite un qui, rencontrant dans une ruelle de village une
femme emportant son enfant qu'elle allaite, décapite celui-ci d'un coup de sabre et continue à marcher aux côtés de la mère en lui tenant devant les yeux cette petite tôle sanglante. Une autre voit revenir son marmot de trois ans que les officiers du 39^ ont entraîné dans le bois : ils l'y ont gardé deux heures et le renvoient au village avec « un souvenir d'Allemand » ; le pauvre gosse, en effet, a le bout du nez briilé par un cigare incandescent. Une paysanne des environs d'Andenne doit servir à table les soldats qui ont tué son mari : le corps est resté là, en travers de la porte, afin que la veuve Fenjambe chaque fois qu'on lui réclame un plat ou une bouteille. C'est le bon genre : les Boches aiment à voir les femmes trembler et s'évanouir de peur. Chez la dame P..., ils prennent l'enfant au maillot, se gaudissent de l'angoisse de la maman éperdue : « Ils, me l'ont arraché, raconte-t-elle en sanglotant, disant qu'ils allaient en faire de la soupe ; ils l'ont déshabillé et posé sur la table, à côté de leurs sabres nus, et m'ordonnant de le découper moi-même. Un appel de clairon les a fait partir, »
Il est facile de constater (jue ces atrocités ne sont pas faits d'exception : elles émanent d'un état d'esprit général, d'une discipline peut-être, d'une consigne imposée. Qu'on n'imagine point, d'ailleurs, que ces faits sont choisis à dessein parmi les plus horribles : bien au contraire. Du livre où je les puise, les Barbares en Belgique, par M. Pierre Nothomb, il y a tel chapitre qu'on ne peut songer à cilei". toi autre qu<' je ne veux pas relii'e tant les
scènes en sont déchir/ ates. Je signale le récit de M"® Aline Dierix, de Tenhamme, racontant la Passion d'un village ; ce sont là des pages qu'on reproduira bien des fois et qui sont destinées à la célébrité, tant ces choses, rapportées par un témoin, sont écrites avec une simplicité et une netteté saisissantes. C'est le crime et l'épouvante photographiés.
Il importe de remarquer aussi qu'aucun des faits cités par M. Nothomb n'est suspect ou douteux ; aucun non plus n'est dramatisé. Tous reposent sur des témoignages nombreux et contrôlés, et l'autorité de M. Carton de Wiart, ministre belge de la justice, qui a écrit pour le volume une préface émue et indignée, est un garant de leur authenticité. Ce n'est point là tout le dossier de la Belgique martyre, certes; ce n'est môme, à proprement parler, qu'un mémento vengeur ; car tous ces épisodes vaudront d'être plus tard étudiés isolément et en détail. A quel livre donnera matière le carnage de Dinant, par exemple, lorsqu'on aura pu recueillir et rapprocher les relations de tous les survivants ! Après la bataille de quarante-huit heures, les femmes réfugiées dans un couvent du faubourg, aux prises avec les envahisseurs, apprennent de ceux-ci qu'elles vont être brûlées vives. Déjà la paille des bûchers flambe. Elles implorent grâce : l'officier prussien, leur geôlier, exige d'elles 30.000 francs. Après quatre jours d'agonie on les remet en liberté. Quelle stupeur ! Douze cents maisons de la ville ne sont plus que des murs calcinés éclaboussés de sang ; sur la place un tas de 84 ca-
daATes de civils fusillés ; dans la rue voisine un autre tas de 120, tous, pareillement, bourgeois de Dinant ; plus loin, c'est le tas des ouvriers de la filature, 70 cadavres encore. Au rocher Bavard, autre amoncellement de corps. A Leffe, village qui comptait 2.000 habitants, il en reste 16; la première liste d'identification constate officiellement 800 tués ; — 39 avaient moins de quinze ans, 18 plus de soixante-dix! A Tamines, 500 fusillés; à Andenne, 310, et sur le pavé, noir de boue sanglante, les Allemands en goguette célèbrent par un grand banquet la réconciliation. A Tamines encore, un officier supérieur français, blessé, est écartelé : on le lie au tronc d'un arbre ; on attelle un cheval à chacune de ses jambes, on fouette les chevaux. — « J'ai vu, dit le témoin, le pantalon se déchirer, le ventre s'ouvrir ! ! ! »
Après l'horrible, il y a l'ignoble : les cinq cents femmes de Hérent, liées coude à coude et poussées devant un régiment marchant au feu ; les huit religieuses de Sainte-Marie attachées sur un pont, que leur présence empêchera le génie français de détruire : les vieillards noués de cordes et les femmes de Micheroux, derrière lesquelles les Prussiens s'abritent, poussées par les baïonnettes à l'assaut du fort de Fleron. Mais ceci est fréquent, c'est de la stratégie allemande ; c'est ce que le Biilow, en août, appelait, dans une affiche officielle, traiter les Belges aoec ménagement et bénévolence.
Après l'ignoble, il y a le sordide : l'argenterie volée dans les maisons à Tongres et rangée le long
des trottoirs, avant d'êl 'e empilée Bur des chariots ; les vingt-huit trains de meubles, de tentures, de tableaux, de linge, quittant Malines à destination de TAUemagne, et, sur le quai de cette même gare de 31alines, sept cents pianos attendent le départ. Ce n'est plus les pendules, comme naguère, c'est le piano, cette fois, qu'il est de bon ton d'ofirir en Allemagne, comme souvenir de la campagne. Il existe à Bruxelles un entrepôt oiî l'on va choisir et faire des échanges : un officier de Sa Majesté impériale dirige cette caverne de recel. A noter le major Pieper, homme précautionneux, qui a, d'Allemagne, amené sa bonne à la guerre ; cette servante a pour mission d'empaqueter avec soin les objets d'art que son maître vole. L'exemple, d'ailleurs, vient de haut : un duc enlève d'un château où il séjourne 146 couverts d'argent, 236 cuillers de vermeil, 3 montres en or, 1.500 bouteilles de vins fins, 62 poules, 32 canards et 9 livrets de caisse d'épargne; un prince, propre fils du kaiser, fait emballer, sous les yeux de son hôtesse d'un jour ébahie, toutes les robes de celle-ci et les expédie à Potsdam.
Mais quelque chose est plus surprenant encore que ces filouteries, plus odieux que les brigandages et les incendies, plus criminel que les assassinats de femmes et les mutilations d'enfants, plus invraisemblable et plus répugnant que la barbarie des soldats teutons : c'est l'aplomb du professeur Lasson qui, connaissant ces choses, a l'effronterie de proclamer que « l'Allemagne enseigne au monde à faire la guerre avec loyauté » ; que les Allemands
« répandent le bien partout où ils passent »; que leur force est « la force de l'esprit, leur victoire la victoire de la pensée », et que, « dans un monde de méchanceté, ils représentent l'amour, la douceur, l'humanité et les vertus chrétiennes » !
9 juin 1915.
La Kriegspolitische-Kultur-A ussc/mss-der-Deiitschnordischen-Richard- Wagner- Gesellsschaft-furgerynanische-Kunst iind Kidtur — c'est le titre d'une commission fondée à Berlin, par la Société de culture et d'art Richard Wagner, en vue de la culture politique de la guerre [?) — a récemment publié un Livre noir intitulé le Livre des infamies de nos ennemis. Dès la fin de janvier, le Temps avait annoncé, d'après le prospectus, cette publication ; elle se répand maintenant dans toute l'Allemagne et on l'expédie par ballots chez les neutres.
Le quatrième chapitre de cette brochure est tout entier consacré aux atrocités françaises. Lisez et frémissez. Des officiers prussiens, faits prisonniers, se plaignent « qu'on leur ait mis les menottes » ; un général de brigade a failli être empoisonné par du café contenant de l'arsenic, mais son nom n'est pas indiqué ; une Parisienne, au passage d'Autrichiens arrêtés, a crié: Sales bouches! [sic); une autre a été entendue disant: « Je me f... de la France et de ceux qui l'ont créée ! » [sic) — ce qui
établit en passant que notre patriotisme se fatigue manifestement. Suit le récit d'une demi-douzaine de brutalités dont les preuves et le détail manquent : « Sur le Donon on a trouvé... — Un officier bavarois raconte... — 0;i a malmené en France des Italiens et des Roumains... » Coupures de journaux mises bout à bout, sans contrôle, sans références, sans trace d'enquête d'aucune sorte. Et comme la matière est excessivement maigre, on la renforce insidieusement de faits remontant à 1870. Le tout pêle-mêle ; pas une garantie d'authenticité, pas une assertion appuyée de témoignages indiscutables. Est-ce donc là cette métbode critique allemande qu'on vantait cbez nous avec tant de ferveur ?
Au risque d'être pris et fusillé, M. Somville, que troublaient les impudentes dénégations allemandes, a voulu en avoir le cœur net et a gagné le pays de Liège : il avait sagement attendu, avant de commencer son information, que les légendes aient eu le temps de s'éliminer, les réalités de s'avérer, les points douteux de s'éclaircir, les principaux faits de recevoir une estampille officielle qui dissipe toute incertitude. Il a poursuivi sa recherche sans esprit de haine ou de vengeance, mais avec un souci constant de la vérité, réduisant les faits à leur minimum lorsque les versions varient, et s'appliquant aux plus sévères précisions de façon à toujours s'offrir au contrôle. Il n'a point d'ailleurs choisi, mais a pris au début l'effroyable histoire, visitant d'abord les premières localités belges c|u'a rencontrées l'invasion allemande, alors qu'elle n'avait pas même la sournoise excuse de la résis-
tance, excuse plus tard f. audacieusement invoquée
par les apologistes de^ massacres.
Après avoir quitté à Baelen le territoire allemand, la grande route d'Aix-la-Chapelle à Liège traverse le village de Battice, puis la petite ville d'Hervé, et plus loin le hameau de la Bouxhe. Les habitants de ces trois agglomérations n'avaient guère à redouter que les obus du fort belge de Fléron ; quant aux troupes allemandes, elles passeraient, voilà tout ; on ne les craignait pas.
Lorsque le mardi 4 août les premiers Prussiens apparaissent, vers deux heures de l'après-midi, leur arrivée suscite la curiosité ; ils se dirigent vers la gare déserte, qu'ils pillent. Les gens de Battice s'étonnent de cette violence inutile, mais ne s'émeuvent pas et restent sur le pas de leurs portes, regardant défiler les troupes. Au crépuscule on voit le curé se diriger à grandes enjambées vers la maison où s'est installée la Kommandanlur . Que se passe-t-il ? On s'inquiète ; on s'informe ; il paraît que trois bourgeois, revenant de Verviers, s'étant arrêtés à l'angle d'une rue pour assister au passage des soldats, ont été remarqués par un major qui leur a trouvé « mauvaise mine )). On va les fusiller. Le curé implore leur grâce ; l'un de ces trois hommes, Gorissen, est son paroissien ; il le connaît pour l'être le plus inofl'ensif et le plus timoré. Très bien, celui-là sera jugé ; le jugement consiste à lire au malheureux un factum en allemand auquel il ne comprend mot. Le peloton attend; les trois hommes sont passés parles armes.
Devenus subitement méfiants, beaucoup d'habitants du village quittèrent ce soir-là leurs maisons.
Le lendemain mercredi, l'armée allemande défile sans discontinuer ; on entend le canon de Fléron qui fait rage. Le jeudi 6, les Prussiens refluent vers leur frontière ; les forts de Liège les ont arrêtés ; ils reculent. Hagards et craintifs, ou sombres et rageurs, en foule désordonnée, ils obstruent la rue de la station ; ils réclament du vin et des vivres, jettent sur les maisons confortables des resrards farouches et envieux. Soudain, quelques-uns avisent, dans un café, un jeune homme — Jacques Halleux — qui fait la cour à sa fiancée. Un coup de feu : Halleux tombe mort, et aussitôt le massacre commence. C'est le 165° régiment qui donne le branle : fusées, jets de benzine et de pétrole, bâtons fusibles, pastilles inflammables propagent l'incendie ; en moins d'une heure, tout le beau village flambe comme une torche; des clameurs d'épouvante et d'horreur s'élèvent du brasier ; les soldats exécutent des feux de salves dans les flammes ou tirent sur les fuyards isolés; voici la maison Hendricks, une ferme qu'habitent deux frères et deux sœurs ; l'une de celles-ci est malade ; une religieuse la soigne ; la fusiUade éclate ; les femmes, prises de peur, se sauvent par une fenêtre de derrière; l'une, Anna Hendricks est frappée d'une balle à la tête ; sa sœur Joséphine tombe sur un tas de fagots; elle est blessée ; les Prussiens se précipitent, la maintiennent sur les fagots qu'ils allument et l'y grillent.
RATTICE 273
L'incendie gagne; les/ cadavres des deux frères Hendricks. carbonisés, ne seront retirés des ruines que quinze jours plus tard.
Le massacre pourtant continue ; Louis Wilkin, qui habite une maison près du chemin de fer, a obtenu d'un officier prussien un laissez-passer pour chercher du pain à la Minerie ; il revient, portant ses miches sous son bras ; il est tué. Raphaël Iserentant, sa femme, son beau-frère, leur servante, se sont réfugiés dans leur cave; chassés par les flammes, ils tentent de s'échapper ; les soldats les refoulent dans la fournaise. Les Lecloux, le frère et la sœur, deux vieilles gens venus « pour voir passer les Prussiens », sont abattus; dix autres sont fusillés, le soir, rangés dans une prairie ; voici leurs noms, leur âge, leur profession; dans la funèbre liste, un rentier, Lambert Garsoux, 72 ans ; un autre, Pierre-Jean Finette, 82 ans ! Le 7 août, il ne restait de Battice que des pans de murs calcinés ; tous ceux des habitants qui n'avaient pu fuir étaient morts. Trois des survivants étant venus quelques jours plus tard pour explorer les ruines de leurs demeures, virent, à la gare, un train complet de mobiliers qui attendait le départ pour l'Allemagne ; ils reconnurent notamment, sur une prolonge, le dog-car d'un de leurs voisins...
Grime prémédité ? Il n'en faut pas douter : on a su depuis qu'en arrivant à Battice, les premiers soldats, réjouis par les nourritures que leur fournissaient les gens de l'endroit, avaient dit : « Vous ici, tous capoiit ! » ce qui avait été pris pour une
plaisanterie teutonne. On sut aussi que dès le mardi, les Allemands demandèrent à l'aubergiste des Quatre-Bras s'il n'y avait pas, dans le village, une ferme Ruwet. On leur désigna une ferme de ce nom qui fut épargnée dans l'incendie : c'est la seule qui resta indemne. Or un Allemand était propriétaire d'une ferme Ruwet ; mais ce n'était pas celle-là.
Crime justifié? Les Allemands l'ont prétendu. Du semblant d'enquête qu'ils ont fait mine d'entreprendre, il résulterait que Farchitecte Fraikin tira, de sa fenêtre, un coup de fusil sur les troupes prussiennes. Mais il fut prouvé que M. Fraikin était absent. Alors les enquêteurs découvrirent que le curé — l'abbé Voisin, docteur en théologie, homme d'étude, pacifique et prudent — avait attiré les Allemands à l'Eglise pour la prière du soir, et que ce démasquant une mitrailleuse, il avait fait feu sur son auditoire » ! Cette version paraissant tout de même un peu trop impudente, les honnêtes Boches s'arrêtèrent à celles-ci : le bourgmestre, souhaitant la bienvenue à un major allemand, tira de sa redingote, au beau milieu de sa harangue complimenteuse, un revolver et brûla la cervelle dudit major! Il faut savoir, au reste, que le bourgmestre dcBattice, M. Rosette, vieillard de soixantedouze ans, se trouvait à l'époque de l'invasion au hameau des Bergeries, à trois kilomètres du village ; les Allemands ne l'y découvrirent que quinze jours plus tard elle maltraitèrent — lié de cordes sur une chaise, il passa dans cette situation trois
jours et trois nuits — I our l'obliger à leur ouvrir la caisse municipale'.
A Hervé, la seconde localité que rencontra l'invasion sur le territoire belge, mêmes assassinats, même pillage, même préméditation ; un officier du kaiser conseille, dès le 4, à un infirmier (dont on peut fournir le nom et le témoignage) d'évacuer les blessés soignés dans la ville. « Je comprends, dit l'infirmier, on va nous fusiller ? — Qui a dit cela ? — Vous êtes gentilhomme ; vous devez avoir une parole d'honneur; je vous la demande. » L'officier troublé détourna la tête et murmura :
— Pauvre Belgique ! Nous autres nous ne connaissons que nos ordres !
Ce fut terrifiant ; à l'heure dite les Prussiens se ruèrent sur la ville : fusillade, carnage, viols, incendies, saoulerie générale. La liste des morts, dressée par M. Somville, mentionne des enfants de 16 ans, un autre plus jeune encore. Au hameau delaBouxhe, oii passe, après Hervé, la fatale grande route suivie par les Barbares, le 163'' régiment mit à mort toute la population présente; le village compte une trentaine de maisons ; les Prussiens trouvèrent à y tuer cent vingt personnes, égorgées, assommées, jetées dans les flammes ou fusillées; la famille Benoît, le père, trois garçons de 19, 18 et 16 ans, une fille de 12 ans; la famille Cressou, le père, la mère, un fils de 16 ans, un de 13, une fille de 11 ans et une de 7 ans ! La famille Losquet, le père et quatre fils ; les familles Brayeur, Weerts,
' Vers Liège. Le chemin du crime, par M. G. Somville, 1 vol. in-16.
les Wislet, les Weyenberg, et d'autres..., combien d'autres ! On connaissait déjà les horreurs de Termonde, de Louvain, de Dinant, d'Andenne, de Tamines, de Diest; les trag:édies de Battice,, d'Hervé et de la Bouxhe étaient encore ignorées. Les voici révélées, augmentant l'affreux martyrologe, grâce à M. Somville.
Il a vécu en ces lieux désolés. Vers la fin de l'hiver, il a séjourné en ces trois localités, heureuses et florissantes il y a moins d'un an. Des maisons coquettes, aux façades ornées de balustres, de perrons, de grilles, plus rien que des murs branlants découpant leurs déchirures rousses sur le ciel; vent, pluie, neige ont le champ libre; la population survivante a disparu ; elle a fui vers la Hollande, vers Liège, dans les hameaux ; des enfants s'aventurent quelquefois dans ce qui fut leur village, demandant Faumône aux rares visiteurs. Par la campagne on aperçoit quelques femmes vêtues de noir ; silencieusement occupées à des travaux d'hommes, elles conduisent et épandent du fumier. La tête penchée, les yeux perdus dans une vision de désespérance, elles répondent à peine, avec des gestes las.
Sur la grande route d'Aix-la-Chapelle, à part quelques autos allemandes, c'est le désert. Voici cependant venir une jeune fille bien mise, dont la démarche et la physionomie accusent la distinction. Bizarre contraste, elle porte sous le bras des planches grossières dont l'extrémité est carbonisée, restes de quelque incendie, destinés à ali-
tnenler un foyer. Modâ^.te, elle ralentit le pas et reg'arde timidement autLur d'elle; elle hésite, puis, faisant effort : « Monsieur, dit-elle, puis-je vous demander... une charité?» Et son délicat visage est tout rouge. Pauvres gens !
Jusqu'à la fin de l'automne dernier, les Allemands voisins de la frontière venaient de chez eux pour voir ça, apportant des provisions qu'ils mangeaient sur les ruines et se faisant photographier aux plus beaux endroits. Puis ils allaient se promener autour de grandes taches de terre qui paraissaient toutes sombres dans les prairies vertes. C'est là que sont enfouis les corps, en tas. Pas une couronne, pas un bouquet, pas une croix, rien qui puisse rappeler ceux qui sont morts et pourquoi et comment ils ont péri. Peu à peu les excursionnistes d'oulre-Meuse se sont lassés : ça ne les amusait pas autant qu'ils l'auraient cru ; quelques-uns même avaient l'air gêné.
Et ceci seul évalue l'énormité du crime. De combien faut-il qu'il ait passé les bornes de l'ignoble pour que des Prussiens en aient honte ?