‹ Prussiens d'hier et de toujoursChapitre 15 sur 22 · LE MARTYRE D'UN VILLAGE · texte numérisé non relu

LE MARTYRE D'UN VILLAGE

Le 4 avril dernier, un journal allemand publiait ce leader-article :

« V Allemagne est un continuel reproche jiour l'Europe, car l' Allemagne est le génie de F Europe. La marque de ce génie est d'être surtout en avance sur son temps : c'est pourquoi la poésie et la ?nétaphgsique allemandes sont toujours comprises à l'étranger trop tard ou jamais... »

Ça, c'est vrai... Puisque j'interromps la citation, j'en profite pour protester que je reproduis ce texte sans y changer un mot, me contentant seulement de l'abréger, — à mon grand regret, car je ne suis pas l'ennemi des bonnes plaisanteries, et celle-ci me paraît compter au nombre des plus amusantes mystifications. Je poursuis :

« Quand l'Allemand sera-t-il donc aimé dans le monde? Seulement quand le mojide sera à la hauteur de la culture alle?nande, seulement quand les qualités allemandes seront le bien de toute l'humanité. Parmi ces qualités, les plus i?)iportantes sont la Modestie (!) et la compétence (?)

« Le peuple allemand est le plus Modeste de la

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terre, justement parce qi il est celui qui a le plus de valeur. w

K ... La nature des autres peuples trouve son contentement dans une improvisation facile ou dans une froide routine : il n'y a que V Allemand qui fait toujours, là où il est placé, ce pourquoi il est là. Il est aussi le plus grand idéaliste et c'est là, le secret de sa puissance sur les choses : ce sont là des vérités aussi vieilles que le monde. Il est li'iste qu'u7ie guerre soit nécessaire pour les mettre en lumière aux yeux de Vhumanité. »

Si j'avais Thonneur d'être quelque chose dans la municipalité de Surice, je proposerais que ces belles paroles fussent gravées en caractères indélébiles sur une plaque de bronze ou sur une table de granit et placées bien en vue sur la façade de la mairie. Surice est un petit village de Belgique, dans le canton de Florenne, non loin de la frontière de France dont la ville la plus voisine est Givet. L'endroit est à l'écart des grandes routes; il n'était habité, il y a un an, que par des gens tranquilles, presque tous cultivateurs aisés; point d'ouvriers, point d'étrangers; tout le monde s'y connaissait et vivait en bonne harmonie.

Au mois de juin 1914, une jeune fille, M"^ Aline Dierix, de Tenbamme, vint à Surice pour passer la belle saison chez sa sœur M'"'' de Gaflier qui habitait, au cœur du village, une maison attenante à de vastes bâtiments de ferme. Quand survint la déclaration de guerre, bientôt suivie de l'invasion des Allemands en Belgique, l'opinion générale, à Surice, était que ce coin écarté des grandes routes

n'avait rien à redouter de l'envahissement, et « qu on y serait bien tranquille ». Pour plus de sécurité, le premier échevin, M. Durdu, à l'issue de l'offiee, devant la porte de l'église, donna lecture d'une affiche qu'il ht placarder ensuite et par laquelle on recommandait aux civils le calme et la rigoureuse observation des instructions de l'autorité : en conséquence il ordonna que tous les fusils, même les vieux fusils de chasse hors d'usage, fussent apportés à la mairie. Il assista lui-même à l'opération et mit toutes ces armes sous clef. Dès le début d'août, une ambulance avait été installée au couvent des Pères de la Sainte-Famille, situé à l'extrémité de la localité ; les dames de Surice se relayaient là et donnaient des soins à quelques blessés.

Le vendredi, 14 août, un détachement français traversa le village et prit pour quelques heures position dans les champs. Huit jours encore se passèrent sans incident notable ; l'invasion, manifestement, « était arrêtée ou se détournait vers d'autres contrées ». Mais, dans la matinée du dimanche 23, arrivèrent des paysans, fuyant la région de Dinant ; ils venaient d'Anthée, de Onhaye et d'au delà, d'abord en groupes espacés, puis par bandes plus nombreuses, enfin en un long défilé ininterrompu et désordonné. On se moquait d'eux, les peureux ! Mais ils racontaient de singulières histoires. Ils montraient parmi eux d'autres gens, isolés, ceux-là, blêmes et tremblants, qu'ils disaient échappés à des massacres, témoins de pillages et d'incendies : dans leurs yeux passaient des lueurs

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d'embrasement ; des f' mmes, les dents serrées, se refusaient à dire de Quelles mains elles s'échappaient, à demi folles. Et des enfants perdus, sanglants, des mères en pleurs, des vieillards exténués, parlaient, en montrant l'horizon vers l'est, de brusques séparations, de coups de fusils, de rafales de mitrailleuses... »

Ces troupeaux éperdus traversèrent Surice, sans s'arrêter ; pourtant M. Piret, curé d'Anthée, le curé d'Onhaye aussi, avec sa servante, entrèrent dans la maison de M™^ de Gaffier, qui leur offrit asile. M"° Aline Dierix les entendit assurer que Surice, par sa situation, demeurait à l'abri de tout danger. Dans la soirée passèrent plusieurs auto- > mobiles, roulant vers Chimay ; le ciel, vers l'est, était tout rouge : les barbares avançaient; puis le défilé des fugitifs recommença : beaucoup, n'en pouvant plus, s'arrêtèrent là pour la nuit; à l'aube, ils reprirent leur route, sans but, vers Romedenne. M""" de Gaffier hébergea encore l'abbé Gaspiard, professeur au collège de Dinant ; il s'était sauvé dans les bois, à l'approche des Prussiens, et avait marché toute la nuit.

Ce jour-là, vers six heures du soir, les hôtes de M""" de Gaffier entendirent une vive fusillade assez proche ; c'étaient des mitrailleuses françaises, installées sur la liauteur, entre Surice et Romedenne; elles tiraient dans la direction du cimetière. Puis le silence se fit : on ferma les volets de la maison, et on se prépara à passer la nuit dans les caves dont les soupiraux étaient hermétiquement clos. Un peu avant minuit, il sembla « qu'on sentait une

odeur de fumée ». Le D'' Jacques, qui s'était, lui aussi, réfugié chez M™^ de Gaffier, monta, avec celle-ci, jusqu'au rez-de-chaussée pour voir. Quel effroi ! Il faisait jour comme en plein soleil ; tout le village, la ferme elle-même était en feu : la maison s'entourait d'un énorme brasier.

Un appel désespéré ; ceux de la cave arrivent, ébahis; que faire ? Oii se sauver? Sur le perron, oij tous les hôtes de M"'® de Gaffier se serrent, l'un contre l'autre, la position est intenable ; impossible de fuir plus loin, cependant ; comment traverser l'immense brasier qui encercle la maison ? Tous rentrent dans les pièces du rez-de-chaussée ; quelques-uns, brisés de fatigue, s'endorment dans des fauteuils : les autres prient. Une agonie — une agonie de six heures, jusqu'au moment où l'on perçoit un bruit de pas de chevaux sur le sable de de la cour, et un cri : Ouvrez ! Au même moment, les volets fermés volent en éclats sous les coups de crosse; les portes sont enfoncées. Les Prussiens sont là : ils cernent la maison; ils l'envahissent; les officiers fouillent les bosquets du jardin; les soldats goguenardent et brutalisent les femmes. La robe de M""" de Gaffier est déchirée à coups de baïonnette ; un homme braque son revolver sur M"° Aline Dierix; quand paraissent les trois prêtres, ils sont accueillis par des huées, des injures-: les soldats grincent des dents, tendent le poing, les bousculent à coups de crosse. Tout le monde dehors : c'est l'ordre. D'ailleurs la maison briile à son tour; les barbares poussent ces femmes et ces prêtres sur la route que bordent les murs calcinés et les

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