‹ Prussiens d'hier et de toujoursChapitre 16 sur 22 · LE MARTYRE D UN VILLAGE · texte numérisé non relu

LE MARTYRE D UN VILLAGE

débris fumants; à me?' are qu'on avance, sous les bourrades et les invel tives, la petite troupe angoissée se {grossit d'autres gens que les Prussiens découvrent dans les caves, sous les haies, qu'ils traquent dans les vergers, qu'ils ramènent à coups de fusil, tirés au hasard. Ainsi sont dépistés le curé, M. Poskin et sa vieille mère qui a quatrevingt-huit ans, M. Schmidt, inspecteur des écoles, sa femme et ses quatre enfants.

On avance, il faut marcher bon pas ; oii va-t-on? Nul ne le sait. Que se passe-t-il? Pourquoi ces violences? Un officier du kaiser a prétendu, dit-on, qu'une jeune fille de quinze ans a tiré sur les Allemands. Quelle jeune fille? Nul ne la nomme? Avec quel fusil, puisque toutes les armes étaient réunies à la mairie ? Quel est ce paquet noir au bord de la route : c'est Charles Colot, le chantre de la paroisse, un octogénaire; il était sur sa porte, les Prussiens l'ont saisi, assommé, roulé dans une couverture et jeté dans le brasier. Voici une écurie que l'incendie n'a pas atteinte ; des soldats enfoncent la porte : c'est là qu'est réfugié Elie Pierrot; il paraît, iiébété, tenant sa vieille mère dans les bras, et reste là, bouche ouverte, devant ce spectacle d'épouvante; tout à coup, on voit ses bras se dénouer et lâcher la pauvre vieille, qui tombe ; lui-même fléchit les genoux et s'écroule en travers de la porte : une balle vient de lui briser la tête.

Au pas ! au pas ! Il faut marcher. On passe devant la maison de Burnieux, le facteur, d'où sortent des cris effrayants : Burnieux est là, étendu sur le dos, mort; sa femme hurle, se cram-

ponnant à son fils, un jeune prêtre que les soldats veulent entraîner, et qu'elle ne lâche pas ; son autre fils, Albert, qui est boiteux, tente de calmer le désespoir de sa mère : deux coups de feu, les hommes sont tués; la femme, qui titube et qui râle, est poussée dans la bande des captifs qu'on emmène.

Et ainsi, à travers les ruines et les morts, on arrive hors du village, au lieu dit Les Fosses : à droite et à gauche de la route des soldats prussiens sont alignés ; ils accueillent par des cris furieux les prisonniers qui, en comprenant la famille et les hôtes de M™* de Gaffier, sont maintenant environ soixante dont une quarantaine de femmes. Que va-t-on faire? Oii les conduira-t-on? Brutalement les hommes sont séparés du reste du groupe et poussés à part; on se remet en marche et l'on parvient bientôt à une terre en jachère, à gauche du chemin de Romedenne. L'endroit forme éminence d'où la vue découvre ce dernier village et d'autres plus éloignés. Il est sept heures et demie du matin. Halte î

Un officier prussien arrive : d'un air détaché, il dit, en français, mais avec un fort accent allemand : « Vous méritez d'être fusillés tous ; une jeune fille de quinze ans a tiré sur un de nos chefs. Mais le Conseil de guerre a décidé que seuls les hommes seront fusillés ; les femmes resteront prisonnières » .

Un silence. Qu'est-ce que ça veut dire? On ne va pas tuer là, de sang-froid, ces gens innocents? Qui les accuse ? où est le jugement qui les condamne ? Les femmes, les premières, protestent.

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Marie Schmidt, qui sai'' quelques mots d'allemand et qui tient sa fillette Iramponnée à sa jupe, demande grâce pour son mari. Les autres, l'imitant, réclament et s'insurgent. L'officier, très calme, examine le terrain, place ses soldats, aligne les dixhuit hommes qui vont mourir, à quelques pas du groupe de femmes que la réalité, trop évidente, affole. M"" Aline Dierix regarde ; les condamnés sont maintenant debout au bord du chemin creux qui va de la grand'route vers le bas du village ; ils font des signes d'adieu, les uns de la main, les autres de leur casquette ou de leur chapeau. Elle voit le jeune Henri Jacques, qui a seize ans, et qui se serre contre un des prêtres, en clamant vers les bourreaux : « Ne me tuez pas, je suis trop jeune, je n'ai pas le courage de mourir ! » Elle entend, tout près d'elle, dans le groupe des femmes, la petite Marie Schmidt, qui, voyant les fusils s'abaisser et son père croiser les bras pour recevoir les balles, crie : « Pardon, papa, si je t'ai parfois fait de la peine ». Alors M"® Dierix n'en peut supporter davantage, elle met ses deux mains sur ses yeux; la fusillade éclate. Malgré cela, elle écarta les doigts et vit, au bord du chemin creux, des corps qui s'agitaient, essayaient de se soulever, retombaient, pendant que les soldats du kaiser écrasaient, pour en finir, les tètes, à grands coups de crosse de fusil.

C'est dans le récit original de M"" Aline Dierix que nous trouvons les éléments de ce bulletin de victoire. Ce récit, — admirable de simplicité, — a été communiqué par elle à M. Pierre Nothomb qui

lui a donné place dans son volume récemment paru : Les Barbares en Belgique, — un livre qu'il faut lire, malgré Fhorreur, malgré la colère et l'indignation que ces pages susciteront, car tous les faits qui y sont rapportés ont été soigneusement contrôlés et demeureront, en dépit des démentis intéressés, indiscutables. Et voilà pourquoi je souhaitais qu'on n'oubliât point, à Surice, quand le village renaîtra de ses ruines, d'y donner une place d'honneur aux lignes que je citais plus haut, exaltant la douceur, la piété, la compétence, la modestie, l'idéalisme des Boches et assurant que (f partout où il passe, l'Allemand ne fait jamais que ce pourquoi il est là ». On y ajouterait même le mot de cet imbécile de professeur traitant récemment son kaiser de « délices du genre humain », que cela ne ferait pas mal sur le monument qu'on élèvera un jour au bord du chemin creux de Surice.

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