L'ECOLE DES CONQUERANTS
7 août 1915.
Ça devait arriver ! — Ils ont, au moyen d'une lampe à chalumeau, opéré l'effraction du coffrefort de la municipalité bruxelloise. Les grinches de Sa Majesté impériale sont de la nouvelle pègre, la pègre scientifique, qui dédaigne les procédés surannés des naïfs escarpes du vieux temps. Ils sont au courant du progrès. Le matériel indispensable à ces cambriolages perfectionnés est un peu plus coûteux, mais comme ça rapporte gros, ils n'y regardent pas.
Ce que l'Histoire doit consigner, comme fait inédit, c'est le complément de personnel et d'outillage qu'imposent aux états-majors teutons ce mode de réquisition. Ils ne se composent plus seulement, comme ceux d'autrefois, de généraux, d'aides de camp et d'officiers d'ordonnance, de cavaliers empanachés, d'estafettes et de porte-guidons; il a fallu leur adjoindre une troupe d'aminches à la coule et de frangins commissionnés, munis d'un attirail de forets à métaux, d'archets, de tenailles, de pinces, de leviers, de fausses clefs, de
rossignols et de surins. Les Murât, les Lasalle, les Marbot, s'ils revenaient sur la terre, en retrépasseraient de stupéfaction.
D'abord, ils ne s'entendraient pas sur le sens du mot conquérir avec le Prussien d'aujourd'hui. Entre conquête, viol et yo/, celui-ci n'aperçoit pas la nuance. Il s'imagine conquérant quand il est le plus fort, qu'il tape dur, rafle de bons butins et règne par la terreur. Les souteneurs des bas-fonds berlinois ne diffèrent pas, sur ce point, d'opinion avec les gentilshommes du kaiser. En France, et de tout temps, l'expression « faire une conquête » a impliqué l'idée de séduction, et si les Boches ne s'étaient pas appliqués, depuis un siècle, à maquiller la vérité historique, ils sauraient que jamais nous ne sommes sortis de chez nous que pour « conquérir » de cette façon-là. Qu'ils se rappellent ce qu'écrivait leur Gœthe, à l'époque où les armées de notre première République envahissaient les provinces rhénanes ; la phrase mérite d'être citée intégralement : « Les Français arrivaient et ne semblaient apporter que l'amitié, et réellement ils l'apportaient ; ils avaient tous l'âme exaltée ; ils plan taient allègrement les gais arbres de la Liberté... Ils gagnèrent bientôt, ces Français prépondérants, d'abord l'esprit des hommes par leur ardente et vaillante entreprise, puis le cœur des femmes par leur irrésistible aménité. Le poids même de la guerre et toutes ses exigences nous paraissaient légers et l'espérance flottait devant nos yeux autour de l'avenir... »
Ce texte du plus illustre écrivain de l'Allemagne,
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de celui que l'on consi(? jre outre-Rhin comme une sorte de prophète, auq ur d'une sorte d'évangile, doit bien faire rire — à moins qu'il ne les fasse pâlir de rage — les von Bissing, les von Klùck et leur kronprinz !
Qu'elles étaient belles alors la guerre et la conquête « à la française » ! L'épique aventure de 1792 débute à Valmy, « bataille de géants » qui fait aujourd'hui l'effet d'une miniature : 34.000 Prussiens armés de 58 canons contre 36.000 Français munis de 40 pièces d'artillerie ; ceux-ci perdent 300 hommes ; l'ennemi a 200 morts. Cette « escarmouche », à laquelle les communiqués d'à présent consacreraient à peine cinq lignes, suffit à changer la face du monde. « Vous allez voir, disait un Prussien dépité, comment ces petits coqs vont se dresser sur leurs ergots. Nous avons perdu plus qu'une bataille . » Le soir, Dumouriez « se retranche » . De bivouacs à bivouacs des relations s'établissent entre Français et Prussiens. Les généraux rivaux dînent ensemble. Apprenant qu'après sept jours de tranchées, l'armée ennemie est à court de vivres, que le café et le sucre manquent sur la table de Frédéric-Guillaume, notre général en chef envoie à son confrère prussien un approvisionnement de denrées avec un billet aimable se terminant par : Je vous embrasse cordialement. Cette familiarité déplut au roi de Prusse qui avait de la rancune : il renvoya le présent avec prière de ne plus se donner pareille peine.
Custine et Kellermann sont chargés de repousser
l'envahisseur ; les Prussiens reculent jusqu'à la frontière ; leurs convois s'embourbent ; leurs chefs se découragent ; avec la pluie vient la dysenterie ; les Français ne trouvent devant eux que des troupes démoralisées, embarrassées dans leur retraite, pressées de mettre fin àla guerre. Alors Custine envahit la Prusse rhénane : il a 1 3 . 000 fantassins, 4 . 000 cavaliers et 40 canons. Il marche vers le Rhin. Cette conquête est un sport joyeux. Partout, le passage des Français suscite l'allégresse populaire ; ils se montrent « les plus doux des envahisseurs ». Les villes sont prises sans coup férir ; Taspect du drapeau tricolore produit l'effet des trompettes de Josué. Le 30 septembre, quelques coups de canon, et la ville de Spire ouvre ses portes, livrant 2.700 prisonniers et 5 canons. Le temps d'y planter l'arbre de la Liberté et les vainqueurs marchent sur Worms qui tombe aussi rapidement. Mayence appelle les libérateurs, et ses 2.000 soldats s'apprêtent à capituler avant d'avoir été attaqués. Les Français y font une entrée triomphale aux acclamations d'un peuple décoré de la cocarde aux trois couleurs de la France nouvelle ; ils y trouvent les délégués de Coblentz venant supplier qu'on prenne leur ville et sa forteresse. L'armée de la jeune République triomphait sans combattre, — sans fusillades aussi, sans massacres, sans incendies et sans pillages. Son idéal, bataillant pour elle, gagnait les cœurs et captivait les imaginations. Les Prussiens euxmêmes nommaient cette marche victorieuse « la conquête enchantée ».
Dans une précieuse et savante étude sur VAlie-
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magne et le fer, où il d nte l'histoire de l'administration du bassin houilier de la Sarre, M Fernand Engerand, député du Calvados, trace un tableau rapide et entraînant de cette merveilleuse épopée. Ainsi qu'il le dit très justement, l'adhésion enthousiaste de la rive gauche du Rhin tenait autant à la parfaite conduite des troupes conquérantes qu'à la grandeur de la cause pour laquelle elles marchaient\
Et qui ne se souvient de la page où Albert Sorel nous peint ces conquérants ingénus? « Nulle avidité, nul mépris des faibles, des pauvres, des désarmés ; mais le sentiment expansif de la délivrance qu'on porte avec soi. Ces armées semblaient se lever dans l'aurore d'un beau jour ; la certitude d'un repos prochain et d'un bonheur qui ne finirait plus donnait à leur allure je ne sais quoi d'allègre et d'exalté qui les faisait avancer sans souci des épreuves et sans tentations. Les peuples les voyaient avec étonnement, déguenillées, hâves, amaigries, mais fières, gaies, martiales et disciplinées. Les étrangers s'inclinaient devant quelque chose d'inattendu et d'auguste qu'ils devinaient en ces troupes, et les soldats gagnaient les cœurs de leurs hôtes dont ils partageaient la misère. »
Et quand le pays rhénan fut militairementoccupé, avant d'y installer des fonctionnaires, la Convention décréta que la réunion de ces provinces à la République ne pouvait être que volontaire, et elle ordonna que cette annexion éventuelle ferait l'objet
' Le Correspondant, 25 mars, 10 mai, 2o juillet 1915.
d'un vote libre. Il eut lieu le 23 février 1793, dans les églises, après le chant du Veni Creatoi\
Ce sont ces choses-là qu'il nous faut relire, sédentaires, mes frères, réduits à la guerre en pantoufles. A l'heure où toutes les pensées de France cheminent déjà vers ce Rhin que nos pères ont gagné par leur bonne humeur et leur « irrésistible aménité w, il n'est pas inutile de comparer leurs exploits à ceux des hordes brutales que nous combattons. Les généraux du kaiser estiment qu'on n'est maître d'un pays ennemi que lorsqu'il est couvert de tombes et de ruines, pressuré, violenté, réduit à merci, saigné à blanc. C'est leur façon de conquérir ; la nôtre est différente, et l'avenir apprendra laquelle de ces deux écoles est la plus sûre. A l'étonnement du monde entier, notre France, dans son opulent bien-être, n'a rien perdu de ses qualités ancestrales. Nos poilus gardent intact l'héritage de nos pères de 92 ; ils ont leur courage, leur enthousiasme, leur foi, leur générosité. Et comme s'il était écrit que la France ne se dérange de son pacifique labeur que lorsqu'il s'agit de briser des chaînes, cette fois encore elle combat pour la liberté et l'affranchissement du monde ; elle a pour arme un idéal qui surpasse en efficacité les 420, les jets de pétrole enflammé et les gaz empoisonnés. Avec cette arme invincible, on n'éventre pas les coffres-forts, il est vrai ; mais on séduit et l'on ouvre les cœurs, ce que n'ont jamais pu faire — la Belgique et l'Alsace en témoignent — les pinces-monseigneur les mieux trempées.
TI
il juillet 1915.
Elle naquit à Strasbourg', un soir de printemps — oh! bien simplement : un dîner d'amis, chez le baron de Dietrich, maire de la ville. On cause de ce qui se passe à Paris, de la guerre inévitable, des Prussiens qui approchent ; on rit, bien sûr ; on parle d'avenir ; on boit à la France et à la victoire désirée; on est jeune, on est ardent. Au dessert, on chante, comme c'est l'habitude aloi's. Ciiacun dit sa chanson, sans prétention, à « la bonne franquette », suivant une expression du temps. Un des convives, le plus effacé peut-être, le moins ambitieux à coup sûr, se lève à son tour. C'est un petit lieutenant du génie, Franc-Comtois de naissance, qui, comme tant de gens, ni mieux ni plus mal, « tourne » agréablement les vers dans la note langoureuse et mytiiologique. Ce n'est pas un poète ; mais il a du goût, du sentiment et cet avantage de savoir, d'un trait de violon, soutenir le rythme de ses couplets — petit talent d'amateur. 11 est fluet, modeste, un
peu timide. Ayant repoussé sa chaise, il chante : Allons, enfants delà patrie...
Les couplets finis, on applaudit, comme on vient d'applaudir les précédents chanteurs, avec un peu plus d'entrain sans doute, car ces strophes sont de circonstance. « C'est très bien. Rouget, très joli! Il faut faire graver cet air-là! » Rouget remercie, confus, se rassied, puis c'est au tour d'un autre... Ah! qu'on les étonnerait, ceux qui sont là, en leur prédisant que le dîner qui s'achève sera pour jamais fameux ; que les historiens futurs écriront des volumes sur ce qui s'est dit ce soir-là ; que la postérité recherchera pieusement le nom des convives, la moindre circonstance de cette réunion de camarades, et qu'aux murs des chaumières de France, dans un siècle et plus, partout, se verra une image représentant cela, la table en désordre, le chanteur debout, les mains appuyées au dossier de sa chaise, les auditeurs attentifs et recueillis !...
Eux, le lendemain, n'y pensaient plus. L'auteur lui-même oublia bien vite. Il n'est pas très certain qu'il surveilla la publication de ses couplets (jui furent imprimés, avec la musique, sous le titre Chant de guerre pour l'armée du Rhin. Il en paraissait tant de ces chansons ! Celle-là aurait le sort éphémère commun.
Puis ce fut la guerre : Rouget suivit l'armée en Belgique, sous Dumouriez; puis la retraite; puis la triste campagne de Vendée ; il était à Quiberon, sous Hoche ; puis des aventures sans éclat ; la dis-
grâce, presque la pW scription, car on le disait noble et il passait poul royaliste. Un jour, chassé de Huningue, traqué, il errait dans une étroite vallée des Vosges, aux environs de Ribeauvillé ; le jeune paysan qui le guidait dans la montagne et le précédait sous les sapins se mit à chanter :
Allons, enfants delà patrie...
Rouget sursauta : il reconnaissait des couplets qu'il avait composés jadis. « Que chantes-tu là? demanda-t-il. — La Marseillaise », répondit fièrement le paysan. La Marseillaise? De ce jour-là Rouget l'entendit partout. Les musiques des régiments en marche jouaient l'air entraînant; les soldats le chantaient en traversant les villages ; les bourgeois le fredonnaient dans les rues ; il montait à l'heure des silences du soir, comme une prière, des bivouacs où cantonnaient les troupes. Rouget revint à Paris ; la foule hurlait sa chanson sur les places publiques, sa chanson, non pas modifiée, mais pour ainsi dire transposée, toute chaude d'avoir, à peine née, passé — un hasard — de la douce Alsace au pays du soleil, d'avoir été clamée par les voix du Midi, sur la Cannebière, promenée, dans toute la France, parles Marseillais de Barbaroux, cliantée dans tant de batailles, avec accompagnement de canon, si grande, si bronzée, si robuste, si grisante et si formidable, de par la collaboration de tout un peuple, qu'il fallait l'oreille de son auteur oublié pour y retrouver la mélodie essayée au violon, un soir de printemps, après dîner, entre camarades.
C'est là le miracle de la Marseillaise : un doux faiseur de romances, sans éducation musicale, sans prétention au lyrisme, griffonnant ces vers et les adaptant, en quelques minutes, à cet air plus fait pour la popularité que tous les thèmes savants ou sublimes créés par les plus illustres compositeurs. Berlioz et Schumann en seront hantés : le premier s'honorera d'instrumenter la chanson du petit lieutenant; le second l'intercalera dans une de ses ballades célèbres qui, par cela, deviendra, de toutes, la plus fameuse. Mais ce n'est rien encore : songez que ces trente mesures, pour avoir été l'hymne de la Révolution française, ont été proscrites par toutes les monarchies. Bientôt, à les chanter, on risquera la prison, la mort parfois: durant tout le premier Empire on ne les entendra guère — et personne au monde ne les oubliera. Quinze ans de Restauration se passent ensuite sans que nul se risque à les fredonner : le chant de liberté est bien mort. Erreur ! 11 vit dans toutes les mémoires et dans tous les cœurs, et il ressuscite en un jour. Les enfants qui ne l'ont jamais entendu le savent aussi bien que les vieux qui Font chanté en 92. Plus tard, pendant les dixhuit années du second Empire, il redevient séditieux ; il est bien lini cette fois. On oublie tant de choses en dix-huit ans, les gloires et les désastres passés, les Constitutions les plus vantées, les règnes abolis, les grands hommes défunts ou exilés — on n'oublie pas la Marseillaise, et l'heure sonnée, tout le peuple de France l'entonne d'une seule voix. Il n'y a pas au monde de front qui ne se découvre,
il n'y a pas d'yeux qui( le se mouillent, à l'audition du chant sacré, devenu le réconfort de toutes les nations opprimées.
Et le plus surpris de ce prodige sans similaire était le pauvre Rouget de Lisle, qui, après une vie misérable, ayant connu la prison pour dettes et gagné son pain à copier de la musique, s'était retiré, vieux et déçu, dans la banlieue parisienne. En un livre charmant, publié il y a quelques années, M. Edmond Pilon nous conta un pèlerinage qu'il entreprit naguère à Choisy-le-Roi, en quête de traditions locales sur les derniers jours de Rouget de Lisle. Ce sont des pages émouvantes qu'il faut relire maintenant, à l'heure de l'apothéose \
Retraité depuis longtemps comme capitaine, le père de la Marseillaise habitait, à Choisy, la maison portant le n° 5 de la rue des Vertus, et dont les propriétaires se nommaient M. et M"^" Voïart. Il était, après 1830, ayant dépassé soixante-dix ans, un petit vieillard à cheveux blancs, maigre et méticuleux, un peu voûté. Il se promenait par les beaux jours dans la campagne ou le long de la Seine; les paysans le connaissaient bien. On le voyait, de loin, marchant à petits pas, un livre à la main, le chapeau haut de forme, très évasé du haut, incliné sur l'oreille. Les enfants couraient à sa rencontre et lui faisaient le salut militaire. Parfois, il entrait dans quelque ferme pour se reposer; les gens se groupaient autour de lui ; on l'accueillait bien, car il était sans morgue et sans tristesse,
' Portraits français ; la mort de liour/et de Lisle, i volume in-16.
avec cependant quelque chose d'indéfinissable dans son attitude, qu'il redressait, par sursauts, comme sous le poids d'un destin trop écrasant pour sa fluette personne. Il aimait les fleurs, le soleil, les prés verts et quelquefois, le soir, jouait du violon avec des amis.
— Vous sortez trop, vous vous fatiguez, monsieur Rouget, disait l'un de ceux-ci, le docteur Carrëre.
M. Rouget, en effet, toussait, se plaignait souvent du froid par les plus beaux jours. Au printemps 1836, il s'alita, et en peu d'heures il fut à la mort. M""" Voïart le veilla dans la nuit du 24 au 25 juin. Rouget était calme ; son regard ne quittait pas son épée et sa croix de la Légion d'honneur accrochées au mur. Il dit : « Voilà ! J'ai fait chanter le monde, et maintenant je vais mourir ».
Au jour, le médecin le trouva endormi : c'était un dimanche. Vers neuf heures, le maire de Choisy, M. Bovin, arriva; la nouvelle s'était répandue dans le bourg et des groupes s'étaient formés au dehors, devant la maison. Pour empêcher le désordre, M. Bovin plaça en sentinelles, sur le seuil, deux gardes nationaux et recommanda le silence à la foule : « Pas de bruit, mes amis, le malade dort... C'est pour bientôt ». Il s'éloigna, le mouchoir aux lèvres. Les curieux se découvrirent,
La nuit revint. Rouget s'affaiblissait. Deux vieux amis du moribond, le général Blein et M. Gindre, étaient dans la chambre, ainsi que M. et M"'* Voïart et le docteur. Celui-ci réclama de l'air; quelqu'un
ouvrit la fenêtre. Un i ouffle pur entra comme un baiser de paix : des r\ meurs venaient du dehors, un bruit de foule impatiente et contenue. Tout à coup, le général Blein dit : « Ecoutez ! » Au loin, dans la campagne, des voix jeunes, des voix de conscrits, chantaient :
Allons, enfants de la patrie...
Tous ceux qui entouraient le lit se regardèrent avec émotion. Le mourant eut un geste très faible, très léger, ses yeux s'ouvrirent. Les voix, se rapprochant, reprenaient en chœur :
Aux armes, citoyens ! Formez vos bataillons !
Puis tout se perdit dans la nuit, les chanteurs et les voix. Le moribond semblait écouter encore ; il murmura un mot : Strasbourg ! Puis il demeura comme en extase. C'était fini, M""® Voïart alluma un cierge, alla couper les fleurs du jardin et en parsema le linge blanc du lit.
Une grande foule suivit le convoi ; mais l'événement fut seulement local; le pauvre Rouget de Liste disparaissait sans que la France s'émût : la gloire de sa chanson, depuis longtemps, avait dépassé et effacé la sienne. Aujourd'hui, l'injustice est réparée et il ne manque plus rien à la Marseillaise : elle prit naissance à Strasbourg, son auteur repose aux Invalides, les pierres de Rude la chantent immortellement sur l'Arc de Triomphe de l'Étoile, et les poilus de la tranchée s'en grisent sous la mitraille. Ainsi le miracle se poursuit.
associant à toutes nos gloires comme à toutes nos espérances et grandissant d'âge en âge jusqu'au jour où il reviendra à son berceau, le vieux chant de guerre toujours jeune du petit lieutenant franccomtois.