‹ Prussiens d'hier et de toujoursChapitre 18 sur 22 · L'ENTRÉE A BERLIN · texte numérisé non relu

L'ENTRÉE A BERLIN

i janvier 1915.

Nul ne peut dire comment ça se passera ; mais en attendant l'événement, il n'est pas inutile de savoir comment ça s'est passé. C'est ce que les historiens à larg:es vues appellent « profiter des leçons de l'histoire » ; et cette leçon-là est particulièrement instructive.

Donc, on est en octobre 1806. Les Berlinois savent que l'armée prussienne est, vers la Saale, en contact avec les troupes de Napoléon. Une grande bataille décisive est imminente, et ce sera une grande victoire ; nul n'en doute. La nuit du 14 au 15 est signalée par une magnifique aurore boréale, présage de triomphe : l'horizon paraît tout à coup « semblable à une mer de feu dont les vagues s'entre-choqucraient». L'agitation s'accroît d'heure en heure; les tavernes et les brasseries ne désemplissent pas ; au théâtre, on joue Wallensteiii, et toutes les allusions patriotiques de la pièce sont acclamées ; les journaux, du ton le plus belliqueux, prédisent déjà la retraite des Français.

Dans les journées du 15 et du 16, les messages

reçus de Leipzig et de Dresde n'annoncent que des succès : Soult est complètement battu, Murât est prisonnier, la garde impériale est cernée, son grand parc d'artillerie détruit. Le comte de Schulenburg, gouverneur de Berlin, distribue lui-même les bulletinsdecettegrande victoire. Evidemment, l'agence WolfF avait là des précurseurs. L'allée des Tilleuls est encombrée d'une foule ivre de bonheur, implorant des renseignements plus détaillés, plus positifs; dans chaque maison, dans chaque rue, tout le monde a « l'oreille au guet » ; on court, on se penche aux fenêtres, on s'interpelle de balcon à balcon ; de grands cris de joie, de soulagement, répondent au retentissement lointain de quelque marteau de porte où l'on croit reconnaître la voix du canon affirmant la victoire.

Enfin, le 17 au matin, les colleurs d'affiches se répandent par la ville, posant aux murs un placard rouge. C'est un communiqué du Conseil d'État : il exhorte les habitants au calme : le roi Frédéric- Guillaume a perdu une bataille et fait part à son peuple de ce grand désastre en des termes concis mais nets, qui rappellent le fameux reçu pile épouvantable, d'une opérette naguère en vogue. En un instant, l'exaltation patriotique des Berlinois se refroidit et tombe à zéro : c'est aussitôt « une confusion, une terreur indescriptibles : la ville ressemble à une ruche immense envahie par les flammes ». Les rédacteurs de gazettes, si arrogants, la veille, disparaissent les premiers et suivent, sans perdre une heure, la débâcle des hauts fonctionnaires, des nobles et des banquiers fuyant vers Stettin,

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Custrin ou la Silésie ai ec tout ce qu'ils peuvent emporter. A ravant-garde de cette déroute, on remarque l'auteur d'un recueil fraîchement éclos de chants patriotiques, un certain Muchler, fou de peur et claquant des dents. Avant midi, il ne reste plus à Berlin un seul véhicule disponible, pas même un cheval ou un àne. A toute minute on annonce l'arrivée des Français qui, d'ailleurs, n'ont pas encore dépassé Halle, et l'histoire n'offre pas d'exemple d'une transition aussi brusque de l'excès de la confiance à celui du désespoir et de l'épouvante. Schulenburg-, le g-ouverneur, — dont la haine pour les Français était proverbiale, et qui avait été jadis l'un des conseillers du grand Frédéric, — Schulenburg a perdu la tête : il court çà et là, tout éperdu ; on le conjure d'évacuer, ou tout au moins de détruire l'énorme dépôt de munitions de guerre dont il a la garde. A toutes les représentations qu'on lui fait à ce sujet, il répond invariablement, en gémissant : « Il est trop tard ! » Au vrai, il ne songe qu'à la façon dont il s'esquivera, et quand il l'a trouvée, il sort de la ville en grande tenue de général, entouré d'une forte escorte de cavaliers encadrant un fourgon du trésor royal qu'il se dit chargé de conduire à Kœnigsberg. Et comme il redoute les manifestations hostiles, lui, dont la rudesse est notoire, se montre pour la première fois « prévenant et sentimental envers lafoule consternée qui se bouscule sur son passage; il prodigue les saints, les sourires, et répète : « Que je suis donc peiné de vous quitter, mes amis ! J'y suis contraint par mes devoirs militaires, par ce mal-

heureux uniforme... » Aux barrières il pritlegalop et disparut avec ses uhlans.

Durant la semaine qui suivit ce sauve-qui-peut général, les paysans fugitifs s'entassaient dans Berlin où ils espéraient trouver un refuge contre l'invasion ennemie. Us furent vite déçus : tous les défenseurs de la ville s'étaient éclipsés, avec leurs objets les plus précieux, abandonnant au vainqueur « ce qui n'était qu'à TÉtat » ; ils avaient oublié le matériel de l'arsenal, les plans de toutes les forteresses, les trophées même de la guerre de Sept Ans, l'épée du grand Frédéric que nul, dans ce grand désarroi, ne songea à cacher. Le 23 au soir, le tumulte finit brusquement ; les Français approchaient ; la capitale de la Prusse était muette de terreur. Le lendemain, dès l'aube, un cri circula : « Ils sont arrivés ! » Et tout ce qui restait de la population courut aux Tilleuls et jusqu'à la porte de Brandebourg ; l'aspect des uniformes verts suscita un dernier espoir. N'étaient-ce point là des Russes, débarqués à Stettin pour porter secours à la ville? Mais non. C'étaient bien des Français, de l'artillerie légère et de la cavalerie ; ils se dirigeaient, par la promenade, vers l'hôtel de ville, défilant, au petit pas, fort tranquilles. A mesure qu'ils avançaient, les Berlinois respiraient plus librement ; les poltrons, suivant l'usage, étaient les premiers à railler la frayeur passée ; beaucoup crièrent : Vivat ! et agitèrent leurs chapeaux, et de l'entrée des terribles vainqueurs, il ne résulta d'autre inconvénient que quelques baisers pour les jolies curieuses.

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