‹ Prussiens d'hier et de toujoursChapitre 19 sur 22 · L ENTREE A BERLIN · texte numérisé non relu

L ENTREE A BERLIN

Le 2o, Davoust prit\ possession de la capitale à la tête de son corps d'armée ; plusieurs magistrats et une députation de la bourgeoisie l'accueillirent, à la porte de Potsdam, par une humble harangue; le maréchal dut les exhorter à « ne point oublier leurs devoirs de sujets prussiens » ; mais, deuxjours plus tard, quand l'empereur, dont l'arrivée avait été plusieurs fois annoncée, parut à son tour, vers quatre heures de l'après-midi, la bassesse des vaincus fut unanime ; l'affluence énorme qui se pressait sur le passage de l'homme extraordinaire l'acclama à l'égal d'un sauveur ; les notes d'un témoin oculaire signalent l'exubérante obséquiosité avec laquelle les Berlinois acceptaient leur infortune : « Je le vis de tout près, ce successeur de notre grand Frédéric. Le teint est olivâtre, l'ensemble des traits harmonieux, saisissant; il faut être doué d'une rare énergie pour ne pas courber la tête sous ce regard. Sa physionomie, sérieuse jusqu'à l'austérité, s'illumine parfois d'un sourire étrange, je dirais volontiers fulgurant, car la sensation qu'il produit est analogue à celle de l'éclair. Je ne le vis sourire ainsi qu'une fois, quand ses yeux s'arrêtèrent sur un groupe de Berlinois qui, dans rintérêt de la ville, mêlaient leurs bravos à ceux des soldats français. »

Ils n'étaient pas fiers, les bourgeois des bords de la Sprée : après avoir reçu Napoléon à la porte de Brandebourg, ils coururent au château, où il avait fixé son séjour, afin de le saluer encore et le complimenter de nouveau. Pour tout remerciement, l'empereur leur adressa un léger signe et gagna

aussitôt son appartement. Tant de platitude l'écœurait ; et le soir, il ne put dissimuler son mépris en voyant la ville conquise s'illuminer en son honneur. Les Berlinois ne savaient que faire pour s'attirer les bonnes grâces du vainqueur; on se répétait qu'il avait dit : « Je ne sais plus si je dois être joyeux ou honteux de pareils succès ! » Mais ce mot cinglant ne ralentissait pas le servile empressement dont il était l'objet : on se bousculait pour l'applaudir quand, chaque matin, au Lustgarten, il passait la revue de sa garde ; on déclarait merveilleuses toutes les mesures qu'il ordonnait pour la sécurité et le bon ordre de la ville ; on obéissait au moindre de ses désirs ; même on se montra flatté de sa visite au tombeau de Frédéric et de l'empressement qu'il avait mis à s'emparer de l'épée du vainqueur de Rosbach. L'enlèvement du quadrige en bronze qui décorait la porte de Brandebourg aurait davantage attristé la population si quelques optimistes ne s'étaient trouvés là pour remarquer que, après tout, la perte était réparable, puisque le moule existait encore à Potsdam, chez le fondeur Jury.

Berlin se montra donc ravi de l'honneur que daignait lui accorder le vainqueur d'Iéna en consentant à occuper la ville. Il convient d'ajouter que ses soldats, ces effrayants soudards que la tradition représentait comme des égorgeurs d'enfants, sans loi ni Dieu, étonnaient par leur douceur et leur générosité. On citait ce fait : un militaire français arrive, avec son billet de logement, chez un tisse-

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rand ; il trouve quatre! nfants demi-nus, grelottant dans un galetas ; il fouille sa musette, donne une pièce blanche à chacun des petits et s'en va. Deux autres, adressés à une pauvre veuve, s'en allèrent de même, mais revinrent, deux heures plus tard, offrir à la malheureuse les rations de pain et de viande qu'ils venaient de recevoir. On remarqua aussi la discrétion d'excellent goût de plusieurs officiers français qui poussaient la délicatesse jusqu'à s'interdire, en présence des Prussiens, toute allusion aux événements de la guerre. Et ces traits n'ont pas été recueillis par des anas imprimés chez nous; ils nous proviennent d'ouvrages allemands, de souvenirs écrits par des Berlinois témoins de l'invasion. Le baron Ernouf a puisé dans des documents de ce genre la matière d'un très intéressant volume publié il y a quelque trente ans, et que doivent relire les curieux de certaines comparaisons ^.. On verra là avec quelle placidité héroïque les Prussiens supportaient le contact des vainqueurs. L'un deux, auquel, dans un mouvement de colère, un des nôtres avait arraché sa décoration, pressé par ses compatriotes d'exiger réparation de cette injure, calmait ceux-ci, disant : — « Ça ne fait rien... Il me reste du ruban chez moi ! » Un autre jour, s'éleva sur la promenade des Tilleuls une discussion si vive entre un officier français et un officier prussien que le commandant de la place, le général liuUin, crut devoir intervenir. Ayant fait comparaître les deux adversaires et

' Les Français en Prusse, 1801-1808, d'après les documents contemporains recueillis en Allemagne, \ vol. in-i2.

entendu leurs explications, il leur donna le conseil tout militaire de vider leur querelle sur le terrain. Le Prussien s'y refusa nettement, ne voulant pas, disait-il, se commettre avec un simple roturier, lui, noble de vieille souche. Une pareille excuse parut étrange à Hullin, ancien vainqueur de la Bastille et bon démocrate.

— C'est aussi pour cela sans doute, fit-il en riant, que, à léna, vous autres, officiers nobles, avez si lestement cédé la place à nos hommes. Vous ne nous jugiez pas dignes de faire votre partie !

Le Prussien ne bronclia pas, salua, remercia et se vanta de la chose comme d'un exploit.

27 janvier 1915.

La Prusse a élevé des autels à ceux qu'elle appelle les précurseurs de 1813, c'est-à-dire aux insurgés westphaliens tels que Katt et Daernberg-, aux poètes tels que Kœrner et Arndt, aux femmes mômes qui, comme Caroline de Baumbach, contribuèrent à ressusciter chez leurs concitoyens le sentiment national considérablement déprimé par la défaite. Ce que les historiens de là-bas négligent d'enseigner, c'est que, pour relever le front, ces prudents partisans attendirent que la France vît se ruer contre elle toute l'Europe. Leur rôle ne fut pas sans efficacité, encore qu'il ait été singulièrement grossi ; il eût été noble six ans plus tôt, alors qu'aucune voix d'outre-Rhin ne protestait contre les envahissements de Napoléon victorieux.

Mais le patriotisme prussien est ainsi fait : il s'effondre dans le malheur et ne connaît pas les révoltes désespérées ; l'Histoire, qui ne sert pas à grand'chose, permet du moins de constater qu'il est d'essence éminemment pratique et qu'il répugne aux parties dont l'enjeu est hypothétique et le gain

mal assuré. C'est ce qui explique le soin minutieux avec lequel on entretient pour le moment ses illusions, en les soutenant au moyen d'une armature de fausses nouvelles, de mensong'es, de hâbleries, de victoires imaginaires et de fantasmagoriques avancées. Si l'Allemagne savait, ce qu'on lui cache si jalousement, que depuis un an son « invincible » armée n'a point, sur notre front, avancé d'un pas et que bien loin d'être sous les murs de Paris, elle s'enlize dans la boue des mêmes tranchées où elle se terrait à la mi-septembre de l'année dernière, cette révélation déterminerait, de la Meuse à la Vistule, une débâcle morale qui hâterait le dénouement plus qu'une victoire décisive.

Ceux qui gouvernent à Berlin ne Tignorent pas, n'ayant point oublié ce qui se passa en 1806. Jamais peuple ne chercha la lutte avec plus d'arrogance que la Prusse de ce temps-là, avec plus de certitude du succès, de confiance vaniteuse et de joyeux orgueil ; c'était à coups de cravache qu'on allait reconduire les Français jusqu'à la Seine ; l'écrasement de ces insolents étrangers était escompté comme un fait acquis ; on s'embrassait, on se congratulait du grand bonheur advenu à la nation, et dès la nouvelle du premier revers, trop écrasant pour être contesté, cette folle ardeur se dégonfla instantanément, tourna en découragement subit : démoralisation, panique, fuite haletante, éperdue, débâcle générale équivalant à la décomposition.

De ce jour-là il n'y eut plus ni ombre ni velléité

de résistance. Presqul toutes les citadelles du royaume ouvrirent leurs portes à l'approche des Français. C'est tout au plus si on n'appelait pas l'ennemi ; en bien des villes fortes on lui fit un accueil qui ressemblait à une délivrance. Spandau se rendit sans tirer un coup de canon : Magdebourg, avec ses 22.000 hommes de garnison, capitula dès l'apparition de nos grenadiers ; le commandant de la place de Custrin, après avoir juré sur son épée de « tenir un an », vint en personne remettre les clefs au premier détachement français qui se présenta : 250 hommes, devant lesquels 4.000 Prussiens déposèrent les armes. Erfiirt se rendit, au grand soulagement des habitants, fort inquiets d'un dépôt de 25.000 quintaux de poudre contenu dans leur citadelle et dont ils redoutaient le voisinage bien plus que l'occupation étrangère. L'exemple ainsi donné, il sembla que c'était à qui capitulerait le plus vite : cette course à la reddition sans combat fut l'occasion de défections si lamentables qu'elles atteignent au comique; le cas des habitants de Schweidnilz est du nombre.

Schweidnitz était l'une des places les mieux fortifiées de la Prusse. Le grand Frédéric avait travaillé, durant treize ans, à l'entourer de formidables ouvrages défensifs, et les officiers français jugeaient que cette forteresse était tout aussi imprenable que passait pour l'être Luxembourg. Or à la nouvelle que l'ennemi approcbait, les administrateurs de Schweidnitz adressaient aux bourgeois de la cité cette peu héroïque proclamation qui peut ôtre citée comme un modèle de pleutrerie : « Amis et

concitoyens, nous avons aussi notre part de danger ; mettons notre confiance en Dieu. Si l'étranger pénètre dans nos murs, rendons-le-nous faA'orable par un accueil amical. Appliquons-nous à satisfaire ses besoins : il ne manquera pas de nous respecter comme de bons et dignes bourgeois qui savent se tenir à leur place et s'accommoder aux nécessités de la situation... Celui d'entre nous qui, par un faux patriotisme, se laisserait entraîner à quelque tentative de résistance, serait un insensé, traître envers ses concitoyens et envers lui-même. Savezvous la meilleure manière de sauvegarder nos biens, notre vie et notre santé ? C'est de rester bien tranquilles et d'éviter jusqu'à la moindre apparence de défense... »

Il faut remarquer qu'à la date où les habitants de Schweidnitz lançaient ce débonnaire manifeste qu'on ne peut décemment considérer comme un appel aux armes, ils n'avaient môme point l'excuse d'un danger imminent : pas un éclaireur français n'était en vue des remparts ; cette proclamation résumait d'ailleurs si bien l'état général des esprits dans la Prusse de cette époque, qu'elle fut reproduite par plusieurs gazettes sans aucun commentaire désobligeant, comme la profession de foi de citoyens paisibles et sages pour qui le patriotisme et l'honneur sont objets de luxe dont il faut savoir se passer.

Il y eut mieux encore : la ville d'Hirschberg, dans la vallée de la Boder, entre Berlin et Francfort-sur-l'Oder, la ville d'Hirschberg fut prise par im i^cid homme. On y venait d'apprendre l'entrée

des Français à Leipzig f t l'on s'attendait d'un jour à l'autre à les voir pénétrer en Silésie du côté de la Lusace. Hirschberg' se préparait donc à recevoir l'ennemi. Certain jour, un cavalier portant l'uniforme des chasseurs français, se présente brusquement à la porte de la ville, met le pistolet sur la gorge du factionnaire, annonçant que ses camarades sont proches et qu'ils arrivent en nombre. La sentinelle, soldat de la milice bourgeoise, remet, en claquant des dents, son vieux fusil dont la batterie était depuis longtemps détraquée. L'agresseur le consigne au poste, entre crânement dans la ville en émoi, se fait indiquer la meilleure auberge, y consomme un copieux dîner, remonte à cheval et disparaît. Plus tard seulement les bourgeois d'Hirschberg, en ne voyant point paraître le reste de la troupe, comprirent qu'ils avaient eu affaire à un « loustic » et que les annales de leur ville comptaient à leur actif un fait sinon glorieux, du moins unique dans l'histoire des guerres anciennes et modernes. Ils ne furent pas pour si peu déshonorés et la panique était si générale que nul ne pensa même à rire de l'aventure.

Le degré de patriotisme d'un peuple ne s'évalue pas au plus ou moins d'insolence et de brutalité dans la victoire, mais à Tobstinée et fière résistance dans la défaite. A en juger de la sorte, le patriotisme d'outre-Rhin est de qualité défectueuse puisqu'il ne résiste pas à l'épreuve. Chaque fois que les Prussiens furent vaincus, ils courbèrent le dos sous les coups, subirent l'affront sans colère et

jamais n'engagèrent de ces luttes désespérées où l Ton ne combat plus que pour l'honneur. Bien plus leur jactance proverbiale se change bien vite en platitude. En cette fm de l'année 1806 et dans les mois qui suivirent, les généraux prussiens, en grande tenue, se bousculaient obséquieusement aux Te Deum chantés pour célébrer notre triomphe, le peuple de Berlin se ruait aux spectacles gratuits ordonnés par l'autorité française, et illuminait, sous le regard des vainqueurs, en apprenant la conclusion de la paix, qui réduisait l'étendue de la Prusse de 6.000 à 2.000 lieues carrées 1 Ces humbles Berlinois, quand Napoléon les tint sous sa férule, rivalisaient de courbettes et d'agenouillements pour lui témoigner leur servilité. Ils l'acclamaient ; ils assistaient à ses revues, ils saluaient bas sur son passage ; et comme chacun renchérissait, de bassesse, sur son voisin, on en vint à ne plus savoir comment manifester son adulation.

Alors l'université de Leipzig trouva du kolossal. Je dois cette communication à l'obligeance de M. Camille Flammarion; le fait paraîtra incroyable, il est cependant d'une authenticité indéniable. Oui, les savants allemands, les prédécesseurs de ces doktors qui nous méprisent tous aujourd'hui, imaginèrent, « pour célébrer d'une manière éclatante la présence de l'immortel Napoléon au sein de leur patrie » de consacrer « dans le firmament » un monument éternel « à ce héros qui, au milieu du tumulte de la guerre et dans le cours rapide de ses victoires, daigne accorder à ce siège des

Muses (l'université en rf gestion) sa protection particulière ». Ceci est du texte allemand môme, et c'est en ces termes que les vaincus chantaient la gloire du conquérant.

Mais « élever dans le firmament un monument éternel», ce n'est point une petite affaire : ça coûte gros et la Prusse était sans argent. L'université s'en tira ingénieusement, à bon compte : elle décida de désigner désormais sous le nom d'Etoile de Napoléon (Napoleonsterne) la constellation d'Orion. « Ce groupe, disait l'exposé des motifs, s'étendanl jusqu'à l'équateur, est le symbole du génie qui a concilié les intérêts du Nord avec ceux du Midi : il renferme en même temps la plus belle et la plus grande nébuleuse que l'on connaisse, et cette nébuleuse nous offre une perspective d'innombrables mondes que l'œil ne peut atteindre. Quel nom des temps modernes pourrait, avec des titres aussi fondés à l'immortalité, se réunir à la série des noms brillants de l'antiquité, si ce n'est celui de l'auguste Napoléon ! »

Il faut être doué du génie de la palinodie pour concevoir, envers un étranger vainqueur, une pareille platitude, dont l'histoire du monde ne présente pas, probablement, un autre exemple. Qui aurait pensé que l'Etoile de Napoléon était d'invention allemande? Est-il besoin de le dire ? Dès que les chances tournèrent et que l'empereur chancela, la Napoleonsterne disparut du ciel boche et Orion reprit son nom mythologique. Rien ne prouve qu'on ne le changera pas, dans l'avenir, contre quelque autre. « Les Prussiens sont arrogants,

jamais fiers », a remarqué un sage, et l'homme du Destin qui leur réserve un nouvel léna pourrait bien ne pas échapper au singulier honneur d'être le nouveau patron de la constellation.

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