‹ Prussiens d'hier et de toujoursChapitre 20 sur 22 · GOETHE REPORTER MILITAIRE · texte numérisé non relu

GOETHE REPORTER MILITAIRE

Il débuta dans le métier le 2 août 1792, au camp de Recourt, près de Longwy, où il rejoignit les armées prussiennes en route vers Paris. Son ami, le grand-duc de Saxe-Weimar, qui commandait un régiment prussien, l'avait invité à suivre la campagne, désireux de lui offrir le spectacle delà marche victorieuse des Allemands et de leur entrée triomphale dans la capitale de la France.

Les premières impressions du poète ne furent pas des plus agréahles, encore qu'il voyageât en calèche, et qu'il eût toutes ses aises; la jactance des Prussiens l'inquiétait : ils ne parlaient que de « mettre à la broche et de manger tous les Français » et Gœthe augurait sagement qu'un tel menu serait de digestion difficile pour ces pauvres hères du Brunswick ou du Brandebourg, exténués de leurs marches dans la boue et affaiblis par l'insuffisance de nourriture. Les paysans lorrains ne paraissaient pas d'ailleurs de complexion à se laisser dévorer. Ce qui étonnait en eux, c'était leur fierté sans insolence, leur calme confiant dans l'issue de la guerre, et aussi un air de confortable et de bien-être qui

contrastait avec la misère des envahisseurs. Un soir, Gœthe veut partager son pain de munition avec deux jeunes viilag-eois de la Meuse, qui ont conduit sa voiture : ceux-ci considèrent, avec un dégoût stupéfait, la boule noire et gluante qui leur est offerte, et refusent, alléguant qu'ils ne pourraient jamais avaler ça. « Que mangez-vous donc chez vous ? — Du bon pain, de la bonne soupe, de la bonne bière... » Il semble que de ce jour-là» Gœthe comparant ces vaiîictis, si délurés et si résistants, à ses amis les vainqueurs, qui grelottaient et crevaient de faim et de dysenterie dans des « trous boueux », comprit que la France est, dans le monde, une nation à part. Aussi, après Valmy, aux Allemands désappointés, qui l'entouraient, adressait-il ces mots qui ont été cités bien des fois : « Ici et aujourd'hui, commence une nouvelle ère historique, et vous pourrez dire que vous en avez été témoins ». Ceci ne les réconfortait point du tout ; ils regrettaient môme très fort d'en être les témoins de cette ère nouvelle, qui commençait pour eux par leurs bagages perdus, leurs soldats épuisés et la plus lamentable déroute qu'eût encore enregistrée l'histoire militaire. Un mois plus tard, les Français étaient sur le Rhin, et Gœthe, rentré chez lui, guéri de toute velléité belliqueuse, se promettait bien de ne plus se mêler désormais à d'aussi aventureuses bas-arres.

Au printemps qui suivit, pourtant, le goût de la guerre le reprit; ses anciens camarades du régiment de Weimar, réunis de nouveau à l'armée

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