‹ Prussiens d'hier et de toujoursChapitre 3 sur 22 · TÊTES CARRÉES · texte numérisé non relu

TÊTES CARRÉES

encore : dans une bourgade du nord, un chef, logé en une villa que les propriétaires ont abandonnée, met, sans scrupules, dans sa cantine, un lot de miniatures de famille, œuvres charmantes et précieuses du xviii* siècle, et laisse, en échange, sa photographie et celle de sa femme, avec un mot galant à l'adresse de l'hôtesse absente ! Et celui-là est bien persuadé qu'il agit en gentleman d'esprit et que son joli geste sera grandement apprécié. Il y a bien longtemps que les sociologues suivent, avec consternation, les progrès de cette dépravation psychologique qui a perverti V honnête Allemagne. M. Albert Dumont cite, textuellement, une lettre qu'un soldat prussien adressait en 1870, de Normandie, à sa mère, la fraii Meyer, à Stolberg, près d'Aix-la-Chapelle. Et voici ce que, dans cette filiale missive, la brave frau Meyer put lire, avec effarement, je l'espère : « Chère petite mère, si Dieu veut que nous rentrions chez nous, il n'y aura plus pour nous de différence entre le mien et le lien. Nous serons tous de fieffés coquins. Il nous est ordofiné de prendre, dans les châteaux que nous occupons, tout ce qui n'est pas cloué ou vissé. Toutes les affaires de toilette, tableaux, glaces, pièces de toile, albums... Les officiers gardent leur supériorité dans cette circonstance et volent surtout de magnifiques peintures... Notre ober-major, le prince de Waldeck, me disait avant-hier : « Meyer, faites-moi le plaisir de voler tout ce que « vous pourrez; nous voulons montrer à ce peuple « qu'il ne s'est pas impunément engagé dans cette » guerre... » Je ne pouvais répondre que par

l'obéissance. Ci-joint quelques échantillons de mes larcins. »

Nous serons tous de fieffés coquins! Il me semble que, comme psychologue, ce Meyer-là surpasse tous les autres et qu'après quarante ans d'efforts et de prop^rès, les temps sont révolus où sa prédiction s'est réalisée.

29 octobre 1914.

Guillaume II, visitant certaines écoles de son empire, il y a quelque vino:t-cinq ans, et interrogeant les enfants sur l'Histoire (l'histoire de Prusse, la seule qu'on enseigne là-bas), fut vexé d'entendre les réponses que lui faisaient les élèves, très instruits du passé lointain de leur pays (au temps où les HohenzoUern n'étaient que de pauvres margraves ou de modestes élecletirs, sans thalers ni forteresses, sans grenadiers et sans fifres), mais très ignorants aussi des événements plus récents dont l'étude était réservée, comme il convient, pour les classes supérieures. Sa Majesté impériale jugea qu'il y avait là quel((uc chose à réformer ; que le plus pressé, pour un petit Prussien, est de savoir d'abord combien il est lieureux d'èlre né sujet du kaiser et de concevoir, dès l'enfance, tout l'orgueil justifié par ce titre enviable. Guillaume II décida donc, sans désemparer, qu'à l'avenir les jeunes Teutons apprendraient l'Histoire à rebours; c'est-à-dire qu'ils commenceraient par l'étude, éminemment fiattouse, des miraculeux événements

de i870 et de la merveilleuse constitution de TEmpiro, le monde datant, n'est-ce pas? de cette période à jamais mémorable. Des faits antérieurs, sans importance, on s'instruira s'il reste du temps, au fur et à mesure de l'avancement des études, de façon que ceux des écoliers qui ne suivront que les classes élémentaires connaîtront du moins leur bonheur d'appartenir à un maître aussi puissant et d'avoir à travailler toute leur vie pour le roi de Prusse.

L'idée parut géniale à une quantité considérable de doctors et de professors extasiés. L'un d'eux, nommé Hermann Grimm, se chargea de la préciser et delà développer respectueusement en un pesant travail dont M. Th. de Wyzewa fit naguère, dans la Revue des Deux Mondes, une critique aussi fine que judicieuse. Ce Grimm ne se doutait pas, probablement, tant l'Allemand a le génie inné de la contrefaçon, qu'il reprenait simplement une vieille théorie de d'Alembert, lequel, en un jour de paradoxe, avait émis un projet semblable, excluant toutefois, et très prudemment, l'histoire contemporaine de ce programme à renversement.

Imaginez, par exemple, l'intérêt que présenterait l'épopée de Napoléon si quelque magisler lunatique la racontait à ses élèves en débutant par l'agonie de Sainte-Hélène, pour remonter de là à Waterloo, événement que suivrait le retour de l'île d'Elbe, précédant la campagne de Russie, qui, elle-même, viendrait avant Wagram et Austerlitz. L'empereur serait couronné par le pape avant

l'histoire a rebours 13

d'être lieutenant d'artillerie, et son histoire se terminerait par les années d'apprentissage de l'école militaire de Brienne. C'est à rendre fou, et nos excentriques les plus hardis n'ont rien conçu d'aussi dément. Ainsi cependant, sur le désir du kaiser, soucieux que ses petits sujets commençassent par le plus beau, fut élaboré un programme de cours d'Histoire à l'usage des écoles et des gymnases allemands, et cet effarant margouillis des plus vénérables chronologies explique à lui seul bien des choses.

Avez-vous parfois vu, dans quelque bourgade d'outre-Rhin, les marmots de dix à douze ans ^rtir en bande de l'école? L'air insolent et dur, le sac d'écolier au dos, coiffés d'une casquette à la de Moltke, ils brandissent leur règle et arpentent la rue au pas cadencé comme s'ils entraient dans une ville conquise. C'est l'âge où on leur enseigne que la patrie prussienne est la reine de la civilisation, que le monde lui doit la lumière et que la gloire de ses armes invincibles inspire une sainte terreur aux pauvres petites nations qui l'avoisinent. C'est l'âge où, en fait de catéchisme, on apprend au petit Prussien qu'une trinité auguste a créé le monde moderne : les trois dieux qui la composent forment « un tout idéal et indissoluble », ein luigetrenntes idéales Gaiizes : Guillaume I", Frédéric le Noble et Guillaume II. — C'est l'âge où on lui montre, au début de chaque leçon, l'image impériale : «Qui est-ce? » L'enfant répond en s'inclinant : « C'est Sa Majesté l'empereur ». — « Que

lui devons-nous ? ajoute l'instituteur d'un ton recueilli. — « Nous lui devons tout ce que nous avons et tout ce que nous possédons... » Et le cours continue par l'exposé détaillé des victoires allemandes contre la France dégénérée. De tout ce qui a précédé cette phase éphémère, pas un mot. Avant 1870, c'est la nuit, le chaos.

Il n'y a pas besoin de vivre long-temps en Allemagne pour y constater une dissemblance frappante entre les marmots de dix à douze ans et les adolescents qui atteignent leur quinzième année. Ceux-ci n'ont plus de gaieté enfantine, on les croirait déjà, a dit Victor Tissot, « accablés sous le poids des soucis de l'avenir ». Ah ! c'est qu'à ces derniers, la vie a déjà apporté une terrible désillusion : leur maître a abordé le second chapitre de V Histoire à rebours et ce chapitre est déjà moins séduisant que le premier. Certes, on leur a caché qu'en 1860, la Prusse fut en guerre contre le reste de l'Allemagne : on leur a présenté cet incident comme « une fable, un apologue », ein halbinythische Gesialtung, et ils n'y ont rien compris. Les allusions à certains événements survenus en 1806 et nO^ n'ont pas été plus claires ; on a simplement parlé de démêlés fâcheux avecl'ennemi héréditaire, le turbulent voisin français, couvert de crimes et âpre à la conquête ; mais à quinze ans, les curiosités sont en éveil et l'élève a trouvé moyen de se renseigner hors de l'école. Quelle déception ! Eh ! quoi, la Prusse a été vaincue, humiliée, réduite à néant? les souverains ont dû mendier la pitié du vainqueur? Ces révélations désenchantantes ont

assombri rame de l'enfant. Ce sera bien pis quand, à l'âge des diplômes, il lui faudra s'instruire des annales plus anciennes encore.

L'étudiant allemand n'est pas gai. Pâle, réfléchi, il a l'air famélique et sournois; il passe de longues heures silencieuses à sucer le tuyau d'une pipe en ruminant de vieilles rancunes. Dame! c'est qu'il subit la rude épreuve d'apprendre, par les livres, qu'il fut un temps — très peu lointain — où la Prusse était un pauvre petit Etat, le dernier, le plus humble de tous, gouverné par des souverains dont la brutalité et l'avarice étaient la risée de l'Europe ; qu'un de leurs rois était si pingre qu'il faisait remettre des « redingotes à ses boutons » et rognait sur la nourriture de son (ils pour s'acheter des grenadiers ; qu'un autre — dont on ne peut pas raconter la vie privée devant les dames — doit le meilleur de sa renommée au goût qu'il professait pour la littérature et la philosophie françaises; à cette époque-là, l'empereur d'Allemagne ne s'appelait pas IlohenzoUern, nom qui, auparavant encore, était inconnu partout ailleurs qu'aux environs d'un vieux donjon de Souabe dans lequel vivaient des landgraves pillards que leurs voisins méfiants tenaient en légitime surveillance...

Et comment donc M. Grimm va-t-il présenter tout cela? Car il n'y a rien de plus décevant qu'une liistoire qui commence bien et finit mal. C'est très simple : de léna, de Valmy, des débuts misérables et des grands-parents peu recommandables, il no souffle mot. Il remplace les faits par

des statistiques; jonglant avec les chiffres, il triomphe, et prouve, par les mathématiques, au petit Prussien émerveillé, qu'il est un être supérieur et privilégié dont les souverains sont visiblement les instruments de la Providence. Avant la Prusse, le monde était barbare ; depuis qu'elle existe, les ténèbres ont disparu et son soleil s'élève de jour en jour plus radieux sur le monde. Ce téméraire professeur se doute-t-il qu'il promulgue effrontément au rang de science les anodins palliatifs dont on accusait jadis — et faussement d'ailleurs — le père Loriquet? Mais étonnons-nous maintenant des mensonges que débitent les agences berlinoises : elles notent l'histoire d'aujourd'hui dans le même ton que les manuels scolaires emploient pour orchestrer celle d'autrefois. Telle est, là-bas, la méthode officielle. C'est un système.

L'heure est proche, évidemment, où l'histoire de Prusse, par quelque bout qu'on la prenne, et surtout à rebours, commencera par un chapitre déplaisant. Et comment fera-t-on pour passer celuilà sous silence ? Décidément le procédé ne vaut rien, et je lui préfère celui qu'employait, vers 1807, pour apprendre l'histoire aux petits Prussiens, un certain lalm, professeur de gymnastique que l'Allemagne a placé au rang des héros. Quand lahn, accompagné de ses élèves, passait à Berlin, sous la porte de Brandebourg, découronnée de son char de la Victoire qui galopait alors sur la route de Paris, il leur demandait : « A quoi pensez-vous? » Si les enfants répondaient évasivement, lahn leur allongeait de formidables soufflets. « Vous devez

penser, grondait-il, que vous êtes des fils de vaincus, et que votre devoir est d'aller chercher en France le char de la Victoire, descendu de là-haut, et qu'a emporté Napoléon... »

Ça, au moins, c'était " la leçon de choses », la vraie école à la prussienne ; et quand les élèves de lahn arrivaient au régiment, ils étaient tout dressés à recevoir les coups de pied et les gifles qui, là-bas, font entrer la théorie du soldat dans les cerveaux les plus obtus.

12 décembre 1914.

Gomme tout le monde je connaissais le mot et croyais saisir sa signification ; j'aperçois maintetant que je ne comprenais ni l'importance ni l'étendue de la thèse qu'il représente. Je pense que nombre de bonnes gens sont dans mon cas, ce vocable prétentieux faisant illusion et ayant, ma foi, l'air de désigner une théorie politique établie sur des bases sérieuses. Il n'en est rien : le pangermanisme est une mystification colossale, une de ces plaisanteries de pesanteur formidable chères aux Teutons de pure race.

J'aurais cru qu'on entendait par la l'union conclue, en vue de la domination universelle, entre tous les pays allemands. La chose, ainsi envisagée, demeurait raisonnable ; mais ce n'est pas cela du tout. Les purs pangermanistes, et ils sont légion outrc-Rliin, établissent d'abord et posent en principe que le peuple allemand est « le peuple élu », le véritable peuple de Dieu, marqué, de toute éternité, pour régénérer riuimanité. Ce n'est pas leur faute, aux Boches, si le Très-Haut les a choisis

pour cette mission sainte : quelques-uns même en souffrent dans leur modestie et regrettent tout bas le temps où ils se figuraient être des hommes comme les autres. Mais ils n'y peuvent rien changer ; il faut bien qu'ils acceptent cette supériorité incontestable et innée ; le ciel s'est montré envers eux si prodigue de ses dons ! Ils possèdent la pureté des mœurs et la candeur de Lohengrin, le goût sûr et délicat, le culte de l'idéal, des estomacs infatigables, une étincelanto pléiade d'artistes de génie et des savants infaillibles. Tel est le point de départ de la thèse, et vous la trouverez complaisamment et tout au long exposée dans un ouvrage — illisible d'ailleurs — dont le titre e&i les Fondations du XIX' siècle, et qui a eu pour parrain et pour propagateur le kaiser lui-même.

Ceci admis, sans contestation possible, les pangermanistes exposent que la nation privilégiée no se compose pas seulement des populations qui emploient plus ou moins correctement la langue de Gœtbe, boivent de la bière, portent le casque a pointe et fument des pipes en porcelaine ; ils revendiquent aussi, comme leurs, les régions où l'on devrait parler allemand, et où on s'en abstient obstinément par suite d'un coupable mépris des traditions, auquel il est urgent de remédier radicalement. Allemands, par suite, les Suédois, les Norvégiens, les Danois, les Hollandais, les Anglais, les Belges, les Russes de Courlande, les Hongrois, les Polonais : allemandes, la Boliême, la Lombardie, la Serbie, la Croatie, la Suisse, la Flandre française, la Champagne, hi Franche-Comté et la Bourj^ogne.

Ce ridicule fatras de niaiseries, appuyé de preuves pseudo-historiques qui dépassent en extravagance les plus « loufoques » conceptions du défunt auteur de Deux et deux font cinq^ est très sérieusement servi à rAllemag"ne par les plus illustres érudits et les plus profonds penseurs de Leipzig-, de Munich et de Berlin. Ils ne s'arrêtent pas en si heau chemin, et dans leur prurit d'établir que rien n'est bien que de chez eux et qu'aucun mortel ne peut avoir de génie s'il n'est de race teutonne, ils se sont livrés à une laborieuse enquête qui leur assurerait chez nous un cabanon dans quelque maison nationale de santé.

A force de falsifier les textes, d'échafauder des hypothèses et de torturer les étymologies, ils sont arrivés, en effet, à se persuader que tous les grands hommes dont s'honore l'humanité appartiennent, pour peu qu'on les examine de près, à la grande famille allemande. Dante était Allemand; il suffit d'étudier ses portraits pour acquérir la certitude de cette origine ; saint François d'Assise était Allemand : sa vocation de bâtisseur d'églises — qui l'oùt cru? — sa ferveur évangélique l'établissent surabondamment ; Pascal était Allemand, la preuve en est qu'il n'aimait pas les jésuites; Montaigne élait Allemand : il n'y a qu'à le lire avec intelligence pour s'en convaincre à tout jamais. Ainsi des autres.

Un certain Herr Professor Ludwig Woltmann s'est appliqué même à démontrer que tous les fameux artistes de la Renaissance italienne provenaient également de parents teutons : Benvenulo Cellini, notamment, dont la barbe était blonde,

tirant sur le roux; 3Iichel-Ange Buonarotti, dont le véritable nom, Bohn-Rotto, ou, peut-être, Beon- Rad, indique une origine saxonne ; Léonard de Vinci ne s'appelait pas Vinci, mais Wincke ; ne vint-iJ pas au monde, d'ailleurs, dans le château d'Anchiano dont l'appellation dérive manifestement du vieil allemand Anke ? Précisément, dans le voisinage de ce manoir aujourd'hui en ruines, se trouvent plusieurs localités dont les noms paraissent, aux esprits superficiels, être de tournure tout italienne : Lamporecchio, Tizzana, mais qui, pour les doctors pangermanistes de Berlin doivent s'écrire Lamprecht et Tietz. En ce qui concerne Raphaël, il faudrait être ignare pour contester sa nationalité tudesque : sa famille habitait Colbordolo, — traduction évidente de Heribord ou Hellisport, — et son nom de Sanzio ou Sa?iti correspond à Sandt, très répandu en Allemagne. Au reste, le grand peintre de la Madone avait « la figure d'un dessin noble », la barbe blonde et ses traits étaient « le miroir d'une belle âme »... Ainsi, plus de doute ! Un autre pince-sans-rire de là-bas, le doctor Reimer, dans un volumineux ouvrage intitulé Une Allemagne pangernianiste, a fait mieux encore : il a prouvé que le Christ fut Allemand. Dégustez ce syllogisme : si Jésus-Christ n'est pas d'origine teutonne, il doit être considéré comme un mythe ; or, personne ne peut dire que le Sauveur est un mythe : ergo... il était Allemand ! D'abord la tradition assure qu'il était blond : s'il existe des esprits assez butés pour ne point s'incliner devant une preuve de ce genre, le docte Reimer en tient d'au-

très en réserve : il suflit d'analyser le nom de Jésus : la première syllabe, Jes, est manifestement une altération de la syllabe Ger ; la seconde syllabe, us, est la terminaison latine de tous les mots masculins et équivaut par conséquent à Tallemand man. Donc, Jésus se nommait Germau. Est-il quelque chose de plus lumineux ?

De tout temps il exista des mystificateurs dont Tamusement fut de tripatouiller THistoire, On nous a prouvé de la sorte que Napoléon n'avait jamais existé et que le maréchal Ney était mort octogénaire, dans son lit. Personne ne s'occupe chez nous de ces élucubrations fantasmagoriques ; seuls quelques détraqués se plaisent à ces paradoxes historiques. Nous possédions môme, il y a quek[ues années, un joyeux auteur d'opérettes qui introduisait Molière à la cour de Chilpéric et se décernait à lui-même, pour cette cocasserie et d'autres similaires, le titre de compositeur toqué. Je supplie le lecteur d'être bien persuadé qu'il n'y a rien ici de pareil : les livres où sont exposées les extravagances pangermanistes sont accueillis comme parole d'Evangile par toute l'Allemagne studieuse ; les revues les plus anciennes et les plus sérieuses, les Profcssoren Blœtler, écrites spécialement pour les universitaires allemands, la Litterarische Central BlaUe, la Beiiage, ont analysé les livres de Woltmann et de Reimer avec la gravité que méritent des ouvrages scientifiques de premier ordre. Ils se trouvent dans les bibliothèfjues les plus sévères et le kaiser s'est employé à les répandre. Ceux qui douteraient qu'un

peuple réputé réfléchi puisse s'enthousiasmer pour de telles âneries et manifester par là qu'il est « dangereusement malade, insolemment vaniteux et bouffi d'un orgueil effroyable », liront avec grand profit une très curieuse élude publiée il y a quelques années en Angleterre par le docteur Emile Reich, Germany's swelled Head [la Vanité allemande), qu'atraduite en français M. Henri 3Iansvic. On verra là jusqu'où peut aller, sous les auspices d'un empereur atteint de mégalomanie, la démence d'orgueil d'un peuple auquel on fait croire qu'il est le dispensateur de toute civilisation, l'instrument de la Providence, et que ses ennemis sont les ennemis de Dieu.

, Encore faut-il expliquer ce phénomène, unique dans l'Histoire, d'un souverain communiquant volontairement à tous ses sujets sa folie de suprématie universelle dans le présent, dans le passé et dans l'avenir. Cette explication, le docteur Reich nous la fournit : on ne doit voir là qu'une revanche des humiliations de jadis. La Prusse est une parvenue et il est notoire que, de tous les orgueils, celui des parvenus est le plus effréné. Pendant des siècles, les Prussiens ont été molestés et bafoués par tous les peuples de l'Europe ; pendant des siècles, les princes allemands ont baisé des mains et léché des bottes, implorant des subsides, se faisant les serviteurs des nations vieilles et puissantes. De nos jours encore, les Allemands émigrés en Amérique, en France, en Russie et ailleurs se comptent par millions; ils vivent dans la situation démoralisante des sans-patrie ; ils sont domestiques, va-

iets de ferme, commissionnaires, toujours à gages, obligés à la soumission perpétuelle.

Or la conception pangermaniste n'a d'autre but que de relever tous ces fronts courbés, de stimuler chez ces pauvres hères un orgueil immense de leur origine et de leur nationalité. D'apprendre à n'en point douter, puisque leurs infaillibles savants le proclament, que tous ceux qui ont fait la gloire de la (c collectivité humaine » sont de sa race et de son sang, voilà qui suscite chez ce peuple errant un sentiment de supériorité extraordinaire et une vanité sans pareille; cela le prépare à défendre, au jour venu, un si bel héritage et Faide à oublier le temps pas très lointain oii, lorsqu'un étranger crachait au visage d'un Prussien, celui-ci se contentait de s'essuver et disait Immblement : « Tiens ! il pleut ! »

17 février 1915.

C'est Berlin, la ville impériale : 2.064. 133 habitants, selon les derniers recensements, presque autant qu'en compte Chicago.

A l'époque où, chez nous, régnait Louis XIII et où Paris déjà était « non une ville, mais un monde », Berlin n'avait que quelques maisons. Aucune cité, en Europe du moins, n'offre l'exemple d'une croissance aussi rapide. La ville renferme aujourd'imi un nombre d'habitants trois fois supérieur à celui de toute la population de l'État dont elle fut, il y a trois siècles, déclarée riuimble capitale, et rien ne symbolise mieux ce que M. Lavisse appelle « l'obscur effort continu qui est le trait principal de l'histoire de la Prusse ».

Est-ce parce qu'une loi de la nature exige que pour être viable et sain, tout être, toute plante même, doit être l'œuvre lente et normale du temps qui ne respecte rien de ce qui se fait sans son concours? Cette loi mystérieuse régit-elle aussi bien la croissance des cités et des agglomérations humaines? Ce qui est certain, c'est qu'en dépit

de quelques beaux aspects, Berlin est une ville déplaisante. Les horticulteurs disent d'un arbre grandi trop vite qu'il n'est bon à rien, qu'il a filé. Berlin est une capitale qui a filé. Si on excepte ses musées, qui sont de premier ordre, tout y est ennuyeux. Beaucoup de villes d'Allemagne, môme celles qu'on a audacieusement modernisées, sont séduisantes et retiennent : personne n'a jamais aimé Berlin. Sans s'arrêter à l'appréciation des Français, de Voltaire, du peintre Pesne, de Chamisso, qui nous ont laissé le témoignage de leur peu de goût pour la capitale prussienne, Mozart avait celle-ci en telle horreur qu'il refusa la place de maître de chapelle de l'Opéra, qu'on lui offrait avec 3.000 thalers de traitement, et préféra garder à Vienne sa solde de 800 florins : Schiller considérait Berlin comme le foyer de la démoralisation et de la ruine du goût en Allemagne; Goethe se plaisait à répéter que l'esprit berlinois était l'antithèse de son esprit à lui. Quant à M"*" de Staël qui, pour narguer Napoléon, jugeait les choses d'Allemagne avec une sentimentale indulgence, elle sentait son optimisme faiblir en présence de cette ville maussade qui, disait-elle, « n'offre pas une apparence sérieuse ». Aujourd'hui le prétendu enthousiasme des Berlinois eux-mômes sonne faux : tous prêtèrent la vieille bourgade dans laquelle eux ou leurs parents sont nés, à la ville impériale qu'on n'aborde que pour y trafiquer, et que l'on quitte dès qu'on a conquis la petite rente suffisante pour vivre en un endroit moins instable et moins antipathique.

C'est que Berlin est bien véritablement la capitale du toc^ la métropole de la nouvelle Allemagne, pays de la contrefaçon et de la camelote. Tout y est factice, tout y est imité. Sous le plâtre effrité des monuments apparaît la brique ; les pierres de taille sont en béton, le bronze en fonte, le marbre en simili, les tuiles en carton goudronné et le chêne en sapin de Norvège passé au brou de noix. Les rues déconcertent et affligent les yeux par rincohérence de leurs constructions : il y a des maisons de Banque qui ressemblent à des églises, des études de notaires qu'on prendrait pour des forteresses. Tel bourgeois placide se fait construire une demeure semblable àcequ'ilimagine qu'étaient, dans leur état de neuf, les vieux burgs du Rhin, avec mâchicoulis, créneaux, herses, ponts-levis, échauguettes et tourelles à poivrières, le tout peint en rouge sang de bœuf, si ridiculement moyenâgeux que l'architecte chevelu de Jérôme Paturot en aurait lui-même frémi d'horreur. Tel est le néostyle allemand qui se répand dans tout l'empire comme une épidémie désastreuse; vous avisez un monument considérable représentant un lion furieux, la gueule ouverte, la crinière au vent, les griffes menaçantes ; vous approchez... — c'est une boîte aux lettres. Dans les gares le guichet des billets est un temple étrusque, alourdi de basreliefs — étrusques également — représentant des voyageurs en vestons et en chapeaux melons enregistrant leurs bagages ou buvant le bock « de l'élrier w, et jusqu'au fond des retirade vous trouvez des palères affectant la forme de griffons ailés.

des loquels en simili fer forgé et de l'acajou « en imitation d'imitation».

Ce goût du pastiche à bon marché qui exerce ses ravages en Allemagne a pris naissance à Berlin oii il règne sans conteste et oii il s'étale sans protestation. Dans la chambre d'hôtel ou dans l'appartement garni qui abrite le voyageur, meubles somptueux : tables à pieds sculptés, armoire Renaissance, fauteuil gothique, guéridonLouis XIV, pôle-môle. On s'installe; le guéridon est boiteux^ le plateau de la table est décollé, le fauteuil aux lourdes assises tangue comme un rocking-chair, les chaises craquent au premier usage. Rien de tout cela n'a coûté cher, il est vrai : ça résistera deux ans, quatre ans au plus peut-être, peu importe, ici tout est provisoire; rien n'est fait pour durer. A l'endroit où l'on a vu, six mois auparas'ant, de pesantes maisons neuves construites à la flamande, on retrouve d'autres maisons plus neuves, non moins pesantes, en style « rococo », et il en fut toujours ainsi depuis Frédéric-Guillaume P', s'acharnant à bâtir, puis à démolir pour rebâtir sur d'autres plans les immeubles de l'avenue des Tilleuls.

Des magasins l'étalage est colossal ; la vitrine troue le trottoir, s'enfonce jusqu'au soits-sol, aveugle le premier étage; derrière les glaces, c'est un entassement d'objets jetés l'un sur l'autre et un fouillis, d'aspect opulent, simulant l'abondance et visant à l'encombrement. Entrez dans la boutique : elle est vide, sans profondeur, sans rayons ni comptoirs ; tout est pour la montre. Tout aussi est ù bon marché ; dans certains magasins de luxe, les

prix sonl uniformes : 3 marck (3 fr. 75) ; c'est le maximum. Ainsi sont marqués de magnifiques peignes d'écaillé qui sont en corne, ou de riches nécessaires d'ivoire fait en celluloïd ; la soie est en lustrine, l'or en fer blanc jauni, le diamant en verre, le drap en jute, le maroquin en papier chagriné, et les émaux v façon Limoges » en décalcomanie. La qualité d'aucun de ces articles n'a d'intérêt ; seul importe le bas prix, et ce schick indéfinissable et de mauvais aloi qui constitue l'idéal de la contrefaçon. Les très rares magasins où Ton vend des objets d'or ou d'argent contrôlés ou des bijoux authentiques inscrivent en lettres énormes à la devanture : Echt ! Echt ! (vrai), comme pour signaler un phénomène invraisemblable. Encore n'y faut-il entrer qu'avec une demiconfiance ; ils sont d'ailleurs peu fréquentés, le Berlinois préférant de beaucoup à l'objet soigné et précieux la camelote qui en est la copie et qu'il n'est pas apte à distinguer de l'original. Car il aime le faux, il s'y complaît, il en vit; au point que depuis deux siècles il s'obstine à nommer avenue des Tilleuls la grande artère de la ville qui n'est plantée que de marronniers, et qu'il a pris dans notre langue certains mots — délicatesse ou galanterie, par exemple — qui le séduisaient par leur assonance, mais dont il ignore totalement le sens, aucun trait du caractère ou des mœurs d'outre-Rhin n'en pouvant justifier l'emploi. Il s'en sert tout de même, car il les juge schick; seulement délicatesse désigne la charcuterie la j)lus indigeste, et galanterie la mercerie commune.

Aussi peu sincère est la cuisine ; ceci, là-bas, n'importe guère, quant à la qualité du moins. Montaigne déjà disait : « L'Allemand ne mange pas, il avale». Pourvu qu'il soit rempli, fût-ce de pain KK, peu s'inquiète-t-il du reste. Aussi, exception faite de quelques maisons très anciennes, de jour en jour plus délaissées, les restaurants de Berlin sont tous tombés au même niveau : partout menus semblables, prix égaux; la demi-restauration coûte 1 mark 50 ; pour un mark de plus, on a la restauration complète. Et ce qu'on absorbe pour cette somme modique, c'est à frémir. On vous sert du saumon, qui n'est que de la morue passée 'au carmin, et des trufles découpées dans des betteraves fumées ! Nulle part l'art des falsifications n'est pratiqué comme à Berlin; les Berlinois ne s'en fâchent ni ne s'en inquiètent : ils s'en amusent ; témoin leur légende de la mouche qui, se sentant malade pour avoir bu du lait fabriqué avec de l'eau de chaux, se traîne vers un morceau de sucre afin de se refaire un peu; mais ce sucre est en plâtre et la mouche ne se sent pas mieux ; elle essaye ainsi du vin, du miel, de la graisse et de bien autres clioses encore : chacune de ces tentatives accroît son malaise. Enfin comprenant qu'il est impossible de vivre dans une ville où tout est poison, elle se décide au suicide et se précipite sur un papier tue-mouche^ où elle va trouver la mort. Miracle ! Le produit destructeur, falsifié lui aussi, est non seulement inofFensif, mais il contient un suc délicieux dont la mouche se gave ; et subitement guérie, elle reprend son vol, rensei-

gnée sur l'endroit où elle trouvera désormais une nourriture saine et réconfortante.

Il est donc entendu, avéré par les Berlinois euxmêmes, que tout ce qu'on vend, tout ce qu'on mange dans la capitale de FEmpire est de qualité inférieure. La bonne humeur avec laquelle ils en conviennent affirme leur insouciant sentiment de n'être là qu'en passant. Ils s'accommodent de ce qu'on leur donne comme un voyageur se résigne à la méchante cuisine d'un hulfet de gare qu'il ne fait que traverser. Car Berlin n'est la patrie de personne : on ne s'y fixe que pour affaires : encore bien peu de gens prennent la peine de s'y installer. On a calculé que sur 100.000 immigrants qui y arrivent, deux mille à peme sont accompagnés de leur femme et de leurs enfants; on vient là seul, comme il convient pour un séjour provisoire. Le sens et le goût du chez soi y sont inconnus; la vie de famille n'existe pas. On loge en garni. Les négociants, les bourgeois, les médecins, les avocats occupent une ou deux chambres seulement de leur appartement et louent le reste, tout meublé, aux passants. Avoir un vaste logement pour sous-louer des chambres est le rêve de toute fiancée berlinoise. Aucun besoin d'intimité ni de confort. Beaucoup de familles ont l'habitude de no jamais souper à la maison. On s'en va à la brasserie; les hommes se groupent à une table, les femmes à l'autre, avec les domestiques, s'il y en a; et c'est ainsi que dans la ville impériale, éprise, jusqu'au délire, du factice, du clinquant, du faux luxe, de

l'instabilité, s'élabore, depuis 1871, une démoralisation qui se répand comme une épidémie. Chaque jour, depuis quarante-quatre ans, un pan de l'ancienne probité, de la proverbiale sentimentalité allemandes tombe et s'écroule, et sous rinfluence de cette capitale trop vite et démesurément grandie, s'est perdu le culte des traditions domestiques.

J'ai, pour ma part, trop rapidement visité Berlin pour qu'il m'ait été possible d'y faire autre chose que m'y ennuyer copieusement; mais j'emprunte ces constatations à des notes de voyages de M. ï. de Wyzewa qui y a séjourné à plusieurs reprises et qui, il y a quelque vingt ans déjà, publia ses impressions sur la Vie et les mœurs de la nouvelle Allemagne. Nul n'a jugé nos ennemis avec plus de finesse, de pénétration et d'esprit. Il conclut qu'avec son amour effréné, son culte du faux, du toc et du mesquin, Berlin, dressé comme une tour de fer au milieu de l'Europe, souffle sur le monde entier un air meurtrier. Et quelle victoire pour nous, déjà, d'avoir échappé pour jamais à cette contamination, à cette inondation de mauvais goût et de camelote qui nous submergeait, sous prétexte de Kultur! Sorti de ce cloaque où il risquait de s'enlizer, le vaisseau qui sert d'emblème à notre Paris si épris, contrairement à sa prétentieuse rivale, de tout ce qui est vrai et sincère, va poursuivre à pleines voiles sa marche vers son idéal de franche et loyale beauté. La ville de Berlin, elle, a pour arjnoiries un ours qui, dressé sur ses pattes de derrière, s'efforce à danser et tente de

faire le beau. Quelque soit le margrave ou l'électeur qui ait octroyé jadis au chef-lieu de Brandebourg ces armes parlantes, il faut reconnaître que, ce faisant, il était du coup passé maître en allégorie prophétique.

3 avril 1915.

Si l'on pouvait supposer les Allemands capables d'une de ces mystifications qui marquent dans l'histoire des plaisanteries épiques, d'une de ces i'arces d'atelier telles qu'en perpétrait jadis le joyeux Vivier, on serait tenté de croire que leur fameuse « kultur » — la a kullur » dont ils se disent si tiers — est une invention vaudevillesque destinée à égayer considérablement, si possible, l'épopée tragique de leurs voraces et brutales convoitises. Mais c'est là une hypothèse inadmissible et déraisonnable : l'ironie est inconnue de l'autre côté du Rhin, et lorsque les Boches exaltent le miraculeux raffinement de leur civilisation, ils y croient « dur comme fer » et sont profondément convaincus que le monde entier jalouse leur éclatante supériorité.

Cette conviction périlleuse, d'origine exclusivement prussienne, n'est pas nouvelle; elle date du temps lointain où la Prusse était, sous ses premiers rois, un piètre État que le dédain des g-randes puissances pour ces demi-sauvages laissait incon-

sidérément se développer. J'aurais bien voulu connaître celui qui, le premier, lança ce mot de kultur dont la fortune fut si singulière ; je crois que c'est Kant; mais je n'en suis pas certain. Il faudrait, pour être fixé sur ce point, avoir le courage de lire tous les écrits des philosophes allemands, et il y en a ! Un « poilu » reculerait devant une telle entreprise...

Kant posait donc en principe que « l'ordre social parfait est le dernier terme de la culture », et que « l'homme a deux fins et deux devoirs : la perfection pour soi et le bonheur des autres ». « Vis-àvis de moi, argumentait-il, je dois avoir en vue la perfection, non le bonheur; vis-à-vis des autres je dois me proposer le bonheur, non la perfection, » On pourrait là trouver en germe toutes les outrecuidantes maximes qui ont bouffi d'orgueil la moutonnière Allemagne et l'ont conduite à la plus néfaste infatuation.

Car vous pensez bien que dans ce pays d'ergoteurs et de logiciens les propositions de Kant ont été reçues mieux que paroles d'Évangile ; tous les professeurs de Berlin, d'iéna, de ïubingen et d'ailleurs, s'acharnant là-dessus depuis un siècle, se sont persuadés qu ils ont mis le précepte en pratique : Kant avait indiqué le chemin de la perfection sociale et ses commentateurs, dès la fin du xviii" siècle, rêvaient l'âge d'or et parlaient déjà d'en faire bénéficier le monde entier ; Ficlite srlorifiait l'Etat prussien comme étant Véducateiir du (jenre humain. Scharnhorst et ses collaborateurs se

vantaient d'avoir « imprimé pour jamais à l'armée prussienne le caractère d'une sérieuse culture »; le mot avait fait fortune : avant même les désastres de 1806, l'Allemagne entière en était grisée; il revenait à tout propos et l'on enseignait dans toutes les chaires que « le triomphe de cette culture serait celui de Dieu sur la terre et la défaite de la bande de Satan », c'est-à-dire de la France.

Partie sur cette voie engageante, mais dangereuse, la philosophie allemande dérailla : Hardenberg, sous le pseudonyme de Novalis, prophétise — avant 1800 — que « l'Allemagne devance les autres peuples européens et travaille à une époque supérieure de la culture » — encore ! Cette avance incontestable doit lui donner « sur les nations voisines une écrasante prépondérance » ; — Schelling, qui vivait dans la première moitié du xix° siècle, en arrive à se demander si le destin de l'Allemand n'est pas, tout simplement, « l'immortel destin de l'homme, en ce sens que seul il franchit toutes les différentes étapc;i que les autres peuples représentent isolément, pour réaliser à la fois la plus haute et la plus riche unité dont soit capable la nature humaine »... Qu'on ne sétonne pas de ce galimatias : ces doktors allemands, grands emmagasineurs de formes et d'idées, ne parviennent jamais à les exposer à leur gré, et — comme l'a fort justement remarqué Lavisse — « portent en eux un chaos dans l'attente d'un fiât lux qui ne viendra jamais ».

S'ils écrivent péniblement, ils n'en ont pas moins la conviction indéracinable de leur perfec-

tion. Frédéric Schlegel, en 1842, enseigne, le plus sérieusement du monde, que « l'Allemagne synthétise le goût artistique des Italiens, la rhétorique des Français, le talent historique des Anglais, la poésie et le patriotisme des Espagnols, de sorte que l'esprit germanique est le sens intérieur qui réunira ces quatre forces élémentaires en une vivante conscience; ainsi renaîtra le Verbe impérissable ». On avait déjà entendu dire, par Schelling, que « ce Verbe divin s'incarnait chez l'Allemand, éducateur providentiel de l'humanité », et peu à peu on en vint à plaindre, très sérieusement, ces pauvres peuples qui n'avaient pas le bonheur d'être allemands, et à prêcher simultanément l'épanouissement de la culture et de la force germaniques. Le doux Schleiermacher, en vertu de cette activité teutonne, s'écriait : « Je prends possession du monde entier ! » et Schelling, dans un délire de satisfaction conquérante, se proclamait « le maître de la nature » ! Plus récemment Th. Lange écrivait : « Les peuples à l'enlour sont ou bien des fruits mûrs, bientôt llétris, quun prochain orage peut secouer de l'arbre, tels que Turcs, Grecs, Espagnols, Portugais — ou bien ils sont orgueilleux de leur race, mais sénilement raffinés, comme les Français. Nous, Allemands, nous sommes destinés à être la férule qui corrige et guérit toutes ces dégénérescences. »

A ceux qui auraient le loisir et la liberté d'esprit nécessaires pour étudier de près ce cas de vanité épidémique, unique dans les annales humaines, je signale un petit volume de M. René Lote, professeur

au lycée de Troyes : Du christianisme au germanisme; l'évolution religieuse du XVIIt siècle et la dé dation de l'idéal moderne en Allemagne. On y pourra suivre les différentes phases de la maladive infatuation que l'Allemagne doit à ses philosophes et l'on y verra comment, fidèles aux leçons de Kant, les Teutons, ayant atteint la perfection et n'ayant plus, pour leur propre part, à prog'resser, ont entrepris de s'occuper du honheur des autres peuples. Ils y travaillent.

Et comment !

L'Histoire, qui bien certainement étudiera, comme un surprenant phénomène, la naissance et les progrès de la célèbre culture, ne s'arrêtera pas là et aura la curiosité d'en connaître les manifestations et les résultats pratiques. L'Histoire sera bien étonnée. Il convient de prendre ici pour guide le très récent volume où M. Joseph Reinach a réuni les commentaires quotidiens dont son incontestable compétence en matière militaire éclaire, depuis le premier jour de la guerre, les communiqués officiels ; commentaires toujours réfléchis, instructifs, réconfortants, journal sincère et vibrant de nos angoisses, de nos espoirs et de notre confiance ^ On touche là le point d'aboutissement de la culture allemande. « Allemands, Allemands, si savants et si ignorants ! » s'écriait déjà Michelet. Ignorants, en effet, de tout ce qui fait la noblesse de l'àme humaine, la loyauté môme élémentaire, la droiture, le res-

' La Guerre de 1914; les commentaires de Polybe,\yivy\. Joseph Reinach. 1 vol. in-12.

pect de la foi jurée : de cela, ils ne savent rien. Il faut être devenu soi-même étranger à l'honneur pour asseoir toute sa politique sur la certitude que l'intérêt le plus bas et la peur priment partout l'honneur et le droit. « L'Allemag-ne dit à la Russie : laisse écraser la Serbie par l'Autriche; elle dit à la France : laisse la Russie aux prises avec TAutriche ; elle dit à la Belgique : livre-moi les routes qui conduisent au cœur de la France ; elle dit à l'Angleterre : abandonne la Belgique et la France. » Elle se flatte que la Belgique s'inclinera, que l'Angleterre trahira, que la Russie aura peur, que la France demandera grâce; elle escompte des troubles en Pologne, l'émeute à Paris... De quel limon sont faites les âmes qui n'attendent des autres que lâcheté et trahison ?

Est-ce donc cela l'âge d'or prédit par leurs philosophes ? La réincarnation du « Verbe impérissable »? Où donc est l'influence de la culture? Ils sont les mêmes que les jugeait, il y a près de vingt siècles, Tacite : « Les Germains, à la fois très féroces et très retors, nés pour le mensonge » ; les mêmes aussi que les jugeait Napoléon, disant de la Prusse : « C'est une mauvaise nation ». Leurs vaisseaux, poursuivis, se cachent, changent de pavillon et se vendent, par télégi'aphe, aux Turcs. Culture? Leur artillerie bombarde les villes ouvertes ; ils fusillent les femmes, mutilent les enfants, s'imaginent répandre la terreur et ne soulèvent que l'horreur. Depuis les Vandales et les Huns il n'y eut jamais d'armée plus féroce, plus barbare que celle qui, au mois d'août dernier, se

rua sur l'Occident. Au moins les Vandales, dont les professeurs allemands eux-mêmes ont fait le cauchemar de l'Histoire, ne savaient pas le prix de ce qu'ils détruisaient; encore boueux de leurs marais de Silésie, ils ne se flattaient pas de connaître la beauté, de « synthétiser en eux les dons artistiques parcimonieusement répartis entre les autres peuples »; une forteresse, un temple, c'était tout un. Ceux-ci savent, et de cet art ogival dont, à force d'impostures scientifiques, ils ont cherché à faire un art allemand, ils détruisent, sans nécessité stratégique, les joyaux les pkis vulnérables. Jls jettent des bombes sur Notre-Dame. Ils écrasent de leurs obus la merveille de Reims et les dentelles de pierre, vieilles de cmq siècles, tombent en débris sous l'incessante mitraille de leurs canons. Culture? Culture encore, sans doute, les pastilles, les gants incendiaires, les jets de vitriol et de pétrole enflammé, les poings coupés, les blessés achevés, et non point dans l'excitation et la rage du combat, mais froidement, par obéissance. M. Joseph Reinach cite un document qui doit prendre place au dossier de la culture : c'est l'affiche posée à Reims en septembre 1914, lors de l'occupation ennemie : « Afin d'assurer la sécurité des troupes, énonce ce placard, et afin de répondre du calme de la population, les personnes nommées ci-après ont été prises en otages ; elles seront pendues à la moindre tentative de désordre. La ville sera entièrement ou partiellement brûlée et les liabitants pendus, si une infraction quelconque est commise... » Et c'est signé : Par ordre

de l'autorité allemande . Ne croyez pas que c'est un faux. L'affiche est encore sur les murs de Reims, et M. Léon Bourgeois en a rapporté un exemplaire à Paris. Brûlée, pendus... Culture!

Je pense à tous ces songes-creux de doktors et de pédagogues allemands, aux Hegel, aux Treitschke, aux Fichte, aux Hardenberg,, aux Sclielling, aux Herder, aux Schlegel, aux Schleiermacher de tous rangs et de toutes doctrines, à ces placides rêveurs dont l'existence paisible s'écoula dans les petites villes universitaires de la Saxe, du Brandebourg ou de la Thuringe. Ils vivaient parmi leurs livres, allaient le soir à la brasserie, l'esprit bourré de syllogismes fallacieux et de raisonnements estropiés, satisfaits d'eux-mêmes, gonflés de leurs orgueilleuses utopies, nourrissant de la lecture du grand Kant leur folie d'apparence anodine, suivant en aveugles le chemin qu'ils croyaient être celui de la félicité universelle due à l'hégémonie allemande et qui les conduisait vers la barbarie.

C'est cela que les Teutons doivent à la culture. Si ce n'est la plus monstrueuse fourberie, c'est à coup sûr la plus colossale faillite qu'aura enregistrée l'Histoire.

Page 1