L HÉRITAGE
27 mai 191o.
Les Lorrains du pays annexé n'ont pas oublié la stupeur dont ils furent saisis lorsqu'en 1871, la paix signée, ils virent s'abattre sur leur pays une nuée de pauvres bëres, besog'neux et déguenillés, sans mobilier, sans linge, sans argent, sans crédit : la Prusse déversait son trop-plein sur les pays conquis et ces misérables venaient remplacer les confortables bourgeois qui abandonnaient tout, terres, maison familiale, fortune, habitudes, afin d'échapper au joug allemand. Alors seulement fut compris le vieux dicton : misère en Prusse qui, depuis des générations, servait en Lorraine à qualifier les plus pitoyables détresses. On voyait passer sur les routes des chemineaux à mine inquiétante ; ils allaient ordinairement par trois, l'air minable, les joues creuses, pieds nus, portant sur le dos un havresac efflanqué sur lequel ballottaient les grosses chaussures qu'ils ne voulaient pas user. Yers le soir ils frappaient aux portes et mendiaient une croûte ou un abri dans la grange. Comme ils se disaient étudia/its, et comme ce titre, qui, pour
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nos paysans, implique l'aisance et la bonne tenue, n'inspirait aucune confiance, on avait peur d'eux et on les repoussait, non sans leur faire parfois l'aumône d'un morceau de pain qu'ils considéraient avec la vénération due à la brioche. On se racontait que le premier Kreiss-Direktor de la ville voisine venait de s'installer, avec sa femme et une ribambelle d'enfants en loques, à la ci-devant sous-préfecture, n'ayant pour tout domestique qu'une maigre fillette mal peignée qui servait ses maîtres sans bas et sans souliers et qui suivait, en cet équipage. M""" la Kreiss-Direktrice au marché.
Je me rappelle encore que lorsqu'on était contraint d'héberger quelque officier prussien, une vengeresse curiosité nous poussait h pénétrer dans sa chambre, quand il était à la manœuvre, et à faire l'inventaire de sa garde-robe : on y voyait des tuniques, des culottes et des bottes, mais pas une chemise, pas un caleçon, pas un mouchoir, pas une paire de chaussettes; ou si quelques-uns de ces objets y figuraient par exception, il était manifeste, à leur diversité, que c'étaient là des lingeries découvertes une à une pendant la campagne, dans des armoires françaises, et emportées comme trophées— comme curiosités, peut-être. Certain jour, un capitaine logé chez nous, un capitaine noble, qui avait un von devant son nom et une couronne de comte dessinée à l'encre sur sa valise de bazar, entreprit d'obtenir qu'on lui servît chaque matin le café au lait et un morceau de pain, faveurs auxquelles son billet (hî logement ne lui donnait aucun droit. Pour attendrir mes parents, il exposait hum-
blement qu'il avait faim, qu'il ne faisait par jour qu'un repas; il offrait, pour ne pas gêner, de prendre son déjeuner à la cuisine et disait d'un air piteux : « Je suis pauvre comme une petite souris )).
Imaginez maintenant la folle griserie de tous ces va-nu-pieds, apprenant que la France allait payer à l'Allemagne, pour sa rançon, cinq milliards ! Le mot magique de milliard était, jusqu'alors, inconnu chez eux; du jour au lendemain il passa dans leur idiome et fut répété béatement, avec de petits appels gourmands de la langue et de joyeux clignements d'yeux, jusqu'au fond des plus misérables chaumières. Cinq milliards ! Quelle aubaine ! Jamais, depuis le jour où la manne tomba, dans le désert, sur les Hébreux affamés, le monde n'avait été témoin d'un pareil prodige. Les Teutons de 1871 n'en croyaient pas leurs oreilles. Habitués à peiner, comme des chiens maigres, pour ne recevoir de leurs maîtres que des coups de trique, et des étrangers que des crachats au visage, ils se crurent, de ce coup miraculeux, sortis pour jamais de leur misère. Tous se figurèrent qu'ils allaient être riches individuellement et que le bon temps était enfin venu de rire et de godailler comme ces fainéants de Français. Le moindre sabotier du Hartz rêva d'un cottage et la plus lourde Gretchen se vit en songe parée de modes parisiennes et arborant des chapeaux Benoîton. Les malins faisaient, en s'esclaffant, ce calcul que si un homme doué d'immortalité avait versé cinq francs par minute depuis le premier jour de l'ère chrétienne,
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il serait loin encore d'avoir compté cette somme fantasmagorique de cinq milliards. Un autre évaluait que le Juif Errant, eût-il passé ses 1.871 ans d'existence à sortir de sa poche les inépuisables cinq sous légendaires — chacun de ces gestes, incessamment, jour et nuit répété, ne durât-il que trois secondes, — n'aurait pas encore payé la rançon de la France... Je suis trop inhabile arithméticien pour vérifier la chose et livre le problème à de plus experts. Ce dont je me souviens encore, c'est qu'une foule de badauds, à face extasiée, s'entassaient sur le pont du chemin de fer, non loin de chez nous, et regardaient passer les fourgons plombés qu'on disait remplis d'or et qui roulaient vers Sarrebruck et Berlin.
On a bien souvent constaté qu'un (jros lot, gagné par de petits bourgeois jus({u'alors besogneux, n'apporte ordinairement, dans cet intérieur subitement enrichi, que bouleversements et catastrophes. Si, d'autre part, on croit, avec le sage proverbe, que « le bien mal acquis ne profite pas ». et si l'on applique cette sentence à l'Allemagne, ne voit-on point que le mal dont elle agonise vient de cet héritage inespéré de cinq milliards, dû à un faux — à la dépèche d'Ems, condensée par Bismarck, lequel qualifiait de cet euphémisme la criminelle fourberie ?
Que se passe-t-il dans l'âme d'un modeste boutiquier, d'une servante ou d'un petit employé, accoutumés, depuis toujours, à compter sou par sou, et qu'un bon billet de loterie bombarde sou-
dain millionnaire ? Le processus de la transformation ne varie jamais : le premier geste de Theureux gagnant, redoutant les envieux, est d'acheter un coffre-fort, de poser à ses portes des serrures de sûreté et de se procurer un solide revolver qui ne quittera plus, tout chargé, le marbre de sa table de nuit. Ces précautions prises, viennent les joies, très vives assure-t-on, d'encaisser des coupons et des termes ; c'est la période heureuse, à laquelle succède la frénésie d'augmenter ce magot tombé du ciel et déjà jugé mesquin. Phase de spéculalions et d'entreprises trop hasardées pour être lucratives. Puis souffle le vent de la bâtisse : le millionnaire improvisé n'évite jamais le ridicule du château moyen âge et inhabitable, avec tourelles en encorbellement, herses, pont-levis, mâchicoulis et caponnières. Ensuite c'est le prurit de connaître les plaisirs des riches héréditaires, de mener leur grande vie et « de s'en fourrer jusque-là », mélancolique effort que rend vain l'empreinte invétérée des mesquineries natives. Et ces déceptions successives aboutissent fatalement à l'extravagance, à la mégalomanie, au délire précurseur des cataclysmes terminaux, témoin la grenouille du bon La Fontaine qui, prise d'ambition, « s'enfla si bien qu'elle creva ».
C'est là l'histoire de l'Allemagne digérant depuis quarante ans nos milliards. A peine la somme encaissée, sa première inquiétude est que les Français viennent la reprendre, et vite elle redouble d'armements, équipe de nouveaux soldats, crée une marine de guerre, hérisse de forteresses ses
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frontières, creuse le canal de Kiel et tient continuellement sa poudre sèche. Sans doute, sur un pays si misérable, une telle averse d'or fait germer quelque bien-être ; mais qu'on est loin du rêve entrevu ! Eh quoi ! Tout le monde n'est donc pas rentier? 11 faut trimer encore? Alors ce sont les créations hâtives et inopportunes de banques, de filatures ou d'usines qui multiplient les désillusions, les désastres et les ruines. Les salaires s'améliorent, il est vrai ; mais le prix de la vie renchérit. Les impôts, naguère proportionnés à la pénurie générale, deviennent écrasants. L'arrogance s'accroît avec l'insatiable désir de gains mirifiques; un déséquilibre profond naît de cette goinfrerie succédant sans transition aux résignations ataviques, et déjà quelques gens sensés entrevoient de loin le danger menaçant; le vieux Manteulfel disait, en 1873 : « Je tremble que nous ne finissions par payer cher ces violences hautaines inspirées par l'enivrement de la victoire ». Car vraiment l'Allemagne impériale est saoule, et son ivresse augmente de jour en jour ; elle a la tête « tournée » par ce coup de fortune trop subit et trop colossal. Au lieu de modérer cette frénésie redoutable, les gouvernants l'excitent et l'avivent ; le kaiser grise son peuple de conceptions gigantesques; tout le monde s'y emploie : savants, philosophes, écrivains, professeurs ; un vent de folie souffle sur tout le pays ; il y circule des propos pareils à ceux qu'on entend dans les couloirs des asiles d'aliénés. Quand vient la phase inévitable de la bâtisse, surgissent de terre des gares cyclo-
péennes, des hôtels des postes étrusques, des banques copiées sur les palais de Sésostris et des débits de tabac inspirés de la tour* de Babel. Le plus récent de ces spécimens, le monument conimémoratif de la bataille de Leipzig, est, de l'avis unanime de tout ce qui n'est pas allemand, une conception de dément avéré. Le détraquement est tel que l'art incohérent des cubistes trouve à Berlin de sincères admirateurs qui prennent au sérieux cette mystification et proclament, le plus doctoralement du monde, qu'une nouvelle forme de la pensée humaine vient d'être révélée.
C'est au point de vue moral que cette « dégénérescence » — le mot est d'un Allemand — s'est principalement affirmée. 11 faut lire, pour s'en convaincre, le récent volume de M. Teodor de Wyzewa qui, parmi nos écrivains, est l'un de ceux qui connaissent le mieux l'Allemagne moderne et ont le plus subtilement pénétré ses défauts. Dès 1895, interrogé au cours d'une enquête entreprise par l'un de nos confrères, sur la question de savoir « s'il serait avantageux pour la France d'entretenir avec l'Allemagne — toute politique exceptée — des relations intellectuelles et sociales plus suivies », M. de Wyzewa fut le seul — sur vingtquatre — à déclarer qu'il existait entre l'esprit des deux nations une opposition trop profonde pour que l'on pût souhaiter do les voir s'unir d'un lien plus étroit. Les études que publie aujourd'hui M. de Wyzewa sont une victorieuse démonstration de ce théorème ; il n'est pas, en ce moment, de lec-
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ture plus frappante. On y verra ce que je tente d'exposer ici, de façon très succincte, que l'Allemagne meurt d'indigestion pour avoir trop gloutonnement avalé nos milliards'.
Cette formidable aubaine a dévoyé nos ennemis; un abîme s'est creusé entre l'âme allemande de jadis — humble, sentimentale, résignée — et celle d'aujourd'hui — orgueilleuse, âpre, brutale; le trait dominant de la transformation de cette pauvresse en mauvais riche est la substitution d'un bas égoïsme sensuel aux habitudes invétérées de crainte et de respect. Quand un peuple admet comme principe dirigeant que, « par delà les limites surannées du bien et du mal, l'unique devoir est d'affermir les cœurs dans la dureté et le dédain des faibles », ce peuple est revenu à la barbarie. Et c'est bien là en effet qu'a conduit les Allemands cette tendance chère aux « parvenus » de considérer leur manque d'éducation comme le triomphe d'une culture spéciale dont ils tirent vanité. Ils retournent naturellement à la sauvagerie ancestrale, comme le petit bourgeois, enrichi par un coup de hasard et n'ayant pas su tirer de la fortune les avantages qu'il en espérait, retourne à son petit café de naguère et à son domino quotidien.
La constatation n'est pas nouvelle ; les chroniques du temps du Directoire rapportent l'aventure de certain valet de pied subitement enrichi par l'agiotage et devenu possesseur de l'hôtel, des chevaux, des voitures, de la garde-robe de son
* La nouvelle Allemagne, par Teodor de Wyzcwa, 1 vol. in-lG.
ex-maître ruiné par la Révolution. Le faquin se pavane et mène grand train ; il étouffe d'arrogance et se croit, parce qu'il a des habits neufs, l'égal en belles manières des plus élégants muscadins. Mais un jour que, préoccupé d'une spéculation malheureuse, il sort de la banque où sont déposés ses fonds et à la porte de laquelle l'attend son carrosse, repris par l'instinct et par l'habitude, il oublie sa transformation, et au lieu de s'asseoir à l'intérieur, sur les coussins, il remonte à son ancienne place, debout, sur le strapontin, entre les ressorts.
« L'Allemagne est une nation de laquais », disait Bebel ; elle en a conscience, malgré son bluff de quarante ans. Quand, dégonflée, dégorgée de l'or dont elle n'a pas su faire noble usage, elle verra le char delà civilisation, débarrassé de ses embûches, rouler de nouveau sur la route du progrès, elle reprendra humblement sa place — derrière la voiture.
23 juin 1915.
La profession de philosophe, encore qu'elle soit très honorée, n'est pas chez nous des plus enviables. Celui qui l'exerce doit se résigner à travailler pour un nombre fort restreint de clients et à ne jamais connaître les g'rosses joies de la popularité, ce qu'on appelle a le g'rand public » étant trop sceptique, et d'ailleurs trop affairé, pour prendre goût aux conceptions, si élevées soient-elles, d'un Caro ou d'un Cousin. Au vrai, la psychologie, voire la théodicée et la logique, intéressent la foule très médiocrement, pour ne point dire pas du tout ; on étonnerait même beaucoup l'immense majorité des Français en leur révélant qu'il y a des sciences qui portent ces noms-là.
Il s'ensuit qu'un philosophe se voit le plus souvent réduit à développer ses théories pour sa propre satisfaction et pour celle de quelques intimes de choix. S'il a, par surcroît, de l'esprit et du savoir-faire, et s'il a l'habileté de diriger ses recherches vers les délicates et toujours neuves questions de psychologie amoureuse et de morale
mondaine, il s'attire un auditoire de femmes et passe au rang de confesseur; alors il dîne tous les soirs en ville, est adulé par les dames mûres, raillé par les petits journaux et méprisé de ses confrères, ce qui constitue à Paris les quatre formes inévitables de la notoriété. Mais c'est là tout ce qu'il peut espérer de la vie et sa réputation sera sans retentissement lointain; il est sans exemple en notre pays qu'un philosophe soit obligé, lorsqu'il voyage, de prendre un pseudonyme pour dépister l'enthousiasme des populations et échapper aux ovations tumultueuses.
En Allemagne, c'est tout autre chose : il suffit qu'un professeur s'imagine découvrir un concept nouveau, ou qu'il croit tel, pour qu'il en tire aussitôt la matière d'un ou de plusieurs volumes, sûr de trouver un éditeur, à la condition que son titre soit énigmatique et son style abrupt, et sûr aussi d'être lu, discuté, réfuté par les uns, approuvé par d'autres, pris au sérieux par tout le monde. L'auteur habitât-il une bourgade perdue, n'eût-il d'autres relations que ses compagnons de brasserie, sa théorie, si obscure et abstraite soit-elle, rencontrera des adeptes, des admirateurs convaincus qui régleront leur vie d'après ses syllogismes et l'estimeront à l'égal d'un chef d'école et d'un prophète. Il se trouve à propos, pour ce novateur, une chaire dans quelque université; aussi la profession de philosophe, qui, chez nous, nourrit à peine son homme, est-elle, là-bas, très encombrée. Il en a toujours été ainsi et nous imaginons difficilement la part immense que prirent ces rêveurs
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à la déformation de l'esprit de leurs concitoyens. Leur influence, incompréhensible pour nous, s'explique par la nature même du Prussien dont le trait le plus caractéristique est le besoin d'obéir. Cette absence de personnalité, ce défaut d'indépendance le rendent docile à tous les jougs; il a été successivement déiste pratique avec Kant et Nicolaï, épris d'occultisme et de théosophie avec Schlegel, tour à tour croyant, nationaliste, athée, mystique, indifférent, selon le mot d'ordre en vogue, jusqu'au jour où ses professors écoutés l'ont aiguillé vers Vétatisme^ première forme du pangermanisme, d'où devaient naître l'âge d'or et la domination indiscutée de l'Allemagne sur le monde.
Ainsi cette trop fameuse discipline « à la prussienne » est l'œuvre non point, comme on pourrait le croire, d'un caporal exaspéré, mais bien celle des philosophes. Dès 1779, l'auteur anonyme des Considérations sur l' éducation préconisait la création d'établissements scolaires pour les enfants de deux à sept ans, auxquels serait immédiatement inculquée la discipline. Le mot connut, outre-Rhin, vers cette époque, la môme vogue que, plus récemment, le mot Kidtur. « Avant même qu'ils fassent usage de leur raison, professait un pontife, habituez les enfants à obéir aveuglément. Ne leur laissez absolument, en aucun point, leur volonté ; mais brisez-la impitoyablement. Parfois aussi mettez l'enfant à l'épreuve : éveillez en lui des désirs et ensuite contrariez-les. » Resewitz redoutait un peu, en exaltant ce beau système, le
reproche « qu'une telle éducation engendrât non pas des hommes, mais des esclaves ». Pourtant, comme la grandeur future de la Prusse était en jeu, il passa outre à l'ohjection et toute la nation emboîta le pas avec une abnégation attendrissante : les philosophes avaient parlé.
C'est en s' autorisant de leurs ténébreuses chimères et de leurs paradoxes dissolvants que Frédéric II introduisit dans l'armée, comme élément suprême d'instruction militaire, les coups de bâton que son père, l'ivrogne, s'était contenté d'administrer généreusement aux bourgeois de Berlin. C'est delà que datent cette discipline brutale, cette corvée constante, ce service passif, cette transformation du soldat en engin de guerre, qui là-bas passent pour être les plus beaux résultats du patient et obstiné labeur allemand.
Les débuts furent difficiles : la mise en pratique du dogme philosophique de la sainte discipline produisit l'abrutissement et le désespoir. Le suicide sévissait à l'état d'épidémie chronique sur l'armée prussienne. A Potsdam des factionnaires se brûlaient la cervelle sous les fenêtres du roi. Telle est l'origine des rangs surveillés. On appelait ainsi les bataillons composés d'enrôlés nouveaux; le rang qui suivait avait ordre de tirer sur eux au moindre symptôme d'hésitation. Si ce deuxième rang faiblissait, le troisième, formé de vétérans farouches, devait faire feu sur les deux premiers. De cette façon, dans le combat, le soldat prussien avait l'ennemi devant et l'ennemi derrière : cette
impitoyable formation est, comme on sait, encore en vigueur. On rapporte que le vieux prince d'Anhalt, félicitant Frédéric II, après une grande revue, sur la belle tenue et les parfaites manœuvres des troupes prussiennes ainsi éduquées : « L'ordonnance et l'ensemble de tant d'hommes en armes vous surprend, répartit le roi; il y a quelque chose qui m'étonne bien davantage. — Et quoi donc? — C'est que nous soyons en sûreté au milieu d'eux. » Un tel mot est tout un réquisitoire.
Ces barbaries passèrent bien vite en coutume, puis en règlements. Le militaire prussien recevait plus de coups en une semaine qu'un cheval de liacre dans son année. La théorie recommandait l'emploi du Gafisenlaufe, lequel consistait en ceci : le soldat coupable d'insubordination avait à parcourir trente fois en deux jours, des « rues humaines » où deux cents baguettes, trempées dans l'eau salée, le frappaient, l'ensenglantaient, mettaient sa chair en lambeaux. Les jambes liées pour qu'il ne pût hâter sa course, une balle de plomb dans la bouclie pour étouffer ses cris, il s'affaissait souvent au milieu de son martyre. D'une bourrade, un caporal le mettait debout et le soutenait jusqu'au dernier coup. Les deux tiers des soldats prussiens avaient subi ces tortures, et cela dura plus d'un demi-siècle. Ainsi l'exigeait la discipline, la sauvage religion de l'Etat, née du concept de quelques philosophes ; et par ce mot FAat, qu'on n'entende pas la patrie dans le sens héroïque et tendre que les autres nations attachent à ce terme sacré. « L'Etat prussien, écrivait Saint-Victor, est
une idole de fer, montée comme une machine, pour broyer et pour dévorer. Cliaque individu s'y adapte comme un rouage et n"a d'autre fonctions que d'obéir au moteur. » Oulillao^e extraordinaire, qui « subordonne l'individu au plan de travail de toute la nation » et qui serait formidable si les machines devaient ne se détraquer jamais.
Plus d'un siècle et demi s'est écoulé depuis qu'un philosophe formula que l'âge d'or prussien naîtrait de la discipline et du renoncement à Tindividualité. La France a, depuis lors, déversé sur le monde des idées d'indépendance et d'humanité ; mais rien n'a changé des conceptions brutales du militarisme prussien. A la façon de certains sauvages qui se croient raffmés parce qu'ils boivent de l'absinthe et portent le chapeau haut de forme, l'Allemand se figure marcher à la tête des nations parce que, de la civilisation, il n'a pris que « les ressorts et les armes, la bureaucratie et la police, l'administration et les sciences exactes » et jamais une idée généreuse. Derrière cette façade « hérissée comme un arsenal » la barbarie reste campée : môme mépris de la personnalité humaine, même dureté dans le commandement, même servilité exigée de l'outil discipliné. Les bulletins de bataille nous révèlent qu'un Prussien d'aujourd'hui n'a pas plus de valeur aux yeux de ses chefs que n'en avaient pour le grand Frédéric ses recrues éduquées à coups de cravache et de bâton. La schlague est supprimée, officiellement du moins ; mais nos troupiers ont trouvé, dans un cantonnement allemand, près de
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Neuve-Cliapelle, un chat à neuf queues, la trique terrible et légendaire. De nos tranchées on a vu des soldats prussiens, punis pour quelque peccadille, attachés à des arbres durant plusieurs heures. Les rangs surveillés existent encore : récemment une troupe ennemie prête à se rendre et levant déjà les mains en criant : « Pardon! Kamarades ! » a été fauchée par ses propres batteries : le maréchal French a signalé le fait. Dans la relation du combat de Neuville-Saint- Vaast, on trouve mention de la précaution prise par les officiers du kaiser d'attacher les servants à leurs mitrailleuses et d'enfermer les hommes sous clef dans leurs abris souterrains. Et que penser du récit, publié par le Telegraaf d'Amsterdam, de Karl Johannes Kaisbenshnue, déserteur de la troisième compagnie d'un régimentwestplialien? Ce malheureux raconte que lorsqu'il était obligé de fusiller des femmes et des enfants, il tirait sans viser trop exactement. « Un officier me commande de mettre à mort deux garçonnets âgés de 12 et de 13 ans; je ne pus me décider à tirer et je me demandais avec anxiété quel allait être mon sort, quand un de mes camarades fit feu sur les deux enfants. L'aîné, atteint d'une balle au front, tomba sur le coup ; le cadet dut être achevé... » Que penser encore de ces soldats incendiaires qui, entrant, la torche en main, dans une maison, écartent la ménagère suppliante au tablier de laquelle trois enfants sanglotants se cramponnent, et disent froidement : « Pardon, madame, c'est l'ordre » ? Et de ceux qui chargent dans des wagons les sept cents pianos de Malines?
Et même de ce jeune soldat qui pleure en fusillant, devant leurs femmes et leurs mères, les habitants mâles de Surice, au nombre desquels est un enfant de quinze ans ? Ils obéissent servilement, quoi qu'on leur commande; jamais une révolte, un haut-le-cœur, un dégoût, un mot de pitié pour les victimes. C'est défendu. Chez quel autre peuple au monde trouverait-on aussi dégradante, aussi vile, aussi exacte docilité? Si c'est là que mène la discipline, elle ne doit plus être réputée « la force principale des armées », et nous avons mieux.
Oui, nous avons mieux : écoutez cette anecdote que relatait récemment Mme Colette Yver. Dans l'Argonne, en janvier, parmi nos poilus, un petit bleu de la classe 1914, un luron, toujours gai, alerte, ravi, est la joie de la tranchée. Dans la nuit, quand il pleut ou qu'il neige, on l'entend de loin conter des blagues et les anciens, transis, s'interrogent : « Que dit le Bien? » On répète ses plaisanteries, et on rit. Toute la section l'aime, ce petit brave : il ne peut se plier à la consigne, l'immobilité lui pèse, le silence lui est impossible ; il va et vient dans le boyau, bondit hors de l'abri, sans motif, pour le plaisir de « se dégourdir les jambes » et de narguer les Boches; il ne se soucie point du danger qu'offre le terrain découvert ; les camarades le gourmandent, lui conseillent de se tenir tranquille, mais n'obtiennent rien.
Un soir — on l'a vu sortir du souterrain — une masse haletante paraît, penchée au bord du trou; la tête décomposée du bleu s'y penche : « Aidez-
moi, les gars, je suis touché ! » Le long de la tranchée un murmure se propage : « Le petit qui est blessé! » Une balle lui a traversé le ventre; il est perdu. Pendant que le sergent et les hommes rétendent au fond du boyau, on se bouscule entre les étroites parois de terre, on se masse pour s'approcher du bleu ; rien à faire ; il souffre ; on garde le silence. Soudain la voix qui, tout à l'heure, lançait des blagues s'élève faiblement : « Qu'est-ce qu'il dit? — Il appelle sa mère. » Et de nouveau on fait silence. Un cri jaillit plus violent : « Maman ! »
La mort est tout proche. Soixante hommes sont à l'attendre, le visage convulsé, et ne voulant pas admettre qu'elle ait choisi cet enfant, si joyeux, si robuste. Il agonise sans se plaindre; mais comme sa maman n'a pas répondu, il tourne la tête vers l'officier, debout, tout près de lui, les lèvres serrées, les veux humides, et dit : « Embrassez-moi, mon lieutenant ». L'officier se penche, le serre dans ses bras et reçoit son dernier soupir, tandis qu'un long sanglot étouffé court le long de la tranchée : c'est toute la section dont le cœur crève.
Voilà ce qui fait, mieux que la plus farouche discipline, les armées invincibles : l'estime réciproque pour s'être vus braves au feu, la sainte et déférente camaraderie du danger, la tendre solidarité entre chefs et soldats, sûrs de n'avoir jamais donné ni reçu un ordre qui ne soit dicté par l'honneur ou le dévouement à la Patrie. Aucun homme n'appellera au moment suprême, pour mourir sur sa poitrine, Tofficier qu'il a vu remplir sa cantine
de fourrures et de bijoux volés, ou qui lui a commandé de mettre à mort des enfants ou des femmes. Aucun homme, fût-il Prussien, n'aura l'idée de prendre un tel chef parle cou, quand sa lèvre cherchera à placer ici-bas son dernier baiser.
LORGANISATION PROMISE
15 juillet 1915.
« Par la présente guerre, rAllemagne se propose de réaliser sa grande pensée organisatrice », a déclaré le professor Ostwald dans une interview accordée au journal suédois le Dagen. Car « l'Eu- (c rope, jusqu'ici, n'est pas organisée », daigna-t-il ajouter ; « les Russes n'en sont qu'à la période « de la horde, alors que les Français et les Anglais « touchent à peine au degré de civilisation que « nous-mêmes avons dépassé depuis plus de cin- « quante ans. L'Allemagne, seule, a aujourd'hui « atteint l'étape de rorrjatnsation ».
Ainsi parla, en octobre dernier, ce notoire chimiste. On ne dit pas qu'il fût ivre. Et depuis huit mois que ces lapidaires paroles sont tombées de ses lèvres, quelques esprits, soucieux déjuger des théories par leurs résultats, montrent la curiosité de connaître les effets de cette « grande pensée organisatrice ». Est-ce le territoire belge (jue l'Allemagne a choisi comme champ d'expériences? Elle est maîtresse du pays presque entier; elle y rogne, elle s'y carre, elle y prend ses aises et il semble
que, après un an et plus d'occupation, on peut, sans témérité, apprécier, sur cet échantillon, la beauté du système préconisé. Or la Belgique, isolée du reste du monde comme une terre pestiférée, saignée à blanc, mise à sac, crucifiée, est en ruines. On y vole, on y pille, on y emprisonne pour un geste, on y fusille pour un mot. Ses plus nobles cités sont en cendres, le sol y est boursouflé de tombes où ont été enfouis des vieillards, des femmes et des enfants massacrés; plus de commerce, plus d'arts, plus d'industries; partout des canons, des redoutes, des trains entiers promenant des morts, l'horreur, l'épouvante, la tyrannie. Si c'est cela la réalisation de « la grande pensée de l'Allemagne », l'essai n'est pas autrement alléchant et on comprend que le monde hésite à tàter de cette bienfaisante expérimentation. Les Boches, d'ailleurs, s'en déclarent enchantés : c'est bien cela qu'ils voulaient faire, et tout en se reprochant leur excès de bonhomie et d'humanité, ils déclarent qu'il est manifeste aujourd'hui que « Dieu les a choisis comme instruments de sa police pour corriger les autres peuples placés plus bas, afin que ceux-ci, humiliés, rentrent en eux-mêmes » ! Ce satisfecit destiné à la propagande, imprimé à grand nombre d'exemplaires, se trouve chez le libraire Bernhard, Alte Beckenhofstrasse, 39, à Zurich.
Ce qu'il v a de vraiment singulier c'est que, depuis qu'il existe des Teutons, leur outrecuidance fut toujours la môme. Quand, en l'an 102 avant l'ère chrétienne, marchant vers l'Italie au nombre de 300.000 hommes, ils se heurtèrent, dans
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la vallée du Rhône, à xMarius qui n'avait pour armée que quelques légions romaines, ils escomptaient déjà la conquête et le pillage de Rome comme, l'année dernière, leurs descendants escomptaient la prise et la ruine de Paris. Et voyez comme l'Histoire se recommence ; Marius, sur lequel semble se modeler notre admirable généralissime, Marius, cantonné avec sa troupe dans des retranchements improvisés, laissa passer les Barbares qui, dans leur invariable présomption, en défilant devant le camp des Romains, offraient par dérision à ceux-ci de porter à Rome des messages pour leurs femmes. Quelques jours plus tard, Marius, qui les avait suivis, les écrasait aux environs d'Aix, leur tuait 200.000 hommes et s'emparait de leur chef, un géant nommé Teutobocus qui fut expédié à Rome sous bonne garde et figura, enchaîné, dans le triomphe de son vainqueur.
Ce Teutobocus resta fameux dans les Gaules et y fit longtemps parler de lui. Dix-sept siècles s'étaient écoulés en effet, depuis la victoire de Marius, lorsque, en 1613, on découvrit en Bas-Dauphiné une pierre tombale sur laquelle étaient, dit-on, gravés ces mots : leutohociis rex. On déplaça la pierre, et du sarcophage qu'elle recouvrait, on sortit un squelette gigantesque qui mesurait plus de vingt-cinq pieds. Toute la France s'émut de la trouvaille : c'étaient là, bien évidemment, les ossements de Teutobocus, ou, comme on disait au xvu" siècle en francisant le nom, de Teutoboche, le vaincu de Marius. Sur un ordre de Louis XIÎI alors régnant, le squelette kolossal — déjà! — du
fameux chef germain, fut transporté à Fontainebleau et présenté au roi. Puis on exhiba Teutoboche en pubhc, à Paris, en province, avec des tableaux où sa figure était reconstituée. Pendant de longues années on discuta, à grands renforts de dissertations, sur l'authenticité de ces ossements, et c'est à Bordeaux que finalement ils échouèrent. Deux siècles plus tard, en 1832, on les y retrouvait dans un grenier; la curiosité publique se réveilla, les polémiques reprirent jusqu'à ce que les savants décrétèrent que le pseudo-Teutoboche avait été de son vivant non point un x\llemand, mais un mastodonte qui trouva sa place dans les galeries du Muséum, oii il doit être encore. M. Jacques Flach, qui nous conte l'anecdote en une récente publication, fait remarquer que le nom de Teutoboche, si fameux, à deux reprises, aura probablement survécu, depuis le xvif siècle, dans quelque coin de la mémoire populaire et donné naissance, par l'intermédiaire de la corruption — Teutoboche, Têlc-de -Boche — au sobri(}uet qui désigne aujourd'hui tous les compatriotes de ce géant imaginaire.
Lui aussi avait rêvé d'organiser, à sa manière, le monde latin, et s'y prenait de façon assez semblable à celles qu'emploient présentement ses imitateurs. Car sans Caïus Marins, le Joffre de ce temps-là, Rome eût été réduite en cendres. La brochure de M. J. Flach nous instruit sur bien d'autres points : elle nous indique les origines et nous signale le processus de l'outrecuidance aile-