‹ Prussiens d'hier et de toujoursChapitre 5 sur 22 · L ORGANISATION PROMISE · texte numérisé non relu

L ORGANISATION PROMISE

mande; je ne pense pas que rien de plus concis, de plus clair, de plus judicieux et de mieux documenté ait été écrit sur ce stupéfiant sujet. C'est un petit livre qu'il faut absolument connaître si l'on est soucieux de comprendre quelque chose aux prodigieux événements que nous vivons \ J'y découvre enfin en quoi consiste cette merveilleuse et providentielle organisation dont l'Allemagne se flatte de doter notre monde barbare . Le système a été exposé dès 1903, — et sans soulever des éclats de rire, notez-le — par Reimer, dans son livre FAn Pcmgermanisches Deutschland, et voici en quoi il consiste. La Prusse, maîtresse des nations, commencera par s'agrandir — car l'organisation exige de la place, — aux dépens de la France, de l'Italie, de l'Autriche, des Etats Scandinaves, des Pays-Bas et de la Suisse. Une fois en possession de tous ces territoires elle mettra aussitôt en action sa « grande pensée », appelée à ramener l'ordre dans le genre humain. La population de Yetnpire universel sera aussitôt répartie en trois classes superposées : première classe, les Germains purs, qui forment aujourd'hui les trois quarts de la population de TAllemagne, et dont on estime découvrir en France dix millions de spécimens. Ce sera la fine fleur, l'aristocratie du nouveau Deutschlum. Ceux-là seuls auront le droit de cité et aussi de polygamie, sans compter nombre d'autres avantages. On les reconnaîtra aisément à leurs cheveux blonds, à leur teint

' Essai sur la formation de l'espriL allemand, par Jacques Flach, membre de l'Institut, prolesscur au Collège de France, 1 vol. in-16.

clair, à leur haute stature et à leur crâne dolicocéphale.

La deuxième classe sera composée des demi- Germains, métis auxquels le conmibium avec les Germains sera interdit et qui ne seront que demicitovens. Enfin tout au bas de l'échelle — et c'est la troisième et dernière classe — les malheureux afflis'és des tares de la race latine, crâne brachvcéphale, cheveux noirs, petite taille et teint olivâtre. Ceux-ci seront traités comme les anciens ilotes ou les esclaves, employés aux travaux les plus durs elles plus malsains, éliminés, extirpés progressivement par tous les moyens.

Ainsi, dans cette terre promise, selon la forme de la tête ou la couleur des cheveux, les humains seront « puissants ou misérables >>. A ceux qui ont le crâne étroit et allongé, tous les honneurs, toutes les faveurs, toutes les femmes ; les gens à tête ronde seront égoutiers, cureurs d'étables, vidangeurs ou gardeurs de pourceaux — avec cet avantage, cependant, de ne pas compter au nombre des citoyens allemands, ce qui est bien une compensation. En vertu de cette mirifique sélection, qu'auraient jalousée Chavette et Alphonse Allais, d'hilarante mémoire, Louis XIV, bracliycéphale incontesté, eût été boueur, et Napoléon, répugnant produit latin, quelque chose comme boyaudier. Telle est la grande pensée organisatrice sur laquelle Ostwald et consorts fondent le bonheur futur de l'humanité.

Si d'ailleurs quelqu'un de bon sens, ahuri de ces pesantes insanités, s'étonnait qu'on piit trouver

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dans notre France dix millions de Teutons avérés, le géographe Hummel, autre Boche de génie, lui apprendra que, non seulement les Flamands, les Normands, les Bourguignons sont de pure race allemande, mais que c'est aussi le cas des Champenois. Les Languedociens sont descendants des conquérants visigoths, les Provençaux sont des métis de Goths et de Burgondes, de sorte qu'il ne reste qu'une partie de la Gaule qui soit véritablement française, c'est l'Ile-de-France, que le Handbiich der Erdkunde définit élégamment : « la farce du pâté français, un ferment de pourriture qui a réussi lentement à faire lever la pâte ! »

Ile-de-France au nom si doux, région enchantée des bois frais, des eaux tranquilles, des prés fleuris, des vieilles églises à clochers de pierre et des vergers opulents; Ile-de-France qui avez émerveillé et séduit, plus que tout autre lieu du monde, tant de voyageurs revenant des pays lointains et réputés; contrée des mœurs courtoises oii tout semble créé pour le plaisir des yeux et le repos de l'esprit; vous qui avez inspiré à notre Poétesse des strophes limpides comme vos étangs, simples comme vos horizons, chaudes comme vos jours d'été; terre bénie et privilégiée, où tout est grâce, charme et beauté — entendez comment ces cuistres envieux parlent de vous !

24 septembre 1914.

Ce ne sont pas les Allemands qui l'ont inventé, puisque déjà Annibal, longtemps avant sa première campagne contre Rome, avait envoyé en Italie de nombreux agents chargés de s'enquérir de la fertilité de la contrée, de l'esprit militaire des habitants et des ressources en tous genres qu'offraient les provinces qu'il devait traverser. Mais c'était là un service de renseignements licite et justifié. Ce qu'on doit aux Allemands, et plus particulièrement aux Prussiens, c'est l'espionnage déshonorant, tel qu'ils le pratiquent aujourd'hui, la basse et vile besogne sous-policière, proche parente de la traîtrise et de la délation. Leur roi, Frédéric II, « l'ancêtre, le grand homme », en a, de sa main, fixé les principes en une maxime demeurée fameuse : « S'il y a à gagner à être honnête, écrivait-il, nous le serons; s'il faut duper, nous serons fripons ». Ce qui faisait dire à Voltaire : « Il crache dans le plat pour en dégoîiter les autres ».

Frédéric II a fait école : on est fripon, en Prusse, sans déshonneur — au contraire. L'espionnage y

est admis et considéré. Il n'a rien d'indélicat; chacun s'y adonne comme à un devoir et ne rougit pas d'en tirer bénéfice. Un écrivain militaire prussien, le général von der Goltz, constate « qu'un dicton peu flatteur affirme qu'un Allemand fait tout pour de l'argent ». Pour beaucoup d'ofliciers, l'espionnage est un moyen de monter en grade ; les hauts fonctionnaires civils y trouvent une chance assurée d'avancement; les femmes du monde des occasions de retentissants succès ; et comme tous y rencontrent profit pécuniaire, cela suffit pour qu'ils s'en fassent gloire. Le service d'espionnage se recrute, en Prusse, parmi les officiers les plus distingués ; à ceux que leurs connaissances spéciales ou le rang de leur naissance désignent pour les emplois supérieurs, est imposé ce Schlammbad^ « ce bain de boue ». En 1882, un prince, celui de Saxe-Meiningen, se flattait d'être espion au service du grand état-major.

On croit avoir tout dit sur l'espionnage allemand quand on a ressassé les vieilles anecdotes qui ont cours depuis 1870, Les gens bien renseignés, que le devoir oblige au silence, pourraient, avec preuves à l'appui, citer des faits incontestables, dont la plupart, pourtant, paraissent invraisemblables tant ils impliquent de patiente fourberie et d'hypocrite audace. Que des officiers prussiens, voyageant en bourgeois et se disant artistes, soient venus, depuis plus de quinze ans, dessiner les abords de nos forteresses ; que d'autres, vêtus comme des Parisiens en villégiature, sous prétexte de {)écher à la ligne,

aient sondé la Meuse, la Marne et l'Oise et relevé les passages guéables, il n'y a rien là que de banal et de connu. Mais ils ont fait mieux. Ce n'est pas seulement en France, c'est en Russie qu'ils opéraient : une nuée de colons allemands avaient envahi, il y a quelque vingt ans, les terres du tsar sur la zone frontière; tous appartenaient à la réserve de l'armée prussienne; en cas de guerre, ils devaient former soudain des bandes hostiles, établies à l'avance dans le pays, en connaissant la topographie, les ressources, et occupant préventivement les points stratégiques importants. Certain jour, les autorités russes s'émurent d'une recrudescence de mortalité parmi ces immigrés ; beaucoup décédaient ; à chaque enterrement tous les Allemands fixés dans la région suivaient le convoi jusqu'au cimetière en donnant les marques de la douleur la moins apocryphe. On venait de procéder ainsi aux funérailles d'un certain MuUer, quand, quelques jours plus tard, un employé russe reconnut, dans une auberge, ce même Muller, parfaitement vivant. Il l'aborde, lui demande l'explication d'un cas aussi extraordinaire ; à quoi le pseudomort se contente de répondre qu'il s'agit d'une simple plaisanterie. Le fonctionnaire russe prévient ses supérieurs ; le gouverneur de la province fait enquête ; ordre est donné d'exhumer la bière. On y trouve, sous une enveloppe métallique très soigneusement préparée pour éviter toute détérioration, vingt fusils de fabrication allemande, des baïonnettes et quatre cents cartouches. Une fouille complète du cimetière fit découvrir ainsi cinquante-

huit cercueils remplis d'armes et de munitions, et de la sorte fut expliquée l'épidémie qui sévissait contre ces Allemands, qu'un oukase du tsar expulsa sans miséricorde.

Ceci n'est point seulement, chez les Prussiens, une tactique : c'est aussi une tradition. Frédéric II, qui fut l'organisateur du système, l'avait, en homme de génie, poussé à sa perfection : dans ses Priiicijjes généi'aux de la guerre, il pose les règles encore pieusement observées dans les armées de son successeur : « Lorsque, écrit-il, par aucun moyen, on ne peut obtenir de renseignements dans le pays ennemi, il reste un expédient auquel on peut recourir, quoiqu'il soit dur et cruel : c'est de prendre un gros bourgeois qui a femme, enfants et maison ; on lui donne un homme d'esprit que l'on déguise en valet; on oblige le bourgeois aie prendre pour cocher et à se faire conduire par lui au camp ennemi sous prétexte des violences que vous lui faites souflrir. S'il ne ramène pas votre homme après avoir séjourné dans le camp ennemi, vous le menacez de faire égorger sa femme et ses enfants et de faire brûler et piller sa maison. » Et le roi philosophe ajoute : « J'ai été obligé de me servir de ce moyen lorsque nous étions au camp de Ghlusitz et cela m'a réussi. » Egorger, piller, brûler; c'est bien ça, et la méthode est toujours en honneur...

Ce Frédéric II, qui se posait en bel esprit et en souverain dégagé des vieux préjugés, était lui-même le premier espion et le plus grand voleur de son royaume. Il fit forcer les serrures et prendre chez

le comte de Broglie, notre ambassadeur à Dresde, les minutes de dix dépêches officielles, et, chose grave, le chiffre de la correspondance avec la cour de France. Comme il imposait ces façons de faire à tous ses représentants à l'étrang-er, aucun des cabinets européens n'était à l'abri de ses coups de main ; le chevalier d'Eon, agent secret de Louis XV, pour se garer de ces cambriolages à la prussienne, avait renfermé ses papiers importants « entre une double feuille de parchemin contenue dans une brique creusée et mastiquée, enlevée aux fondations des murs de sa cave et soigneusement remise en place ».

C'est merveille de suivre dans l'histoire diplomatique prussienne, depuis ces temps reculés jusqu'à la fausse dépêche d'Ems, et au delà, cette succession ininterrompue de mensonges, de rapines et de vilenies. Le mot célèbre de Lysandre : « Il faut tromper les enfants avec des osselets et les ennemis avec des serments », semble avoir été la devise de tous les hommes d'État d'outre-Rhin. En 1793, ils faisaient passer à nos généraux, dans Mayence, les exemplaires d'un faux Moniteur de la Rf' publique française, fabriqué par eux. Sous le second Empire, un attaché militaire à l'ambassade russe de Paris, le colonel Abelinski, constatait la disparition de pièces diplomatiques de première importance. On lui conseillait de surveiller ses domestiques; mais lui, qui connaissait son monde, affirmait que « l'agent militaire prussien, qu'il recevait, était seul capable de cette vile action ». Et il ne se trompait pas. Sur ces faits et sur

d'autres, tout aussi frappants, il faut consulter un très curieux volume, publié il y a quelque vingt ans, par le lieutenant A. Froment : lEspiomiage militaire et les fonds secrets de la guerre en France et à rétranger. Ce petit livre, qui nous renseigne sur les ruses et les perfidies teutonnes, se retrouve aujourd'liui d'actuedité ; l'auteur y signale combien est grande, à ce point de vue, notre honorable infériorité, le caractère de notre nation se prêtant malaisément à ces méprisables moyens d'action ; nous préférons le combat à visage découvert, « à armes courtoises », comme on disait jadis ; le dégoût et FindifTérence se sont, chez nous, bien longtemps opposés à l'organisation d'un service secret.

Les événements de 1870 nous ont subitement révélé l'habileté et le nombre des espions à la solde de l'ennemi. Le public, aussitôt, en soupçonna partout; mais il ne les voyait pas où ils se trouvaient. Une enquête postérieure à la guerre fit, par exemple, connaître que beaucoup, démasqués trop tard, servaient dans les ambulances internationales : ils surprenaient les confidences des officiers blessés qui ne se méfiaient pas des infirmiers dont ils recevaient les soins. On découvrit deux de ces misérables déguisés en sœurs de charité! Jamais, soit dit à notre honneur, on n'obtiendra qu'un Français accepte de pareils rôles. — Ces espions ne portaient rien sur eux qui pût les trahir : ils avaient seulement au cou, sous leurs vêtements, une petite médaille marquée de certains signes, qui

leur servait à se reconnaître entre eux et surtout à se faire relâcher par leurs patrouilles et leurs avantpostes.

Ces as^issements ne cessèrent point avec les hostilités ; dès 1872, les espions allemands de tout rang, de tout sexe, de toute condition reprenaient chez nous leur louche besogne. Pour ne citer qu'une de leurs prouesses, en temps de paix, disons qu'un de nos ministres de la guerre, le général Thibaudin, se rendant en tournée d'inspection sur la frontière des Alpes, partit de Paris, déguisé en simple invalide, et prit place dans un compartiment de troisième classe. La précaution était bonne, mais insuffisante ; car, avant que le général arrivât à Lyon, deux officiers prussiens, également déguisés, montaient dans son compartiment et le suivaient jusqu'à Grenoble.

Caro écrivit sur l'espionnage une page superbe : « M. de Bismarck, dit-il, demandait un jour avec cette ironie hautaine, pire qu'une injure, de quelle essence particulière était fait l'honneur français, et en quoi il pouvait différer de celui des autres nations. C'était là une question imprudente. Il faut bien que l'honneur français soit d'une autre nature que l'honneur prussien puisque le nôtre se soulève à de pareilles peintures. Le dernier des soldats français repousserait avec dégoût cette sorte d'emploi prisée si haut dans vos états-majors. La différence des deux peuples se marque là ».

D'ailleurs Bismarck était bien incapable de raisonner de ces choses, car il se complaisait, dans l'occasion, à mettre lui-même la main à la pâte.

En 1871, lors des pourparlers qui précédèrent la reddition de Paris, il parvenait difficilement à se procurer les journaux imprimés dans la capitale et qui l'auraient renseigné sur l'état d'esprit et les ressources de la population assiégée. On raconte que lorsque Jules Favre vint à Versailles, chez le chancelier, pour y traiter des conditions de l'armistice, l'un des agents de la chancellerie reçut l'ordre de retirer des water-closets les serviettes indispensables, afin que le représentant de notre gouvernement y laissât les journaux qu'il avait apportés et qui, après son départ, remis en état d'être lus, furent présentés à Son Excellence... Le grand Frédéric a laissé de bons élèves.

15 janvier 1915.

Balzac aurait écrit, en s'inspirant des débuts du personnage, un de ces récits bourgeois où il excellait, et dont l'apparente et tragique platitude se crevassait — comme un sol volcanique miné par une fournaise souterraine — sous la poussée d'un drame poignant, latent et seulement deviné, qu'une explosion dévastatrice révélait tout à coup aux dernières pages du roman.

Comme milieu d'action, une placide famille d'industriels silésiens, honnêtes et laborieux, les frères Schœffel. A la recommandation d'un ami, ils ont pris, en 1847, Stieber pour conseil et lui ont confié la direction de leurs usines. Il a vingt-neuf ans; il est avocat à Berlin ; c'est un homme intelligent, avisé, et qui connaît les affaires ; très dévoué, d'ailleurs, à ses patrons dont, en toutes circonstances, les intérêts priment les siens propres. Bientôt il a gagné la confiance de toute la maison : la fille de l'aîné des deux frères, Iledwige Schœffel, ne voit pas sans indifférence ce beau garçon, qui vit dans

l'intimité de son père et de son oncle et partage tous leurs secrets. Stieber lui fait une cour discrète et respectueuse ; les parents le savent et ne s'en formalisent pas. Georges Schœftel, l'oncle d'Hedwige, a pris en particulière affection celui qu'il aime à considérer comme son futur neveu ; il cause souvent avec lui et chaque jour s'accroît son estime pour le jeune directeur, qui à ses qualités professionnelles joint une sentimentalité et une philanthropie singulières. Stieber ne cache pas que, depuis longtemps, le sort misérable des prolétaires est pour lui un tourment lancinant : il est socialiste autant par charité chrétienne que par conviction politique. Il rêve l'abolition des fortunes héréditaires, la régénération du peuple par le travail obligatoire, la création d'une grande république allemande où chacun, gagnant largement sa vie au moven d'un labeur attrayant et approprié, aurait une part égale de jouissances, de droits et de responsabilités. Il prophétisa Taube prochaine du bonheur universel ; il suffit, pour que se lève cette aurore d'un monde nouveau, du bon vouloir de tous les honnêtes gens, car ils sont le nombre et ils ont la force.

Ces séduisantes nouveautés enthousiasment le naïf Georges Schœffel ; il répand parmi ses ouvriers la bonne parole que lui souffle Stieber; il engage celui-ci, qui est beau parleur, à les instruire des méfaits de 1' « oppression militariste et policière », à leur faire comprendre la grandeur des revendications prolétariennes et de la révolution sociale, et quand, en 1848, se propage, dans toute l'Europe,

le mouvement démocratique dont Paris est l'initiateur, l'usine des frères Schœft'el devient un centre d'action, surchauffé et prêt au bon combat : on y recrute pour la « lutte des classes » ; elle contient un dépôt d'armes. Tout à coup, sur un ordre venu de Berlin, la police royale y fait irruption, les ouvriers sont arrêtés, emprisonnés, les plus compromis fusillés : Georges Schœffel est condamné à la détention dans une forteresse ; Hedwige, séduite, s'enfuit avec Stieber, qui disparaît et, alors seulement, les malheureux industriels qui ont ouvert leur porte à l'avocat berlinois, qui l'ont logé et nourri, qui l'ont accueilli comme un fils, comprennent qu'ils sont victimes d'un misérable traître, agent provocateur aux gages de la police royale soigneusement instruite par lui de tous les progrès qu'il faisait dans leur confiance.

Il est à Berlin, maintenant; poursuivant le rôle odieux qu'il s'est volontairement attribué, il s'érige en défenseur de tous les accuses de crimes de haute trahison et de rébellion, traduits devant la justice au cours de cette période troublée. De tous il exige et obtient une sincérité absolue, reçoit leurs confidences, consacre à chacun d'eux un dossier, se renseigne ainsi, aux meilleures sources, sur l'organisation révolutionnaire, surprend les secrets des affiliations mystérieuses, plaide pour ceux qu'il a dénoncés, menant si habilement son double jeu, qu'on le considère, à la police, comme le plus adroit des « pisteurs » et qu'il passe, chez les socialistes, pour le héros du prolétariat. Si bien

que, le 20 mars 1848, le roi Frédéric-Guillaume se décidant — sans témérité — à braver l'émeute en parcourant à cheval les rues de Berlin, c'est Stieber qui, acclamé et porté en triomphe par la foule, modère et canalise cette émeute en ayant l'air de la fomenter; c'est lui qui, agitant le drapeau des revendications sociales, permet au roi encadré par les mouchards, de traverser sans risques la cohue turbulente; c'est lui encore qui, voyant le souverain hésiter et pâlir devant les poings menaçants et les remous hostiles du peuple, s'avance vers lui, sous prétexte de l'insulter, et lui souffle à l'oreille : « Allez, Sire, ne craignez rien ; mes mesures sont bien prises ; je suis maître d'eux ! »

Quelque habile que soit le joueur, ces parties doubles ne durent jamais bien longtemps : pris en flagrant délit de trahison par ses frères, qu'un jour d'émeute il avait armés, exhortés à la résistance et amenés sous le feu des soldats, Stieber dut fuir. Mais le roi de Prusse, qui se souvenait du 20 mars et n'avait pas oublié Vhoiiune an drapcait, le rappela à Berlin, et, sans répugnance, lui octroya, par gratitude, le grade de conseiller de police. C'est alors que Stieber comprit qu'on peut, par les portes basses, entrer dans Thistoire.

Pour ses débuts clans la police oflicielle, l'ancien révolutionnaire organisa une sévbre et stricte surveillance de ses ex-camarades en utopies politiques. C'est ainsi que, de 1850 à 18o5, la pression policière se fit si terriblement sentir, jusque dans le

moindre des hameaux, que tout rentra dans l'ordre sans que, à aucun moment, le secours de la force armée fût nécessaire.

Mais cette besogne ne suffisait pas à l'ambition de Stieber, qu'un satanique génie obsédait. Pour mieux s'assurer la confiance oublieuse du monarque il lança des espions discrets à la piste de tous les princes de la famille royale, et, chaque soir, il était admis au palais pour donner lecture à Frédéric- Guillaume d'un rapport relatant l'emploi du temps de tous les personnages de son entourage, le menu de leurs repas, leurs propos de table, sans omettre leurs sorties du soir ou de la nuit. Les rois, de tout temps, ont eu la curiosité de ces révélations : sachant qu'on leur voile souvent la réalité par respect de l'étiquette, ils éprouvent le besoin de pénétrer la vérité, fùt-elle sordide, fùt-elle anodine, pourvu qu'elle soit franchement formulée. Dans une curieuse étude consacrée aux Grands espions, et publiée il y a quelques années, M. Paul Lanoir, contant les aventures de Stieber d'après les Mémoires rédigés par le personnage même, a donné un spécimen des indiscrétions auxquelles se complaisait le roi de Prusse. Il s'agissait de son frère, le prince Adalbert qui passait pour se plaire, plus qu'il n'est besoin, à la dégustation des bons vins de sa cave :

« Son x4.1tesse, déjà fatiguée hier, disait le rapport de Stieber, s'est couchée à minuit quarante, après avoir pris, à onze heures vingt, une légère collation dans son cabinet de travail. Ce matin, à dix lieures quarante-cinq, l'officier de service est

allé chercher M. le professeur D... qui est arrivé à onze heures quinze au château ; la consultation a duré onze minutes. En quittant la chambre de Son Altesse Royale, le professeur a dit au général de Radowitz : « Ce cochon-là- se saoule donc tous les jours ! »

Le roi s'amusait énormément à la lecture de telles indiscrétions, et le crédit de Stieber s'en accroissait. Quand il le jugea solidement établi, il estima le moment venu de monter un échelon encore vers les sommets du pouvoir qu'il entrevoyait dans ses rêves, et il soumit au roi le projet d'une vaste réorganisation des services policiers en Prusse avec ramification d'espionnage dans les pays environnants. Ce beau plan agréa au souverain et le gouvernement fit voter par le Reichstag un crédit de 305.000 francs, mis à la disposition de l'ancien démagogue pour « assurer à l'Etat les bienfaits d'une information utile ».

Stieber aussitôt s'évertue ; en peu de temps, il devient le personnage le plus redouté du royaume : il tient les secrets de la Cour, des nobles dames et des bourgeoises, surveille les princes, les ministres, les chefs d'armée, les ambassadeurs, espionne pour son compte et pour celui du roi (|ue ses rapports émerveillent et qui demeure ébahi des révélations qu'on lui sert. Stieber est devenu une sorte de Fouché, mais un Fouché qui ne craint pas de mettre lui-même la main à l'ouvrage, de se camoufler en ivrogne, pour qu'on parle devant lui sans contrainte, en ecclésiastique pour recevoir des confidences, en

valet de pied afin de surveiller les conversations mondaines. Après dix ans d'exercice, il est présenté au comte de Bismarck qui devine en ce louche comparse un acolyte précieux, et, tout de suite, le futur chancelier de fer ouvre son cœur à l'espion et lui dévoile le vaste avenir.

C'est TAutriche qu'il faut d'ahord abattre avant de s'attaquer à la F'rance. Stieher part pour, la Bohême afin de préparer la route à l'armée prussienne; il parcourt le pays, de Dresde à Prague, pousse jusqu'à Sadowa, lieu fixé d'avance pour la rencontre décisive. Il voyage en roulotte, déguisé tantôt en photog^raphe, tantôt en vannier, en saltimbanque ou en vendeur ambulant de statuettes de plâtres, d'objets de piété ou de chansons g^rivoises. Durant près de deux ans, il va de village en village, recrutant des agents, posant des jalons, recueillant des renseignements précieux et, quand la guerre est enfin déclarée, Bismarck confie à l'espion le poste de chef de la police de campagne.

Celle-ci fut, pour Stieber, un triomphe : de l'avis unanime, jamais on n'avait pu jusqu'alors imaginer que la marche d'une armée en pays ennemi pût être à ce point facilitée par le fait d'un seul homme : à chaque étape, les maisons où devaient être logés l'état-major et les officiers généraux étaient marquées d'un signe, et un paysan — espion — venu au-devant des envahisseurs, mais qui feignait d'être par eux brutalisé et contraint, indiquait l'emplacement de ces cantonnements, fournissait des rapports précis sur la force et la position

des armées autrichiennes, Fesprit des populations et les ressources locales en fourrages et en approvisionnements.

La rapide campagne terminée, Stieber, logé et fêté au quartier général, reçut l'accolade de Bismarck qui le proclama roi des policiers. Le taciturne Moltke lui-même, le bourru de l'état-major, dont la sobriété de compliments était légendaire, ne put taire sa complète satisfaction : « Ça, c'est bien, déclara-t-il, bien, bien ! » Et après la rentrée à Berlin, l'espion fut nommé, en récompense de ses éminents services, directeur de la haute police de l'État — rang de ministre ! — chamarré d'ordres, accablé d'honneurs et surnommé par tous l'artisan de la victoire.

Frédéric II, le grand homme de la famille des Hohenzollern, écrivait : « S'il y a à gagner à être iionnêtes, nous le serons ; s'il faut duper, nous serons fripons ». Frédéric II a fait école : on est fripon, en Prusse, et espion sans déshonneur — au contraire.

Il suffit d'être de chez nous pour savoir que le caractère chevaleresque de notre nation répugne à ces méprisables moyens d'action; et cette incurable infériorité , Stieber la connaissait bien. Il savait que, sur ce terrain de l'espionnage, les Prussiens seraient toujours nos maîtres, et c'est alors qu'il s'ouvrit à Bismarck do son projet de peupler la France d'agents secrets chargés d'y préparer les voies à l'invasion.

Il faut lire dans l'histoire des Grands espions, le volume de 31. Paul Lanoir dont nous citions plus haut le titre, les savantes combinaisons de Stieber appliquant à la France, mais avec beaucoup plus de méthode et d'enverp^ure, son plan de campagrue de Bohême et peuplant notre pays d'Allemands à ses gages. Cette organisation dénote un singulier génie de fourberie et de trahison et une ténacité manifestement teutonne. Pour la première fois, dans l'histoire militaire, le service de l'espionnage scientifique, destiné à une collaboration directe et constante avec les états-majors, allait prendre l'importance d'une armée combattante.

Stieber, pour mener à bien cette vaste entreprise, exigea deux choses qu'il obtint aussitôt : une augmentation de budget d'un million et demi de marks al carte blanche. Il gagna seul la France, pourvu d'une valise contenant une collection de perruques et de barbes postiches, visita ses mille huit cent cinquante espions déjà en place, reçut leurs observations, nota les points faibles, établit, dans les quatorze départements qui séparent Paris de la frontière, des centres d'action dont les chefs avaient leurs correspondants à Bruxelles, Lausanne, Genève et Berlin ; et tout cela sans avoir éveillé les soupçons d'un seul des préfets de l'Empire.

De retour aux bords de la Sprée, Stieber faisait à son gouvernement la « commande » de quatre à cinq mille cultivateurs, jardiniers, vignerons ou pépiniéristes; de sept à neuf mille domestiques femmes pour les cafés, restaurants, hôtels et brasseries ; de sept cents anciens sous-officiers que les

asrents de France s'eno^aseaient à caser dans les bureaux ; de quarante-six Prussiennes, jeunes et jolies, destinées à servir dans les cantines des garnisons de l'Est, et de deux cents autres agréables personnes pour être placées comme institutrices ou dames de compagnie dans la clientèle bourgeoise. On assurait de bonnes mensualités à tout ce personnel, qui prit son essor à l'époque de l'exposition de 1867.

Ce fut le temps où s'embauchaient, parmi les maçons et les terrassiers employés à la construction des forts de Metz, de faux déserteurs prussiens et de soi-disant Luxembourgeois ; où une nuée d'artistes, peintres, dessinateurs, aquarellistes ou photographes parcouraient les vallées des Vosges, sac au dos, boîte de couleurs à la main et parasol en sautoir ; où les rives de la Marne, de la Seine et de la Meuse se peuplaient de pécheurs à la ligne, qui, sous prétexte àa prendre le fond, sondaient nos rivières et relevaient les passages guéables. Au printemps de 1870, Stieber pouvait annoncer à ses maîtres que les routes de France étaient ouvertes; on sait le reste : dès les premiers jours de la campagne, nos armées se trouvèrent enserrées d'un inextricable réseau de délation et de traîtrise ; pas un de leurs mouvements qui ne fût connu à l'avance; pas une de leurs héroïques tentatives qui ne fût déjouée ; on s'aperrut — trop tard — que tout l'est de la France était machiné comme une boîte à surprise.

Stieber, lui, fit la campagne avec le grand étatmajor. A Versailles, il installa son quartier gêné-

rai dans un magnifique hôtel du boulevard du Roi ; la maison était g-ardée par quatre-vingts gendarmes qui, par moitié, étaient jour et nuit de faction. C'est delà que le roi des espions convoqua neuf mille de ses agents qui, fidèles à son appel, accoururent dans la ville de Louis XIV et s'y établirent à demeure : venus des départements envahis où leurs services n'étaient plus utiles, ils servaient à acclamer le roi de Prusse quand il sortait par la ville. A cette besogne flatteuse ne se bornaient pas, d'ailleurs, les fonctions du grand maître de l'espionnage : il était reçu à la Cour, était consulté et écouté à l'égal d'un ministre ou d'un chef d'armée, disait son mot sur tout, ne ménageait pas les avis, et c'est lui, sans nul doute, qui conseilla le comte de Bismarck certain jour où celui-ci fit retirer des water-closets les serviettes indispensables, afin que le représentant de notre gouvernement fût forcé d'y laisser des papiers tirés de sa poche et qui, peut-être, présenteraient quelque intérêt.

Etonnez-vous, après cela, qu'une légende versaillaise date de cette époque funeste la moue de dégoût qui plisse les lèvres du grand roi dont l'effigie se dresse dans la cour du château de Versailles, et l'air de hautain mépris de son visage de bronze qui, assurent les commères, doit retrouvef son noble sourire de jadis alors seulement que sera vengée l'injure faite en 1871 à la tradition française par tant de fourbes et de mesquins vainqueurs.

Stieber, l'un des plus méritants, fut aussi l'un

des mieux payés : le nouvel empereur d'Allemagne fit l'espion commandeur de l'Aigle rouge. La Prusse est manifestement le seul pays du monde où l'on honore pareillement la bravoure et l'ignominie. Ainsi cravaté à l'égal d'un héros, le personnage poursuivit laborieusement son œuvre : il avait foi en notre candeur, en notre proverbiale insouciance et, dès 1872, les espions allemands de tous rangs, de tout sexe, de toutes conditions, reprenaient chez nous leur traîtresse besogne.

Quand Stieber mourut, en 1892, à Berlin, il s'occupait à modifier sa tactique : il ne lui suffisait plus d'avoir semé partout sa graine d'espions ; il travaillait à provoquer dans la classe ouvrière de France la lutte des classes ; dans notre armée l'esprit d'indiscipline et d'insubordination ; à propager les brochures et les journaux révolutionnaires ; mais il rêvait mieux encore et, depuis 1880, il avait conçu l'extraordinaire projet de faire en sorte que, en cas de déclaration de guerre, notre mobilisation ne pût s'opérer par défaut de moyens de communication. Il avait calculé qu'il suffit de quinze minutes à un espion muni de l'attirail nécessaire, ouvrier ou employé d'une compagnie de chemins de fer, pour détruire la portion de voie dont cette compagnie lui a confié la garde. Rupture de ponts, déboulonnements de rails, enlèvement de coussinets, faux aiguillages, bris de sémaphores : imagine-t-on l'effroyable désarroi occasionné au premier jour de la mobilisation sur l'une des grandes lignes conduisant vers la frontière, par le déraillement d'un train militaire, bloquant d'autres trains

STIEBER LE ROI DES ESPIONS 'Jl

accumulés dans une section dont l'entrée et la sortie auraient été habilement coupées et rendues impraticables ? On sait comment ce rêve des Boches a complètement échoué, et la France ne perdra jamais le souvenir de la régularité parfaite, de la méthode admirable avec lesquelles, grâce aux précautions prises, s'opéra notre entrée en campagne. Ce fut là leur première défaite.

31 juillet 1915.

Je n'apprécie pas beaucoup ces récits de déserteurs allemands ou de prisonniers volontaires qui se glissent dans nos lignes, se déclarent dégoûtés de risquer la mort pour le roi de Prusse, racontent que nos ennemis sont à bout, et dévoilent des mouvements de troupes et des dispositions stratégiques comme s'ils possédaient les secrets de Von Kluck ou du Kronprinz, Ils se disent généralement « Polonais, amis des Français » ; ils ont, assurent-ils, été enrôlés par force et n'attendaient que la première occasion pour se rallier à nous et nous apporter des révélations précieuses.

Ces transfuges peuvent être véridiques et sincères ; méfions-nous d'eux cependant. Ceux de nous qui possèdent le désagréable privilège d'avoir été, alors qu'ils étaient enfants, les témoins de la guerre de i870, ceux surtout qui ont assisté à l'invasion allemande en Alsace ou en Lorraine, ont gardé, depuis ce temps-là, une suspicion farouche et irréductible de tout ce qui est allemand.

Ce qui est singulier, c'est que les Boches, dont

l'imagination est généralement si pauvre, qui, — sauf en musique — sont réduits aux copies et aux falsifications, qui n'ont même pas un vaudevilliste habile et ne sauraient produire une pièce de théâtre à combinaisons ingénieuses, font preuve, lorsqu'il s'agit de traîtrise et de duplicité, d'un véritable génie et de quaUtés d'invention sans pareilles. L'heure n'est pas venue de conter certains épisodes delà guerre actuelle, si invraisemblables qu'il faut, jusqu'à preuve contraire, les considérer comme légendaires et inauthentiques. Mais rien qu'à s'en tenir aux faits qu'ont rapporté les journaux, ne doit-on pas reconnaître que nos ennemis ont poussé l'art de la félonie jusqu'au plus extrême degré de la perfection? L'histoire du bon curé d'un village de la Somme, resté seul, absolument seul dans sa paroisse dont tous les habitants avaient fui et qui s'obstinait héroïquement à demeurer en son presbytère saccagé, l'histoire de ce brave ecclésiastique pourrait ici servir de preuve. Ce desservant sans peur, comme sans malice, vivait ainsi, parmi les ruines, entre les batteries allemandes qui lui envoyaient, sans compter, les shrapnells et les batteries françaises qui le ménageaient, car le bonhomme s'était parfois glissé jusqu'à nos lignes et avait lié connaissance avec quelques-uns de nos ofhciers. Comme il n'avait plus ni sacristain, ni bedeau, ni enfant de chœur, chaque matin il se suspendait à la corde de la cloche et sonnait lui-même sa messe, non pour y convoquer les fidèles absents, mais par respect des rites ; cliaque soir on l'entendait tinter V Angélus, et du fond de leurs tranciiées

nos poilus admiraient son courage et sa ténacité. Un beau jour certain aumônier de marque passa sur notre front et les officiers français eurent la bonne pensée de convier le curé à dîner avec cet éminent confrère : celui-ci, dès les premiers mots, conçut quelques soupçons ; il obliqua la conversation sur certains points de dogme, et s'aperçut, non sans surprise, que l'héroïque desservant pataugeait lamentablement. Au vrai, il ignorait jusqu'à son Credo, et n'avait d'aptitude, en fait de liturgie, que pour sonner les cloches afin d'aviser ses compatriotes de ce qui se passait dans notre camp ; car c'était un Prussien qui , bien entendu , n'avait jamais été prêtre. Le dîner finit mal ; on dépouilla l'espion de la robe qu'il profanait et son dessert se composa de douze balles qu'il dut absorber par la peau.

On pourrait mentionner encore la visite dans nos lignes de trois dames en grand deuil, munies de laissez-passer les plus réguliers, et qui allaient, par la campagne, à la recherche de la tombe d'un jeune officier français, époux de l'une d'elles, fils de l'autre, frère de la troisième. Cette dernière seulement questionnait les paysans et répondait aux sentinelles, car les deux autres, abîmées dans leur douleur, se laissaient conduire, muettes, le mouchoir aux lèvres, aveuglées par les larmes autant que par leurs épais voiles de deuil. Leur enquête se prolongea si bien que les curiosités s'éveillèrent : il arriva ce que vous pressentez : de ces trois éplorées une seule était une femme, aUemande, ayant longtemps habité la France; elle

pilotait deux officiers du Kaiser, qui, en robe de crêpe et sous prétexte de douloureux pèlerinag"e, parcouraient tranquillement nos positions.

Les Boches ont fait mieux encore : on dit, et les poilus revenus du front le racontent, que des rôdeurs prussiens ont dressé les chiens de certaines fermes isolées à signaler les passages de troupe par des aboiements qui, dans la campagne, s'entendent très loin quand la nuit est calme ; les tranchées allemandes sont ainsi prévenues de l'heure oii s'opère quelque mouvement dans nos lignes et du moment de « la relève » toujours propice à une attaque. Ces histoires-là paraissent fantasmagoriques aux jeunes Français d'aujourd'hui, lesquels ont peine à croire que les Teutons soient si malins. Les vieux, ceux qui ont gardé le souvenir des faux infirmiers et des fausses sœurs de charité de 1870, restent moins incrédules ; ils savent, par expérience, qu'aucun peuple au monde, fût-ce les légendaires Peaux-Rouges, ne montre plus de patience et d'obstination dans la félonie que le peuple allemand, et que le plus fruste des Germains est passé maître en mensonge et en fourberie.

Je me rappelle que, vers 18G7, vivait à Metz, un honnête commissionnaire en marchandises qui se nommait Jacob Alexandre. C'était un bourgeois, calme et souriant, bon vivant et « tout rond », intelligent, laborieux et considéré, car son commerce prospérait; il était, d'ailleurs, obligeant et

charitable. Le père Alexandre, type achevé du brave homme dont la vie se passait « au grand jour », s'était fait, dans la ville, de nombreuses relations. Metz, où l'existence était plantureuse, comptait au nombre de ses habitants beaucoup d'officiers retraités, fixés là en raison de l'agrément du pays et de l'importance de la garnison avec laquelle ils se trouvaient en constante camaraderie. Les militaires tenaient, dans la vieille cité lorraine, « le haut du pavé » ; mais ils n'étaient pas tous riches ; jeunes officiers à l'Ecole d'application ou vieux commandants en retraite, avaient parfois des « fins de mois » difficiles. Le père Alexandre venait en aide à tous. Non point qu'il pratiquât l'usure ni qu'il trafiquât de son argent ; sa probité en affaires et sa délicatesse étaient au contraire proverbiales ; mais il aimait à rendre service et il était bien rare qu'on s'adressât à lui, sans recevoir, en même temps qu'un bon conseil, le petit subside indispensable. Le brave homme savait calmer les créanciers impatients, imposer silence aux dettes criardes et obtenir des délais salutaires. Un officier retraité, cbevalier de la Légion d'honneur, le commandant X..., ayant confié à son ami Alexandre son embarras momentané, reçut de lui la somme dont il avait besoin, et s'empressa de remettre, en échange, un billet « à trois mois ». Au jour fixé pour l'échéance, le père Alexandre se présenta chez le commandant, sortit de sa poche le fatal engagement, et, comprenant que sa visite était importune, il froissa le papier, s'en servit pour allumer sa pipe et le jeta au feu, déclarant qu'il préférait pas-

ser la somme aux « profits et pertes » plutôt que de tracasser pour quelques cents francs un ancien défenseur de la Patrie.

Cette belle action et d'autres, du même genre, valurent au commissionnaire en marchandises de solides amitiés, et, je pense aussi, un bon nombre de clients ; pour tous il se montrait également serviable et « arrangeant », et son expérience en affaires se faisait paternelle quand il morigénait ces braves militaires, insoucieux de l'avenir et ignorants de la valeur de l'argent, dont il se plaisait à liquider l'arriéré et à rétablir le budget.

La guerre survint et, dès le milieu d'août, Metz fut investi par l'ennemi. L'autorité militaire, prévoyant la pénurie des approvisionnements, concerta une action sur le village de Courcelles, station du chemin de fer de Sarrebruck, où les Allemands avaient un grand entrepôt de ravitaillement. L'expédition était ainsi conçue : le général Lapasset, avec sa brigade, devait attaquer les villages de Courcelles et de Mercy, tandis qu'une locomotive blindée, partie de Metz, roulerait à toute vapeur vers la station de Courcelles, accrocherait là un long train de vivres qu'on y savait garé, et rentrerait dans nos lignes avec ce butin.

Le 2" septembre, au matin, le 90^ régiment de ligne s'élance à l'assaut des deux villages ; les Prussiens sont refoulés ; la station de Courcelles est au pouvoir de nos soldats ; mais la locomotive attendue n'arrive pas ; elle a dû s'arrêter à michemin ; le secret de l'opération a été livré à l'ennemi par un espion, et la voie est coupée. L'aflaire

est manquéc et nos troupes se replient vers le camp retranché, ramenant un civil, découvert dans le village de Courcelles, et qu'on soupçonne d'être le traître auquel est dû l'échec de l'expédition. C'est le père Alexandre.

Ce n'est point seulement un souvenir lointain que je rapporte ici ; étant enfant, j'ai bien souvent entendu raconter, à Metz, l'aventure du « bon M. Alexandre » ; mais elle était restée dans mon esprit à l'état de sinistre légende ; je l'ai retrouvée récemment, contée d'après des documents officiels, dans l'ouvrage de M. Paul Lanoir, les Grands espions que devraient lire et méditer tous ceux qui demeurent incrédules, après tant de leçons, aux exploits des agents secrets de l'Allemagne et de la perpétration de l'avant-guerre. Nous n'avons plus le droit d'être candides comme on l'était il y a quarante-cinq ans. Comme, après tout, ce sentiment est à l'honneur de nos pères de ce temps-là, on peut bien reconnaître qu'ils poussaient la confiance jusqu'à la naïveté. Lorsqu'on apprit à Metz que le père Alexandre était accusé d'un méfait d'espionnage, ce fut un unanime éclat de rire, et un tollé de protestations. Un si brave homme, qui, ainsi qu'il rexpli(juait lui-même, avait profité de l'avance de nos troupes pour explorer la banlieue et porter des secours aux paysans ruinés par l'occupation étrangère. Vraiment les militaires voyaient des espions partout et le meilleur patriote n'était pas à l'abri de leurs soupçons injustifiés.

Le commandant X..., apprenant que son ami Alexandre était déféré au conseil de guerre, vint

trouver le général Lapasse t, afflrmant sur son honneur que le commissionnaire en marchandises était un grand calomnié et qu'il répondait de lui. M. Lanoir, qui a eu connaissance de Fenquôte des juges militaires, rapporte le dialogue qui s'eng'agea entre le commandant X... et le g-énéral.

— Alexandre, dit celui-ci, vous a prêté il y a un an une somme d'argent contre un billet à trois mois.

— En effet, mon général.

— Quand le billet est venu à échéance, Alexandre s'est présenté chez vous et a brûlé cet engagement.

— Oui... mais il m'avait formellement promis que cette affaire resterait entre lui et moi.

— Il n'en a parlé à personne ; cependant nous possédons ses papiers et voici le brouillon d'une lettre par lui adressée, à cette époque, à son chef d'espionnage, le polizeirath Kaltenbach.

Et le général Lapasset donna lecture à son interlocuteur confondu de la traduction d'un rapport tracé de la main du père Alexandre et envoyé par lui à la haute police de Berlin ; ce rapport était ainsi conçu : « Quand le billet que je vous ai communiqué est venu à échéance, j'ai fait cadeau à M. le commandant X... de la somme que je lui avais prêtée. C'est un moyen de nous l'attacher solidement et cela est utile, car cet ancien officier nous a déjà donné, à son insu, et nous donnera encore d'intéressants renseignements, tout en m'ouvrant l)ien des portes à la serrure desquelles il fait bon d'avoir l'œii. »

Le malheureux retraité en tombait des nues ;

c'était le roi de Prusse qui avait payé sa dette ! Il se retira ébahi, mais convaincu. D'autres eurent plus de peine et mirent plus de temps à reconnaître que le « bon M. Alexandre » était un fieffé scélérat. Si bien qu'on dut retarder, du 27 septembre au 4 octobre, la réunion du conseil de guerre, et que, la condamnation à mort prononcée, on dut encore surseoir à son exécution. Alexandre avait fait tant de dupes que, après le jugement, il se trouvait encore à Metz des personnes très recommandables pour crier à l'erreur judiciaire et pour défendre « la vie et l'honneur d'un bon Français ».

Le père Alexandre fut passé par les armes le 15 octobre 1870.

2i avril 191b.

Une de nos compatriotes, se trouvant l'été dernier dans un château de Silésie, en séjour chez une princesse allemande, Française de cœur et de naissance, assista là aux débuts de la guerre et nota au jour le jour les nouvelles qui lui parvenaient, nouvelles d'origine exclusivement allemande, comme bien on pense. Ce journal vient d'être publié. Il est précieux à bien des titres et l'on y trouve nombre d'observations dont nous pourrons tirer grand profit. Mais son principal intérêt est peutêtre de nous fournir une histoire de la guerre telle qu'on la raconte en pays boche, telle qu'elle est acceptée actuellement et sans commentaire par ces Teutons si cultivés, qui se vantent d'avoir inventé la « métliode critique » et d'en remontrer, pour la pénétration historique, à tous les savants de la terre.

Oui, oui, c'est une belle histoire, et jugez-en : elle commence, dès le 27 juillet, par l'assassinat du tsar, presque aussitôt suivi de l'entrée en Alsace des troupes françaises, sans déclaration

de guerre, au mépris des régies les plus élémentaires du droit international dont FAllemagne s'est constituée la loyale gardienne.

Ainsi traîtreusement assailli, le kaiser, malgré son amour obstiné de la paix et ses tentatives de conciliation, est bien obligé de tirer l'épée. Cette lâche agression ne le prend pas au dépourvu; non. Mais tout de même réveillé si brutalement de son beau rêve de concorde universelle, il est quelque peu ébaubi. D'autant plus que l'Angleterre se jette perfidement dans l'aventure. Et déjà plus de vingt ?nilie avions français survolent l'Allemagne et laissent tomber sur des cités sans défense, Carlsruhe, Nuremberg, Chemnitz même, des bombes qui, « par la protection divine », se refusent à éclater. On arrête sur toutes les routes des automobiles chargées d'or, et les Allemands confisquent ainsi 80 millions que la France destinait à la Russie. Un médecin français est pris à Metz, empoisonnant les fontaines de la ville en y déversant à profusion les bacilles du choléra. Quelle tristesse ! Parmi de telles infamies, quelques consolations ; la belle conduite de l'Alsace en est une : outrée de la sauvage invasion de l'ennemi héréditaire, toute la chère province a protesté auprès du statthalter de son inébranlable fidélité à l'empire germanique. Les Français, dans leur passagère agression, se sont montrés si barbares envers les pauvres Alsaciens, et les ont si cruellement rançonnés et molestés, que la population entière, « même les éléments les plus français jusqu'ici », s'est solidarisée, d'un seul cri, avec l'Allemagne.

Celle-ci, cependant, brusquement surprise en son pacifique labeur, s'est rapidement ressaisie. L'armée invincible a dû entrer dans la Belgique, qu'envahissaient déjà, au mépris des traités, les hordes françaises. Le roi Albert ne s'est pas bien conduit ; sans consulter son peuple, qui le honnit et lui jette des bombes, il a fait cause commune avec l'Angleterre et la France. Il a bien fallu, le cœur navré, donner une leçon à cet ingrat petit peuple : l'Allemagne se félicite de l'avoir fait « avec une générosité particulière, bien que Faccueil qu'y aient reçu ses troupes eût été de nature à décourager toute svmpathie ». On ne se figure pas, en effet, combien ces Belges sont méchants ; leurs crimes « ne se comptent plus, et dépassent en horreur les massacres d'Arménie ». Imagine-t-on qu'on a vu des jeunes filles belges du meilleur monde se promener sur les champs de bataille pour y crever les yeux des blessés? De placides bourgeois de Liège ou de Louvain invitaient les officiers prussiens à leur table et ils les égorgeaient traîtreusement au dessert. Ces faits incroyables sont attestés par un message du kaiser au Reichstag : on ne peut donc malheureusement le mettre en doute. Un boucher allemand a été coupé en morceaux et débité par les Bruxellois : une femme, allemande elle aussi, « a vu ses deux enfants jetés par une fenêtre du deuxième étage »... et tant d'autres atrocités dont, pour l'honneur de l'humanité, il est préférable de ne point faire mention !

Nous voici au milieu d'août. L'armée impériale est victorieuse sur tous les points, cela va de soi.

En moins de trois mois la guerre sera terminée, et pour le 2 septembre, anniversaire de Sedan, c'en sera fini de la France. La sensibilité allemande, toujours si affinée, comme chacun sait, s'émeut outre mesure — on ub se refait pas ! — à l'idée de la destruction prochaine et définitive de ce beau pays, jadis si puissant, et que la corruption de ses mœurs a perdu. Ce qui cause la défaite de ces infortunés Français, c'est leur inanque d initiative, le mauvais état de leurs niunitions, l'absence totale de courage. Et quels équipements ! C'est risible. Un troupeau de « pantalons rouges » vient d'être fait prisonnier : croirait-on que ces malheureux n'avaient pour chaussures que des escarpins vernis <( comme on en met pour aller au bal », ou des souliers de bains de mer en toile blanche, tout déchirés. Ces pauvres pioupious n'étaient pas nourris : on les avait capturés afi"amés, n'ayant rien mangé depuis quatre jours entiers, et arrivés à Stuttgart, ils pleuraient d'attendrissement et de reconnaissance, rien qu'à sentir la bonne odeur des copieuses et saines portions de soupe et de rôti qui leur étaient distribuées, et aussi à constater la généreuse pitié des dames de la ville qui se pressaient sur leur passage pour leur jeter des fleurs et pour leur fourrer du chocolat plein leurs poclies !

Le dénouement approche et le kaiser se mobilise afin d'être prêt à faire dans Paris son entrée solennelle. Victoires sur victoires : Guillaume II télégraphie à sa fille, régente de Brunswik, que cette fois, il n'a plus de doute et que « Dieu est mani-

l'école du mensonge 105

fcstement avec lui : « Mettez-vous à genoux et « remerciez-le ! » Et il y a de quoi : le prince Rupprecht de Bavière a écrasé sous les murs de Metz 400.000 Français — un champ de bataille kolossal, cent kilomètres d'étendue ; Nancy est pris — Imit corps d'armée français y sont anéantis. Illuminations, hurrahs ! Les Anglais reçoivent à Saint- Quentin « un tel coup sur la tête », qu'ils renoncent à la partie. Vivat ! Dix autres corps d'armée français sont détruits entre Reims et Verdun. Hoch ! Hoch! A Paris même, quelle panique ! Un merveilleux combat aérien s'est déroulé au-dessus de la ville terrifiée. Jofire a dû céder le commandement à Pau. Les Parisiens sont en révolte ; les femmes courent aux fortifications pour les démolir et applaudissent en apprenant que les Prussiens sont proches 1 Les hommes abandonnent les canons dans les rues où les euïsmis jouent avec ! Les journaux français ne publient que des mensonges qui achèvent de jeter la démence dans cette populace affolée. Les troupes exténuées fondent comme par prodige, et si les vainqueurs prenaient la peine de recueillir les armes et les pièces d'artillerie que la débandade de l'ennemi laisse entre leurs mains, on ne saurait plus où les mettre. On méprise donc ce butin trop facile, et c'est ce qui explique que devant la porte du palais impérial de Berlin, on ne voit, en tout, comme trophées, que deux canons français. Il est de bon goût de garder le triomphe modeste.

Soucieuse d'être absolument sincère, l'officine, d'où sortaient ces mirifiques communiqués, recon-

naissait cependant que tout n'était pas rose dans le tableau : il y avait bien, par-ci par-là, quelques points sombres. U accident survenu à la cathédrale de Reims était l'un d'eux, accident dû à l'insouciance française : une poutre enflammée, « on ne sait comment », communiqua le feu à un échafaudage et, de là, l'incendie gagna le monument. Quel dommage! Et dire que l'état-major allemand avait pris « toutes les précautions imaginables » pour sauvegarder la basilique ! Mais ces sans-soins de Français n'avaient point veillé à ce que la cathédrale « n'entMt point dans la ligne de feu », et c'est ainsi que par leur faute, l'admirable église se trouvait ruinée. Un autre objet préoccupe grandement : les quelques blessés allemands soignés dans les ambulances françaises sont mal traités, les médecins français « ignorant totalement l'asepsie et l'antisepsie ». Il y a des malheureux à l'hôpital de Bordeaux, qui, « blessés et couchés depuis quinze jours, sont encore dans leur uniforme gris, sans draps, sans couvertures » ! C'est pitié. Mais qu'exiger d'ennemis aux abois? On en terminera avec eux en quelques jours, et ce sera facile, l'Allemagne n'ayant pas rencontré un seul adversaire digne d'elle : le Français est « lâcbe et mal équipé », le Russe « ivrogne », l'Anglais « mercantile », et le Belge « féroce ».

Voilà ce qu'entendait chaque jour notre compatriote, retenue, en Silésie d'abord, à Berlin ensuite, par l'impossibilité derentreren France. Elle notait, en frémissant de douleur, ces choses si cruelles que

par moments elle se demandait s'il était bien possible que « la France en fût là ». Mais il fallait se rendre à l'évidence, et la conflance docile avec laquelle toute l'Allemagne absorbait ces nouvelles n'était-elle pas une présomption de leur affreuse authenticité? Qu'on n'imagine pas que j'exagère : on retrouvera dans le livre de M""® X... (El Altiar, Journal d'une Française en Alletnagne, juin-octobre 1914, préface de M. Charles Vellay) les bourdes fantasmagoriques dont j'essaye de donner un faible spécimen et que reproduisaient dévotement tous les journaux du Reichsland. Un seul, le Vorvœrls, ne tombait pas dans ces extravagances; il se refusait parfois à considérer sa clientèle « comme un ramassis d'idiots » et s'étonnait, par exemple, de ce que l'on parlât toujours de l'épuisement des Français et des Anglais sans une allusion à la fatigue des Allemands. « Les nôtres seuls, écrivaitil, ne se lassent ils donc jamais de cette guerre sans merci ? » Le Vorvœrts fut suspendu pour cette lueur de bon sens. Quelques esprits calmes, très rares, remarquaient bien aussi qu'il était étonnant de voir les listes de prisonniers si peu en concordance avec les formidables rafles opérées par l'armée allemande. Comment expliquer que ces listes ne mentionnassent que deux généraux français, alors que les chants de victoire officiels parlaient de corps d'armée capturés par dizaines ? Et puis les blessés qu'on allait voir aux hôpitaux racontaient des choses étranges de ces Français « fuyards et poltrons » ; ils les avaient vus, eux, se battre « comme des lions ». Jamais ils n'avaient eu l'idée

qu'on pût apporter « tant d'ardeur et d'héroïsme au combat ». Et un officier, grièvement atteint, disait à une religieuse : « Ah ! ma mère, notre artillerie est excellente ; mais elle n'est rien en comparaison de la merveilleuse artillerie des Français; et ce qu'ils tirent bien! »

Alors un doute naissait : faut-il tout croire? Ce doute s'accrut quand, vers la mi-septembre, le bruit descendit « des sphères officielles » que, dans sa générosité, le kaiser se refusait à pousser plus loin son triomphe et qu'il renonçait à assiéger Paris, toujours pour des raisons d humanité . Aux jours suivants, les nouvelles se firent plus vagues : il y avait une grande bataille qui prenait « tout à fait bonne tournure ». On ne disait plus pour qui. Puis on apprit que les Français reculaient sans cesse; mais certains malins remarquaient qu'aucun nom de ville n'était plus cité et que cette reculade avait un cai'actère imprécis. Et quelqu'un émit l'idée qu'il pourrait bien se faire que le grand étatmajor allemand « fût le plus menteur des étatsmajors ». Un tel soupçon no filtrait pas cependant parmi le peuple, né respectueux et habitué à recevoir bouche bée les bourdes officielles comme les coups de cravache.

On en était là quand M"'® X... parvint à quitter la Prusse ; elle rentra en France par la Suisse, s'attondant à trouver notre pays dans l'état du plus lamentable désastre. Car enfin pourquoi, si les sentiments patriotiques des Allemands sont aussi ardents qu'on l'assure, aurait-on besoin de les exciter encore avec d'impudents mensonges"? Notre

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compatriote, délivrée de ce mauvais rêve, était encore à ce point sous l'influence du cauchemar qu'à la première lecture de nos communiqués, si nets, si manifestement sincères dans leur laconisme, elle se croyait encore victime d'un bluff ^Iwà habilement perpétré que celui auquel elle venait d'échapper, tant ce qu'elle entendait ici différait de ce qu'elle avait appris là-bas. Son Journal s'arrête sur cette hallucination qui, je l'espère, fut de courte durée. Mais quelqu'un à qui nous devons une gratitude infinie, c'est l'ineffable professor Lasson, qui assumant courageusement, en cette tragique époque, l'emploi du comique, proclame « qu'une conspiration européenne a tissé autour de l'Allemagne des mensonges et des calomnies ». « Nous, ajoute-t-il, nous soyntnes véndiques ! »

Ce Lasson a bien du courage et je juge quasi sublime l'abnégation avec laquelle il sacrifie sa réputation d'homme sérieux, afin de désopiler ses contemporains en un temps où personne — sauf les poilus de nos tranchées — n'a envie de rire.

4 juillet 1915.

Notre étonnement Je la façon dont les Allemands comprennent la guerre, notre sm*prise, incrédule d'abord, indignée bien vite, s'accroissant à chacune de leurs vilenies ou de leurs cruautés, sont à l'honneur de notre candeur, mais point à celui de notre mémoire. Eh quoi ! Nous avions donc oublié? Nous ne savions plus de quoi ils étaient capables? Nous nous étions depuis quarante ans, laissé prendre aux semblants de bonne foi de ce peuple « faux bonhomme et faux apôtre » ? Il y a chez nous un tel besoin d'action, une si fervente ardeur au progrès que depuis 1870, fuyant l'obsession stérile du passé odieux, nous avions concentré tout l'effort à la reconstitution de la ruche piétinée, sans même penser que l'ennemi, croyant nous avoir abattus pour un siècle, constatait avec envie ce pacifique et prestigieux relèvement.

Certains y pensaient cependant et jugeaient l'épreuve trop oubliée. M. le général Canongequi, depuis quarante ans, a fait de la guerre francoallemande l'objet de ses constantes études, avait.

dans ces dernières années, dressé un tableau fidèle des exactions et des brigandages dont nos ennemis se sont rendus coupables, il y a près d'un demisiècle. Ce n'était pas une histoire de la guerre, mais une histoire de l'invasion. Son patient travail terminé, au printemps de 1914, il le présenta successivement à plusieurs éditeurs, qui, tous, le refusèrent alléguant qu'on ne s'occupait plus de 1870 ! L'auteur avait donc conservé dans un tiroir son manuscrit. Un éditeur avisé vient de le publier et il faut reconnaître que, paru un an plus tôt, ce livre nous aurait sinon évité le coup d'août dernier, du moins épargné la courte illusion que l'affaire allait se régler entre nations civilisées.

Car bien que les dons naturels des Allemands — je veux dire leur fourberie, leur goût ancestral du vol, du pillage, et du massacre — aient été singulièrement exaspérés par quarante années de Kultur intensive, ils étaient déjà, en 1870, ce qu'ils sont aujourd'hui : même bassesse, même hypocrisie, même déloyauté, même arrogance, même traînée sur leur passage de saouleries, de viols et de cambriolage.

Le plus répugnant peut-être est cette organisation de rapines qui a fait dire très justement : « Un Prussien ne doit pas combattre pour l'honneur ; il se bat pour le bénéfice ; la guerre est pour lui une branche de commerce ». Cette maxime, approuvée de toute la hiérarchie, est mise officiellement en pratique, avec une quiétude do cynisme, une absence de pudeur tout à fait dcsho-

norantes ; les premiers qui se manifestèrent furent les quarante-deux mille espions que l'Allemagne entretenait chez nous depuis 1866. La guerre les privait de leur emploi et ils estimaient que la France, qu'ils avaient si bien trahie, leur devait une indemnité . Ils réclamaient un milliard, ce qui donnait pour chacun d'eux à peu près vingt-cinq raille francs. Le vieux Guillaume, attendri, écouta leur doléance, la trouva justifiée et frappa d'un million de contribution, au bénéfice de ces misérables, chacun des départements occupés par ses troupes. La somme n'alla pas tout entière aux réclamants car il se rencontra qu'un certain Schreiber, haut fonctionnaire berlinois, s'enrichit en la répartissant.

La conception du comte d'Ollech, « gouverneur de l'Alsace », fut, dans son genre, tout aussi réjouissante. La rapacité de ce gentilhomme boche s'alliait à une certaine ironie de bon ton — de bon ton boche également — qui rappelle, en plus grossier, la manière de Cartouche. Ce comte d'Ollech, trois mois après le bombardement de Strasbourg, imposa une amende de 800 francs à... — vous ne devinerez jamais... — à chacun des propriétaires de la ville dont la maison n'avait pas été complètement détruite par les obus allemands ! Le général von Gœben, à Dieppe, en janvier 1871, trouva mieux encore. Ce Gœben-là avait manifestement le génie du commerce : il fit saisir tous les tabacs de la manufacture, distribuer à ses hommes les cigares et le scaferlati, puis revendit immédiatement à la municipalité tous les tabacs non préparés

et dont il fixa lui-même le prix : 100.000 francs en or ou 200.000 francs en billets. Le maire et les notables restèrent détenus jusqu'à complet paiement.

A Laon, à la Fère, à Vincennes, mêmes opérations : les Prussiens saisissent dans nos arsenaux et dans nos dépôts militaires le plomb des toitures, les charpentes, les portes, les escaliers, le bois, le fer en magasin, les outils, les meubles... et vendent le tout sur place, « à la criée ». A Yincennes nos officiers se portent acheteurs, encore qu'ils aient honte d'un pareil marché, dont pas un Allemand, d'ailleurs, n'aperçoit l'opprobre.

Dans le même esprit de négoce, une mention ne resient-elle pas au Prussien Hermann Backer qui avait été employé, en qualité de contremaître, dans une importante fabrique de boutons à Bourgla-Reine? Il en était parti depuis deux ans, pour fonder dans son pays une industrie similaire ; en 1870, il reparaît à Bourg-la-Reine comme capitaine de la landwerh, s'empare de toutes les machines de son ancien patron, fait abattre l'usine et la démolition accomplie, se félicite de cet exploit comme d'une habile spéculation : « Voilà quatre ans d'avance de ma fabrique sur la sienne », dit-il pour bien faire sentir la beauté de ce coup de commerce.

Que ces faméliques Prussiens, ne connaissant que par ouï-dire les chemises et les mouchoirs de poche, n'ayant jamais vu un drap de lit plus grand qu'une serviette, aient été ébahis et tentés en péné-

trant dans nos demeures bourgeoises dont la moins luxueuse, avec ses profondes et vénérables armoires à linge, sa cave garnie de bouteilles poudreuses, leur paraissait, en confortable, comparable au palais d'Aladin, que ces faméliques soldats nous aient volé des nappes ou du vin, c'est là un fait qui fut trop général et trop ordinaire pour qu'on songe même à le rappeler : il faut bien passer quelque chose à la convoitise du pauvre hëre auquel sont tout à coup révélés un bien-être et une abondance dont il ne soupçonnait pas la possibilité sur cette terre. Ce qui est typique, ce qui est vraiment prussien, c'est la tranquille impudence de leur friponnerie, la sorte de fierté qu'ils apportent, comme des escarpes de profession, à vanter leurs heureuses trouvailles et la valeur de leur butin. Le volume de M. le général Canonge compte 3o0 pages : il n'y en a presque pas une où ne soient cités plusieurs noms d'officiers allemands de tous grades, transformés en voleurs avec autant de méthode et de simplicité que s'ils n'étaient venus chez nous que dans ce but. — C'est un jeune lieutenant silésien, mort à Reims, et que ses camarades conduisent au cimetière avec tous les honneurs dus à un héros. En dépouillant son carnet de route on y trouve cette note : « Déposé à ... un cachemire pris au château de ..., plus une bague de même provenance, le tout destiné à ma fiancée ». — A Ville-d'Avray, les officiers supérieurs du 47* et du 58* régiment font emballer les pianos sous les yeux des propriétaires stupéfaits, puis ils brisent et souillent

LES PETITS PROFITS Ho

d'ordures le buste de Corot. — Le baron de Guttemberg, l'un des plus riches agriculteurs de Bavière, expédie à sa femme les draps de lit de M. Montgobert, adjoint au maire de Ville-du-Bois (Seine-et-Oise). — Le comte de Bredof, commandant d'étapes à Rocroi, envoie également le produit de ses vols à 31"° la comtesse, son épouse ; celle-ci n'ayant pas reçu l'un des colis annoncés écrit au maire de la ville « pour se plaindre de l'inexactitude du service et réclamer la caisse égarée » ! — Après Coulmiers, nos troupes arrêtent le fourgon d'une ambulance prussienne, lequel contient non des blessés ou des médicaments, mais des vêtements de femmes et d'enfants, du linge de table et de toilette, des montres, des pendules, de la coutellerie, des bijoux, des couverts en ruolz et en argent, des porte-cigares, des chaussures, des foulards, des pantoufles, tout un bazar, monté sans nul doute par le général von der Thann qui a l'impudence de le revendiquer ! — A Beaumont-sur-Oise, c'est sur vingt-cinq fourgons qu'est chargé le mobilier des habitants par les soldats du 2° régiment de la garde, troupe d'élite ; l'opération est présidée par un général.

Car le grade ni le rang, chez les Boches, ne sont garanties de délicatesse, au contraire : il s'est trouvé un éditeur allemand, pour publier le « Journal de guerre » du général-amiral Albert von Stosch et pour n'y point supprimer cette perle : « C'est le vol organisé, écrit à sa femme le haut personnage ; je me suis frappé la poitrine en signe de repentir ; mais le f^entiment de la 'prùpriétê dis^

paraît forcément au cours de cette guerre, et c'est un devoir d'appauvrir ces gens-là ! »

De quel zèle ils s'y emploient tous, à ce devoir sacré ! Pas un ne s'y dérobe. La manufacture de Sèvres est pillée par Leurs Altesses les princes de Reuss et de Wurtemberg, le grand-duc deMecklembourg-, le duc de Saxe-Cobourg, le prince royal lui-même, qui font emballer en des caisses portant leurs noms etleurs adresses les modèles dégroupes et de figurines historiques, les cires, les moules, sans compter des vases, cabarets, porcelaines d'art pour une valeur de 350.000 francs. Un témoin a vu ces princes et leurs généraux s'offrir mutuellement, comme cadeaux de Noël, les tableaux et les marbres du palais de Saint-Cloud. — Un certain baron de Schwarzkoppen,préfet prussien de TOise, débarque à Beauvais porteur d'une modeste valise et quitte la ville précipitamment, le 28 mars, avec plus de vingt-cinq caisses dont les dimensions atteignent celles des voitures de déménagement. On put en retenir une : elle contenait des pendules, des tentures, des livres et quelques tapisseries, enlevées à la manufacture nationale, et dont la valeur dépassait 120.000 francs. — Quand Stieber, le fameux organisateur de l'espionnage allemand, quitta Tappartement qu'il avait occupé à Versailles, il y fit, comme les autres, rafle de tous les objets précieux. — Roon, le ministre de la guerre, se contentait d'emballer les bons vins. J'en passe, et des centaines d'illustres ! Tous ceux dont l'effigie glorieuse figure à Berlin dans la Sieges-Alle'e et

dont les noms sont srravés sur la colonne de la Victoire, tous sont partis de chez nous nippés de neuf et meublés confortablement, à bon compte ; si bien que ce monument fameux peut être considéré, sans calomnie, comme le Panthéon des cambrioleurs. — Bismarck ne vola chez M™^ J..., dont il avait habité la maison à Versailles, qu'une statuette de diable, enlevée d'une pendule, et un service de linge de table damassé qu'avait prêté la municipalité au chancelier et que celui-ci emballa par mégarde dans ses bagages. Le vieux roi Guillaume lui-même, pour ne pas se singulariser, en quittant la préfecture, emportait un bougeoir, « comme souvenir », dit-il au concierge stupéfait qu'un homme, fût-il roi et Prussien, ait la mémoire si courte qu'il en soit réduit à commettre un larcin pour ne pas oublier une affaire dont le bénélice se chiffre, d'autre part, du gain d'un empire, de deux provinces et de cinq milliards !

Le livre du général Canonge n'est pas tout entier consacré à ces gredineries ; nous n'en explorons ici qu'un chapitre qui, comme les autres parties de l'œuvre, a été documenté aux sources les plus sûres et dont les assertions s'appuient sur des déclarations de témoins bien placés. C'est un mémento qu'il faut lire et garder en bon rang dans toute bibliothèque française; je doute de son succès outre-Rhin ' . Encore ne faudrait-il pas s'étonner qu'il fût accueilli là-bas avec faveur; peut-être

' Histoire de l'invasion allemande de ISTO-TI par lo général F. Canonge, ancien professeur à l'Ecole supérieure do guerre, 1 vol. in-lG.

les Teutons d'aujourd'hui seront-ils fiers de lire les prouesses de leurs pères et considèrent-ils ces rapines comme un glorieux supplément de conquête. Ce qui est sûr, c'est qu'ils n'en ont rien dissimulé : bien longtemps après la guerre, il était d'usage, dans les bonnes maisons, lorsqu'on donnait un dîner, de faire montre de quelques belles pièces d'argenterie ou d'un joli service de table; l'amphitryon ne manquait pas de signaler que l'objet venait de France, et ses convives le félicitaient chaleureusement de son bon goût.

Certes non ils n'avaient pas honte; ils se faisaient honneur de ces petits profits de la guerre, et voici l'annonce qui parut en février 1871 dans les principaux journaux du duché de Bade : « A vendre, pour prix avantageux, chez M. Meschly, ingénieur à Hausbaden, près Badenweiler : 1° un secrétaire en bois de rose ayant appartenu à Louis XVI et venant du garde-meubles de Paris, bien conservé ; 2° une table unique M""*" de Pompadour avec incrustations délicates et minutieuses ; 3° le mobilier de l'impératrice Josépliine de la Malmaison dans le meilleur état et complet ; 4" une pendule de salon monumentale ; 3° quinze tableaux, gravures, estampes. Le tout garanti de Paris... » Et vingt ans plus tard, en 1892, la Gazette de Dlisseldorf publiait cet avis dénué de dissimulation : « Il se trouve à Dusseldorf un pastel représentant Marie-Antoinette et qui a été enlevé du palais de Saint-Cloud par un officier allemand... Dt^ embarras d'argent l'avaient déterminé à vendre ce tableau au père de M. Schwuchow, rédacteur de la Gazette,

qui Tofifre actuellement au prix de 20.000 marks ».

Vingt mille marks 1 Etonnez-vous qu'au bruit de pareilles aubaines tous ces traîneurs de sabre n'aient eu, depuis quarante ans, qu'une idée : celle de réitérer la lucrative opération si commercialement conduite par les « purs héros » de 1870. Voilà pourquoi ils ont recommencé — et comment! Voilà pourquoi aussi, maintenant que ça tourne mal, la Gazette de Cologne s'indignait l'autre jour et geignait en ces termes ingénus : « Nous sommes entourés de brigands qui veulent se partager les biens péniblement acquis par les Allemands... » !

Péniblement acquis est un mot, dans son genre, aussi beau que le tout cjaranti de Paris qae claironnaient en 1871 les journaux badois.

l'^^ septembre 1915.

Les Boches en rêvent — quand ils rêvent. Certes, ils lampent indistinctement tous nos vins ; mais ils engloutissent celui-là avec une avidité particulière, et cette prédilection, surprenante chez des gens doués d'un si grossier palais, remonte loin dans le passé. Les premiers rois de Prusse faisaient profession de mépriser tout ce qui venait de ces « freluquets » de Français ; mais ils excluaient de ce dédain affecté nos vins mousseux. Le gros Guillaume, père du grand Frédéric, fameux par son avarice et la vulgarité de ses goûts, absorbait une bouteille de sillery chaque fois qu'il pouvait se la procurer à bon compte, et avec tant de componction qu'il semblait, ce faisant, accomplir un pieux devoir. Le vin de Champagne n'était alors connu du peuple allemand que par sa réputation, et personne, outre-Rhin, n'en buvait que les grands. Aussi quand, lors de l'invasion de 1814, le général Yorck, s'approchantde Châlons, qu'occupait déjà sa division d'avant-garde, envoya son brosseur en ville avec ordre de « rapporter quelque

chose à boire », il vit, après une longue absence, le soldat revenant titubant et [complètement ivre, secouant dans un panier six bouteilles de vin du cru. Comme le général lui reprochait son intempérance, l'homme raconta, avec force hoquets, que toute l'armée prussienne se trouvait dans le même état. Yorck pénétra dans Châlons ; ses soldats et leurs officiers g-isaient sur les pavés des rues, là oii ils étaient tombés, bouteille en main, inertes, ivres-morts. Beaucoup s'étaient laissé tuer, le goulot aux lèvres, rapporte dans ses Souvenirs le g'énéral Henkel de Donnersmarck; le long des remparts, aux postes avancés mêmes, fantassins, artilleurs, cavaliers, sentinelles ronflaient formidablement, si bien que toute la division dut être remplacée par une autre — qui deux heures plus tard était tout aussi saoule. Le maire de Chàlons évalua que durant cette nuit du o février, S7.000 bouteilles avaient été dérobées et vidées, et tel fut le premier contact du peuple prussien avec nos vins mousseux. Bien entendu, dans ces 57.000 bouteilles ne sont pas comprises celles dont s'approvisionnèrent les officiers ; Blûcher, par exemple, en avait rempli un fourgon à destination de son château de Krieblowitz, expédition dont le succès tenait tant au cœur du vieux reître qu'il semblait ne s'opposer aux attaques de Napoléon que pour assurer la route libre à son camion de vin volé. Le roi de Prusse, qui suivait de loin la campagne, témoignait du même goût pour notre cru ciiampenois, et l'on montre encore, dans le jardin de la maison Chandon, à Epernay, l'arbre

SOUS lequel Sa Majesté dégustait les vins de la célèbre cave.

Ces légendaires beuveries laissèrent dans la mémoire des Prussiens des souvenirs célestes. Depuis 1814, la merveilleuse tradition se transmettait cliez eux que sur la route de Paris, se rencontrait une région bénie où le nectar coulait comme l'eau des fontaines. Les jeunes générations, alléchées, en bavaient de désir, si bien qu'en 1870, dès la frontière franchie, les soldats de Guillaume réclamaient impérieusement, dans la moindre chaumière : Champagne! Champagne ! crovant déjà touchera la province fortunée oi^i se récolte le vin de joie. Quant ils l'ont atteinte^ la saoulerie est telle que nul ne pourra jamais la décrire; quelques chiffres seulement en donnent une vague idée : rien qu'à Epernay, la petite garnison de la ville réquisitionne pour son usage 5.000 bouteilles par semaine, pendant les huit mois de l'occupation; à Reims, tout soldat sédentaire ou de passage reçoit par jour deux bouteilles. « Nous buvons le meilleur Champagne à bouche-que-veux-tu, écrit l'un d'eux, et ce n'est qu'exceptionnellement que nous nous contentons de nos deux bouteilles. » Le prince Frédéric-Charles en exige 40 bouteilles par jour, sans compter le bordeaux, le madère et les liqueurs. L'addition que la ville de Versailles doit payer, après le passage des états-majors, monte à 24.894 francs pour l'hôtel de France et à 62.218 francs pour celui des Réservoirs. On cite le cas d'un officier si saoul qu'il tue d'un coup de fusil, sans même sans apercevoir, la servante qui

lui verse à boire ; le fait est fréquent d'officiers ivres qu'il faut retirer de dessous la table ou loger temporairement « dans les chambres réservées en cette prévision ». Un général, huit jours de suite, rentre chez lui dans un tel état d'ivresse qu'on poste à sa porte quatre hommes préposés à la lourde tâche de le hisser jusqu'à son étage. Et pour faire généreusement partager l'aubaine à leurs compatriotes restés en Allemagne, les Prussiens expédient quotidiennement de longs convois emmenant outre-Rhin le vin enchanté. Mémo les femmes allemandes viennent jusqu'à Reims, afin de le boire à la source. Elles accomplissent ce pèlerinage, déguisées en hommes; mais ce travestissement ne les servit pas longtemps ; dès qu'elles étaient ivres, elles trahissaient leur sexe en collectionnant, dans les maisons que leur avaient attribuées des billets de logement, les robes et les falbalas.

Quitte à en crever, les Boches se gorgent donc de vin de Champagne avec une sorte de fureur. Pourquoi ? Il faut rejeter l'hypothèse qu'ils en apprécient la finesse et savent en distinguer les délicats bouquets. Des gourmets de leur sorte sont incapables — sauf une insignifiante minorité — de faire la différence entre TAy et Feau-de-vie de pommes de terre. Pourtant leur soif de vin de Champagne est inextinguible. C'est un fait acquis et dont je crois avoir trouvé les raisons.

Les Allemands n'ont pas d'esprit. Nietzsche disait que « l'esprit de ses compatriotes est une

124 LES APOTRES DE LA ft KULTUR »

indigestion; il vient des intestins affligés et n'arrive à en finir avec rien ». Le Boche a la conscience de cette infériorité; il n'ignore pas que son intelligence est lourde, son raisonnement pâteux. Ses plus notoires savants, ses plus illustres écrivains manquent de clarté. Ceci justifie la masse de commentateurs et d'exégètes qui fourmille là-bas : tout a besoin d'être expliqué ; le moindre texte exige un fiai lux « qui ne vient jamais ». Hegel, à son lit de mort, avouait : « Je n'ai été compris par personne; il n'y a que Gœechel qui m'a compris ! » Quelques instants plus tard il se retourna sur son oreiller et murmura : « Et encore! Il ne m'a pas compris du tout! » Us en sont tous là, et c'est peut-être pour cette raison que Berlin, la ville impériale, a pour armoirie symbolique un ours qui danse.

Or ils savent aussi, et ils en ragent, que le Français possède au plus haut degré cette clarté, cette souplesse et cette légèreté d'esprit qui leur font totalement défaut. Comme ils sont les élus de Dieu, ils ne peuvent admettre que le Très-Haut ait départi à de vulgaires peuplades, telles que les nôtres, une qualité aussi précieuse dont ils les aurait privés, eux; et ils se sont mis en tête que la vivacité d'intelligence qui nous caractérise est uniquement et simplement due à l'action bienfaisante de nos vins de France, et particulièrement du plus excitant et du plus pétillant de tous. S'ils avaient chez eux les vignobles de la Marne, on verrait bien !

Ce n'est pas d'iiier que cette conception toute

prussienne a germé dans les cerveaux teutons; déjà au xviif siècle, le gros Guillaume, cidessus nommé, croyant surprendre à la fois le secret de notre vivacité d'esprit et le remède à la balourdise proverbiale de ses sujets, posait à son Académie des sciences — qu'il ne consulta que cette seule fois — la question de savoir pourquoi le vin de Cliampagne mousse au saut du bouchon. L'Académie se réunit et réclama un panier de quarante bouteilles afin d'éclaircir le problème . Guillaume retira sa question, préférant garder son vin.

Frédéric II, séchant du désir d'être classé parmi les beaux-esprits, essaya du vin d'Ay et en commanda huit cents bouteilles ; mais le traitement n'agit pas à sa complète satisfaction, et c'est pour cela, sans doute, qu'il se mit au régime de Voltaire, de Maupertuis, de La Mettrie et autres Français, choisis parmi les plus sémillants, et qu'il se piquait de singer facilement. Il y perdit sa peine et resta Prussien : ses vers le prouvent. Croyez bien encore que si, après la guerre de 1870, le premier effort de l'industrie allemande se porta sur la fabrication des vins de Champagne, ce fut toujours avec l'espoir que cette boisson ensorcelante, même frelatée, dégrouillerait les intelligences teutonnes. L'expérience fut à ce point lamentable quelle risqua de compromettre les amicales relations de l'Allemagne et de la Turquie. Lors du voyage de Guillaume II à Conslantinople, la bonne intimité existant entre le kaiser et le commandeur des croyants fut troublée, en effet, par un incident

fâcheux : ce dernier, croyant flatter son invité, ne lui servit que du Champagne allemand, et ceci faillit tout gâter. « Il faut convenir, remarquait un Anglais, que les préjugés les plus solides ne peuvent résister longtemps à une pareille épreuve. »

En somme, faute de Champagne, les Boches demeuraient balourds, etleurs auteurs continuaient à m.anquer de clarté. C'est pourquoi, l'été dernier, ils jugèrent l'occasion venue d'entreprendre une cure décisive. Fut-ce par ordre supérieur?... L'orgie, cette fois, fut homérique, bestiale, invraisemblable. On vit, dès les premiers jours, en Belgique, les Prussiens boire le Champagne dans des seaux, où ils puisaient à pleinesjattes. A Louvain, après le pillage, les rues étaient pavées de bouteilles brisées. Les chefs « commandaient l'ivresse collective » et donnaient l'exemple. Il leur faut du Champagne dans les chambres où ils dorment, dans leurs cantines, sur la table de leurs conseils de guerre, quand ils jugent. A Tamines, ils en boivent autour du grand tas, « de 40 mètres de long sur G de large et un mètre de haut », formé par les cadavres des femmes et des enfants massacrés; à Termonde, pendant que la ville brûle et que leurs hommes fusillent, ils font apporter sur la place des tapis, des canapés, des fauteuils, des coussins, un piano et s'installent à boire — du Champagne, toujours, — mêlant le bruit des bouchons qui sautent et le rythme de leurs valses aux hurlements de la population éperdue. — « De toute

ma vie je ne boirai plus autant », écrit d'Aerscliot un sous-officier. — « Nous avons bu, tant que nous avons pu, du Champagne à vingt marckslabouteille, note, à Louvain, un autre; nous tâchons de dormir la tête sur une table, et nous dûmes vomir le vin. » Les champs, de Vitry-le-François à Sainte-MenehouldetdeSézanne à Château-Thierry, étaient, après la défaite des Allemands, couverts, à perte de vue, de bouteilles à collerettes d'or ou d'argent — vides, comme bien on pense. De Louvain à Malines, on pouvait suivre aux mêmes traces la marche de l'invasion des ivrognes.

Ce qui ferait croire que, en outre de leur goût naturel, les soldats du kaiser obéissent, en se saoulant ainsi, à des instructions de leurs chefs, c'est l'article publié récemment par un journal de chez eux la Gazette de Voss, annonçant l'installation dans les tranchées allemandes, dans le voisinage des batteries, dans les cantonnements, de bars à champagnes, où, pour quelques pfennigs, les combattants de la Kultur peuvent goûter et regoûter les plus illustres marques de nos vins fameux. La gazette ne dit pas où ces vins ont été achetés; mais elle ajoute : « La consommation est tout à fait surprenante. Le vin est servi dans des gobelets de fer-blanc; fusiliers et canonniers s'en délectent et déclarent que c'est quand même meilleur que la limonade ! »

Eh bien, rien n'y fait : ils ont beau boire notre Champagne à pleines tasses, à pleines soupières, à pleins seaux, les Boches restent balourds et ils n'en ont pas l'esprit plus lucide : auraient-ils abusé du

traitement, ou leur cas est-il incurable? Il est certain que, au lieu de s'éclaircir, leurs idées se troublent : ne se posent-ils pas à présent en libérateurs ! Il faut désespérer de leur faire jamais comprendre pourquoi tantet tant de millions d'hommes, de toutes races et de toutes notionalités, se lèvent maintenant contre eux, et — constatation évidemment peu flatteuse — déclarent délibérément préférer la guerre, la ruine, tous les fléaux, la mort même, à la perspective de devenir prussiens.

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