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2,ï, juillet i9i^.
Récent fait-divers bruxellois : deux jeunes femmes montent dans un tramway oii plusieurs officiers allemands ont déjà pris place. Le joli nez de l'une d'elles se fronce ; elle tire de son réticule un mouchoir parfumé et le tamponne sous ses narines. L'autre en fait autant : « Ça sent la souris », dit-elle à l'oreille de sa compagne. Gros esclandre : injure à l'armée du kaiser, arrestation, interrogatoire à la kommandantur , quinze jours de prison.
Les Allemands dégagent une odeur fétide, ce n'est pas douteux ; il suflit d'avoir été dans l'obligation d'héberger l'un d'eux pour être à tout jamais fixé là-dessus. Quant à la nature de cette senteur spéciale, on s'accorde moins. Beaucoup la comparent à celle de la graisse rancie ; d'autres assurent qu'elle ressemble aux émanations d'une ménagerie foraine; certains lui découvrent une similitude avec l'odeur fade d'un clapier à lapins, ou de la bière aigre, ou du lait tourné, ou d'un poulailler mal tenu, ou d'un vieux baril de saiai-
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sons. En Lorraine, au temps de 1870, nous disions simplement que ça sentait le Prussien, et personne ne s'y trompait. De la grange où on logeait chez nous les Boches de passage s'exhala pendant plusieurs années une odeur nauséabonde.
On a constaté que la chambre de l'impératrice Joséphine, à la Malmaison, conserva durant bien longtemps une fine odeur de musc; ce parfum imprégnant était encore sensible en 1867, après cinquante-trois ans, lorsque, à l'occasion de l'Exposition universelle, on transforma le château en un musée temporaire de souvenirs napoléoniens. L'odeur des Allemands est tout aussi persistante, mais elle est beaucoup moins agréable; pour certains nerveux, doués d'une perception olfactive très délicate, elle peut être pernicieuse, parfois mortelle. Aucun système de désinfection ne parvient à la neutraliser.
Les observations scientifiques faites à ce sujet au cours de la guerre actuelle sont très peu ragoûtantes, quoique bien précieuses. M. le docteur Bériilon, professeur à l'École de psychologie et directeur de la Revue de psychothérapie, en a recueilli un grand nombre et des plus imprévues. Les médecins ont bien facile ! Ils disposent d'un vocabulaire technique dont un ignorant ne peut faire usage par la bonne raison que ces termes lui sont inconnus et qu'il en détermine malaisément le sens. 11 s'ensuit que ces messieurs touchent aux sujets les plus répugnants avec une virtuosité sans pareille : là où nous ne disposons que d'un mot — et la plujjart du temps malsonnant — pour
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exprimer la chose, ils en trouvent dix, à tournure grecque ou latine, élégants comme des noms de fleurs. Jugez-en; dans leur langage, puanteur devient bromidrose. Et par cet exemple on comprend que je serais bien empêché de donner ici une analyse complète du très savant travail du docteur Bérillon. Ceux que ces questions intéressent devront le lire dans le texte même — pas après dîner, ni avant non plus, peut-être. Enfin, choisissez votre moment; vous trouverez ce texte dans les Bulletins et mémoires de la Société de médecine de Paris ^ séance du 23 avril 1915*.
La fétidité des Boches est flagrante : dans un hôpital elle est appréciable, même lorsqu'il ne s'y trouve qu'un seul blessé allemand ; on la perçoit déjà à une certaine distance du lit, elle vous poursuit lorsqu'on s'en éloigne ; elle reste fixée aux vêtements et sur les objets qui ont été en contact avec le malade. Nos officiers d'administration, chargés de recueillir et de classer les papiers trouvés sur les prisonniers, ont déclaré que les billets de banque, lettres ou carnets découverts sur les Prussiens sont imprégnés à un tel point de cette odeur désagréable qu'on est dans la nécessité de les désinfecter. Plusieurs aviateurs affirment que lorsqu'ils arrivent au-dessus d'une agglomération allemande, ils en sont avertis par une odeur dont leurs narines sont affectées, même s'ils survolent k une très grande hauteur. Les infirmiers,
\. La Bromidrose fétide de la race allemande. — Tirage à part, brochure in-S».
les chirurgiens, les surveillants de dépôts de prisonniers s'accordent aux mêmes observations : l'infection est parfois si forte que des sentinelles n'ont pu la supporter. Quand nos soldats pénètrent victorieusement dans quelque tranchée où les Boches ont longtemps séjourné, ils sont très péniblement incommodés de l'atmosphère qui règne en ces tanières empestées : « Ça fouette ! » disent les poilus, sans se douter que cette expression, qui paraît appartenir au plus bas argot des faubourgs, est, au contraire, essentiellement classique, ayant pour étymologie manifeste le mot latin fœtor, d'oii dérive fétidité.
Ce serait une erreur de croire que l'odeur des soldats allemands résulte des fatigues et des privations de la vie des camps ; cette odeur est l'apanage des civils aussi bien que des militaires, et le Teuton ne sent pas moins mauvais en temps de paix qu'en temps de guerre. Les hôteliers de la Côted'Azur ne l'ignorent pas ; les chambres qu'ils louent aux Allemands conservent indéhniment une senteur spéciale, très pénible pour les odorats sensibles. Ceci explique pourquoi les maisons où fréquentent les voyageurs d'outre-Rhin sont généralement délaissées par les touristes des autres nations. Cette bromidrose, quelque peu atténuée dans les classes riches ou aisées par les soins de propreté, par des pratiques d'hygiène spéciale, par l'usage des parfums violents, n'en demeure pas moins toujours sensible. La famille régnante des llolienzollern lui a, de tout temps, payé uu large tribut. Malgré les précautions de tout ordre aux-
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quelles il a journellement recours, le kaiser n'est point parvenu à dissimuler cette infirmité qui compte au nombre des tares multiples de dégénérescence dont il est frappé. Ses familiers le savent bien, et pour cause ; ils expliquent par là une des manies les plus singulières de leur auguste maître : dans toutes les villes où il se rend — ne dût-il y séjourner que peu d'heures — les hôtes de l'empereur sont tenus de pourvoir à grands frais, sur les indications de l'architecte de la cour, à rétablissement d'un cabinet de toilette, extrêmement ] luxueux, qu'on devra détruire aussitôt après la visite impériale. Dans une circonstance de ce genre la ville de Cologne n'hésita pas à édifier un iavatory dont la construction revint à vingt mille marks et qui ne fut utilisé qu'une fois. Plus avisée, la municipalité socialiste de Nuremberg s'en tira à meilleur compte : l'édifice, ayant les apparences d'un luxe exagéré, ne coûta que deux cents marks; sur la proposition d'un édile patriote, on n'y avait employé que des matériaux allemands : similimarbre, simili-dorure et simili-porcelaine.
Quelle est donc l'origine de cette fétidité dont la garde qui veille aux barrières de Potsdam ne défend pas les rois de Prusse ? Elle est une affection endémi(|ue, primitivementlocalisée aux quatre provinces du Brandebourg, delà Poméranie, du Mecklembourg et de la Prusse orientale ; elle y existe à l'état permanent et se retrouve dans toutes les classes de la société ; c'est une infii-mité essentiellement prussienne; par la diffusion de l'élément prussien, elle
s'est étendue à toute l'Allemagne. Il s'agit donc d'une « odeur de race », qui n'est point due à des conditions spéciales d'hygiène ou d'alimentation, mais plus probablement à une influence particulière du sol — en quelque sorte une odeur de terroir.
Cette opinion apparaîtra plus plausible si l'on considère que la chair et le fumet des animaux qui, en Allemagne, vivent à l'état sauvage, présentent une très grande différence avec ceux de leurs similaires des autres pays d'Europe. Le gibier allemand, le lièvre surtout, est si peu apprécié chez nous qu'il est systématiquement exclu de nos marchés, malgré son prix minime. Les savants vous apprendront que celte bromidrose chez bêtes et gens provient « d'un ralentissement morbide dans l'élimination des produits toxiques et de l'encombrement des voies d'évacuation » ; mais passons vite et profitons de la leçon pour admirer une fois de plus la merveilleuse prévoyance de la nature. En dotant certains individus d'odeurs susceptibles de nous avertir de leur présence, elle a eu pour but de pourvoir à notre sécurité. Ne pas tenir compte de cet avertissement serait folie. Au point de vue de la défense de la race, l'odorat est la sentinelle la plus vigilante; l'ouïe et la vue ne sont que trop portées à se laisser suborner et séduire ; le « flair » est à la fois l'organe de l'instinct et de la sympathie, et en douant les Allemands d'une odeur repoussante, la bonne mère Nature a voulu que le reste du monde les tînt en méliance et ne fraternisât jamais avec eux.
Telles sont les conclusions de M. le docteur
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Bérillon; mais une aulre de ses constatations est moins rassurante : il enseigne qu'un état émotif profond avive l'activité des sécrétions cutanées ; la crainte, la colère, la vanité froissée, la jalousie amènent une recrudescence des odeurs org'aniques. On frémit à la pensée de ce que nos poilus auront à respirer quand, à l'heure de la victoire, ils repousseront les soldats du kaiser, désordonnés, tremblants et humiliés; et c'est terrible de penser que les Boches gagneront en mauvaise odeur tout ce qu'ils ont à perdre d'orgueil.