LE PREMIER ROI DE PRUSSE
essaya bien de vendre ses soldats, par petits paquets, aux souverains étrangers; mais un soldat prussien, à la fin du xvir- siècle, cela ne valait pas grand'cliose. Il essaya aussi de la fausse monnaie, expédient plus productif, et attacha à sa gracieuse majesté un alchimiste ; ceci encore ne rendit guère. Alors il eut recours aux impôts et son ingéniosité, en ce chapitre, fut véritablement géniale. Jamais, en aucun pays, contribuables ne furent pressurés comme l'étaient les Prussiens de ce ternps-là. Non seulement chaque tête supportait une lourde taxe de capitation, mais la perruque qui la coiffait, et qui était obligatoire, devait être munie d'un timbre pouvant atteindre jusqu'à cent thalers. Également soumis à l'impôt les bonnets de femmes, les culottes, les bas, les souUers ; et, pour que l'usure même des effets rapportât quelque chose au monarque, l'Etat s'adjugea le monopole de la fabrication et de la vente des drosses, de fortes brosses à crins durs qui élimaient et déchiraient les draps les plus solides. Aux seuls agents du fisc était réservé le droit de tondre les codions. Il fallait payer deux llialers par an pour obtenir la permission d'acheter du thé et du chocolat. Ainsi du reste. C'est de ce temps-là que date le dicton : « Misère en Prusse »,
Les coffres, de la sorte, se remplirent. Et tout de suite Frédéric commence à jouer au grand roi. 11 fait venir de Paris ses perruques ; ses vêtements sont boutonnés d'or et de diamants. Le musée de Monbijou conserve un de ses habits, violet, velours et soie, jadis constellé de pierreries dont on l'a
économiquement dégarni. Les charg-es, au palais royal, sont innombrables. Dans les antichambres errent des légions de grands-maîtres, de chambellans et de fjages. Le service est fait par des soldats vêtus en esclaves d'Orient, et quand le roi se met à table, vingt-quatre trompettes et deux timbaliers, du haut de la plate-forme du château, annoncent au monde ce grand événement.
Frédéric officie jour et nuit ; il est ou se croit majestueux, quand il mange, quand il cause, quand il se tait, quand il ronfle. S'il parle de soi-même, c'est en termes déférents, à mi-voix, comme s'il parlait de Dieu. Il croit sa race élue et prédestinée à être l'instrument de la Providence. Les curieux des singularités de l'atavisme peuvent noter le cas de cet ancêtre dont la mégalomanie se retrouve en ses plus actuels descendants. On prétendait, à Berlin, que si les deux premiers pelits-fils de Frédéric étaient morts presque au sortir du baptême, c'est parce qu'ils n'avaient pu supporter le fracas des salves et des fanfares, le poids des manteaux brodés, des couronnes, des insignes, des croix dont ils étaient surchargés. Ainsi Frédéric de Prusse imaginait-il imposer à l'Europe extasiée et se flattait-il d'égaler le Roi-Soleil, sans se douter qu'il n'en était que la parfaite caricature. Ajoutez à cela qu'il était bossu, ce qui nuisait quelque peu à la majesté qu'il prétendait, en toute occasion, imprimer à son allure.
Pour mieux singer son modèle, il prit, néanmoins, une maîtresse en titre : la femme de son jiremicr ministre. La dame n'était ni jeune ni jolie;
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ceci n'importait guère, le roi, chétif et malingre, étant peu sensible k ce genre de séduction ; mais il fallait bien, n'est-ce pas ? que, pour l'exemple, Sa Majesté prussienne eût aussi sa Maintenon. Il imposa à sa cour l'usage de la langue française, l'allemand restant réservé aux domestiques et aux gens du commun, et c'était, pour les étrangers, un sujet de fou rire de voir, aux réceptions du palais royal, parmi la lourde magnificence des salons, ce pauvre roi contrefait, perdu dans son hermine, écrasé par sa perruque noire, grimaçant sous ses petites moustaches qui semblaient collées au pinceau — ainsi qu'il l'avait vu dans les portraits de Louis XIV dont on lui envoyait de Versailles les copies — minauder et se complaire en des grâces françaises, parlant la langue de Fénelon d'un accent rocailleux qui ressemblait au bruit du ressac sur les galets.
Ce qui manquait à la félicité de ce fantoche, c'était la visite d'un « confrère », d'un vrai, d'un souverain bien posé qu'il pût traiter de ynon cousin et qu'il aurait ébloui de son luxe monstre. Jamais, à vrai dire, aucun prince d'aucune sorte n'avait eu ridée de fraterniser avec ces parvenus de Brandebourg et la seule entrée solennelle dont Berlin avait jusqu'alors été le théâtre était celle d'une ambassade du grand khan de Tartarie. Dans une très agréable étude, publiée il y a quelque vingt ans, et qu'on relira avec j)laisir et profit, car tous les Hohenzollern, — c est le litre du livre, — y sont passés en rapide revue, depuis le plus ancien jusqu'au plus récent, lyiM. E. Noukomm et Paul
d'Estrée ont conté l'aventure, entre cent autres. Berlin avait donc vu arriver, un jour, dans ses murs, une troupe de gens dépenaillés qu'on prit pour des montreurs d'ours et qui avaient été comme tels bàtonnés tout le long de la route, malgré les protestations de leur interprète, un pauvre diable d'Allemand, auquel le grand khan de Tartarie avait fait couper le nez et les oreilles. Ces vagabonds traînaient un cheval étique et boiteux qu'ils présentèrent comme un cadeau de leur puissant empereur au souverain de la Prusse, ainsi qu'une paire de pistolets rouilles que l'un d'eux portait solennellement. Lorsqu'on apprit que ces loqueteux étaient véritablement les envoyés du prince oriental, dont le renom et la splendeur étaient légendaires, la déception des Berlinois fut cruelle. On jugea que le grand khan ne s'était pas mis en frais pour le roi de Prusse. Il fallut fournir de linge et de chaussures ces étranges diplomates et les renvoyer chez eux.
Frédéric souhaitait donc une revanche et sa joie vaniteuse fut sans bornes quand le tsar Pierre le Grand annonça son arrivée prochaine à Berlin, Aucun préparatif ne fut ménagé : le peuple fut convié de vingt lieues à la ronde ; l'armée fut habillée à neuf et, tandis que les sonneurs étaient à leurs cloches et les artilleurs à leurs canons, les généraux en tenue de gala et les échevins en robe rouge se massaient à la porte de la ville, leurs harangues à la main. Au château tout le monde se tenait à son poste et le roi, piétinant d'impatience, attendait le moment de descendre de son
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trône pour s'avancer au-devant du puissant empereur.
Mais Pierre le Grand n'aimait pas les cérémonies. Prévenu des hommages qui le menaçaient — peut-être aussi désireux de mystifier son hôte. — il arriva en petite voiture, par l'une des portes de la ville, opposée à celle où il était guetté, se fit conduire chez son ambassadeur, y passa une redingote et se rendit en fiacre au palais royal où il se fit annoncer, brusquement, entra, dit quelques mots, sortit et retourna chez 1-ui sans être aperçu. A sa vue, Frédéric pensa s'évanouir de dépit : il avait -^manqué tous ses effets. Et le peuple attendait dans les rues et sur les places 1 On essaya bien de lui donner le change en faisant sonner aussitôt les cloches et tonner le canon: mais il était trop tard, et pendant toute la journée les Berlinois écarquillèrent les yeux et s'écrasèrent pour voir un souverain qui ne parut pas.
Quelques années plus tard, lors de son second passage à Berlin, en 1717, Pierre le Grand se montra un peu plus complaisant. Mais son séjour fut marqué par un incident dont certains tirèrent mauvais présage. Convié à boire dans une coupe de cristal — que conserve le musée de Monbijou — le tsar, après s'en être servi pour porter la santé de ses hôtes, jeta, suivant l'usage russe, le verre vide loin de lui afin que personne n'y pût boire désormais. A l'élonnemenl général, la coupe ne se brisa point, prodige dont les gens superstitieux se permirent d'augurer que l'amitié de la Prusse et de la Russie ne serait pas éternelle.
lu
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Il ne faut admettre les prophéties qu'avec d'infinies précautions, quoiqu'elles abondent en ce moment. Mais en voilà une qui date de deux cents ans et qui me paraît être bien en train de se réaliser.
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En Prusse, subsiste une vieille masure qu'on appelle Kœnigs-Wusterhausen et qui est le modèle achevé des maussades manoirs oii résidaient, au xviii^ siècle, les petits hobereaux pauvres d'Allemagne. Une tour antique, où s'enroule un escalier de bois donnant accès à un corps de logis entouré d'un rempart en terrasse qui domine un fossé bourbeux. A l'intérieur, quelques pièces de moyenne grandeur; au premier étage, une grande salle — la tabagie — et des galetas. Toutes les chambres prennent parcimonieusement jour par des fenêtres étroites percées dans des murs épais comme ceux d'une forteresse.
Celte masure servait de résidence d'été à Frédéric-Guillaume, second roi de Prusse. C'était à l'époque de la jeunesse de Louis XV, alors que, rayonnant sur le monde, la cour de France atteignait l'apogée de l'élégance, de la galanterie et du goût. Tous les souverains d'outre-Rhin, électeurs, margraves, grands-ducsetprinccsrégnants, rêvaient de Versailles et de ses splendeurs ; ils se ruinaient
pour se donner l'illusion de Timiter. Seul Frédéric- Guillaume, butor couronné et naturellement rustre, parlait de ces merveilles lointaines avec une sorte de mépris. Il se savait l'objet du dédain et des risées de l'Europe et portait cet isolement avec fanfaronnade : « Je n'ai pas les manières françaises, disait-il, je ne sais pas faire de bons mots, ni des façons de petit- maître m. Et quand on se permettait devant lui quelque allusion aux libéralités et aux largesses des autres monarques, il hochait sa grosse tète d'un air entendu, se vantant d'être pauvre et ajoutant — car il parlait volontiers par images et sentences, à la manière rude de Sancho Pança : « Nous autres, guerdins, nous ne devons pas allonger la couverture plus qu'elle n'est longue ».
C'était un homme d'une grosseur prodigieuse : son ventre, gonflé par l'hydropisie, mesurait quatre aunes de tour, ce qui, sauf erreur, égale deux mètres cinquante, pour le moins. Sa face apoplectique se nuançait des teintes les plus vives « du rouge, du bleu, du jaune et du vert ». Il était sourd, s'assoupissaitbrusquument, ou bien tombait en syncope. On contait que, par moments, la peau de ses jambes « se détachait et ressemblait à une vessie de porc frais ».
Son portrait moral n'est pas plus séduisant : Frédéric-Guillaume était violent, goinfre, ivrogne, cruel et avare. Tout enfant, il arracha, un matin, tandis qu'on l'habillait, une boucle de ses souliers et la mit dans sa bouche : comme on s'efforçait de l'en retirer, il l'avala. L'objet revenu au jour, à
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grand renfort de purgatifs, est exposé comme une relique dans une vitrine d'un musée de Berlin. Un peu plus tard, envoyé en vacances chez ses grandsparents de Hanovre, il y bat comme plâtre son cousin, le futur roi George II d'Angleterre qu'il détesta toute sa vie. Il faut aussi lui arracher des mains le prince deCourlande qu'il tient par les cheveux et qu'il va assommer.
Devenu homme, le mariage et la paternité ne l'amadouent pas : sa femme, l'infortunée Sophie- Dorothée, est quotidiennement rabrouée, houspillée, insultée, raillée, tenue en étroite surveillance; son fils, Fritz, celui qui sera le grand Frédéric et que Frédéric-Guillaume abhorre, comme tout Harpagon abhorre son futur héritier, est roué de coups, pris à la gorge, à moitié étranglé. L'enfant s'est rendu coupable d'aller chez sa mère, ce qu'interdit le roi, toujours persuadé que sa famille conspire contre lui. Wilhelmine, sa fille aînée, soupçonnée du même crime, reçoit à la tête, en pleine table royale, des assiettes jetées à toute volée. Frédéric-Guillaume, qu'on traîne dans une petite voiture, se lance à la poursuite de la fillette, afin d'en finir avec cette enfant indocile en lui déchargeant sur le crâne un coup de béquille ; mais les serviteurs qui poussent la chaise roulante manœuvrent de façon à ce que leur maître ne puisse atteindre la princesse qui parvient à s'enfuir, folle de peur.
Les ministres du roi et les gentilshommes de son entourage ne sont pas mieux traités et redoutent ses lubies. Il fait écailler un poisson vivant et oblige ses convives à le manofer cru : il se traîne.
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la nuit, dans les rues de Berlin ou de Potsdam, poussant des cris féroces, pour épouvanter les bourgeois, menace « de faire sauter les tètes comme des carottes )>, S'il dort sous l'infiuence d'un excès de nourriture ou de l)oisson, il a des cauchemars dont il se réveille en sursaut, l'écume à la bouche, se lève, se laisse tomber dans un fauteuil où il reste assis, le coude sur la table, les yeux fixes, regardant sans mot dire ceux qui circulent autour de lui. Ses fureurs redoublent après une indigestion d'huîtres et de choux. C'est un de ses plaisirs de se mêler à la foule, de disperser à coups de canne les gens qui flânent ou jouent aux boules : si quelque promeneur, lavisant de loin, se sauve, le roi le fait rattraper, et, dans l'attendrissement de l'ivresse, engage avec lui ce dialogue : — « Pourquoi te sauves-tu? — Parce que j'ai peur. — Tu ne dois pas avoir peur, tu dois m aimer ». Et, pour compléter cette leçon d'amour, il rosse de son bâton l'interlocuteur épouvanté.
La canne de Frédéric-Guillaume est restée populaire aux bords de la Sprée comme chez nous la poule au pot d'Henri IV.
Son avarice égalait sa brutalité. A Wuslerhausen il avait réduit la dépense quotidienne de sa cour à 70 ou 72 thalers — à 55 si la reine s'y trouvait avec lui. 11 interdisait les envois de Hambourg, d'où venaient les friandises, et ne réclamait pour sa table que « du bon bœuf, de bons poulets bien gras et d'autres choses semblables ». Par exemple, il s'en em[»ifrrait jusqu'à l'étoudement. Après ses repas, il s'endormait, non sans avoir, pour essayer
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de digérer, frappé ses pages à tour de bras.
En tout temps, il buvait et mangeait sans mesure, et c'était se montrer courtisan, quand on l'invitait, de l'emplir à le faire crever. Il arriva même qu'il voulut goûter les plats servis sur la table de ses valets de chambre, et, les ayant jugés tout aussi bons que ceux dressés sur sa table royale, de troquer son menu contre celui de ses domestiques. Des torpeurs le prenaient après ces ripailles et l'on reconnaissait à cela, notait l'un de ses gentils- \ hommes, « que les plus grands réservoirs ne sont pas des gouffres ».
Mais là où le roi de Prusse mangeait du meilleur cœur et de toute l'ardeur infatigable de ses mâchoires, c'est lorsqu'il dînait chez les autres, oii la pitance ne lui coûtait rien. Quand il était reçu à la cour luxueuse de Saxe, les fêtes étaient pantagruéliques : on cite un certain repas où fut servi un gâteau long de quatorzes aunes, qui avait absorbé six cents œufs, trois tonnes de lait, une tonne de beurre. Un charpentier, armé d'un couteau gigantesque dont il portait le manche sur son épaule, pratiqua des entailles dans le flanc du monstre. N'est-ce pas ce soir-là que Frédéric-Guillaume, formidablementgavéde cette « délicatesse », creva sa culotte en ouvrant le bal de la cour, et, n'en ayant pas une seconde dans sa valise, ne pouvant, vu sa phénoménale corpulence, emprunter à quelque autre humain ce vêtement indispensahlo, dut envoyer un courrier à Berlin en quête d'une culotte de secours qui permît à sa giacieuse Majesté de reprendre place à la table opulente de ses botes.
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Tel fut Frédéric-Guillaume, second roi de Prusse suivant la chronologie, mais le premier de ceux qui comptèrent dans l'histoire. Les traits de cette rapide esquisse sont tous empruntés, non point, comme on pourrait l'imaginer, à un conte d'ogre, mais aux études si justement admirées que M. Ernest Lavisse a consacrées à la. jeunesse et à l'avènement du g'rand Frédéric. C'est dire que tous les détails de ce portrait sont d'une authenticité absolue, et c'est, sans aucun doute, en raison de cette trop indiscutable ressemblance que, par manière de représailles contre le maître historien, les envahisseurs ont saccagé et détruit sa maison familiale du Nouvion-en-Thiérache, demeurée sa retraite d'été. Celte vengeance posthume du rcître couronné est bien dans la manière allemande dont les rancunes sont inapaisables ; elle complète et rend parfaite la silhouette du despote qui fut le créateur de la force prussienne.
Frédéric-Guillaume, en effet, gère, comme sa maison, son royaume dispersé en lambeaux de provinces sans lien depuis le Rhin jusqu'à la Vistule. De môme qu'il descend à la cuisine pour s'assurer que ses marmitons sont <( bons ménagcux et ne gaspillent ni la viande ni le beurre », il exige que lout ce dont se compose la fortune du royaume produise bénéfice. Sa maxime est d'obtenir, sur chaque objet, un plus — cin plus machen. Telle ferme appartenant à la couronne ne rapporte que 300 Ihalers ; le l'oi examine les comptes, additionne, calcule, suppute et taxe le métayer à 00 ihalers de supplément, il refuse à ses fermiers toute répara-
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tion comme tout délai ; il faut qu'ils paient sans déduire un liard, sans unjour de retard. Il sait que, dans telle réjrion, sont des landes incultes et quelle est leur contenance; il défriche, dessèche les marais, filante des hommes dans des provinces désertes ou dévastées par la peste ; il hàtit des villes et des villages, s'occupe de l'outillage aj^ricole, rumine continuellement des perfectionnements ou des économies qui lui fourniront les quelques groschen de plus qu'il ambitionne ; il indique où trouver, pour une agglomération nouvelle, « un bon tailleur »; il s'occupe à découvrir une femme laborieuse pour cet ouvrier. Et cette idéelixe, cette obsession d'améliorer ne le quitte ni le jour, ni la nuit, ni dans ses voyages, ni môme dans l'ivresse.
Aussi la population du royaume s'accroît-elle de jour en jour : l'outillage agricole est perfectionné ; l'administration, surveillée de près, et par le maître lui-môme, marche à la baguette. Frédéric-Guillaume draine ainsi vers son trésor les bénéfices obtenus par ses soins, sachant bien qu'un pfennig et un pfennig font deux pfennigs, et qu'il en faut cinquante pour un groschen et que de groscheîi en groschen on atteint le thaler, et bientôt la pièce d'or. Il ne se désintéresse pas de la petite monnaie de cuivre que verse à l'impôt tel paysan de la Poméranie, car il a calculé que des millions et des millions d'oboles font, au total, une somme respectable. Et c'est avec cet argent, âprement récolté, qu'il satisfait sa passion favorite, passion singulière qui donnait à croire — et beaucoup en étaient persuadés — (jue hf roi d" Prusse étiiii devenu fou.
Cette passion était celle des géants dont il rêvait de se composer une armée. Il essaye d'abord l'élevage des hommes de taille exceptionnelle. Il marie, par ordre, des colosses avec des femmes de six pieds ; quand il apprend que, de l'une de ces unions, est né un enfant à grandes mains et à grands pieds, il se réjouit et se fait expédier la mère et le marmot.
Ces combinaisons ne produisant pas de résultats suffisants, il cherche des géants à l'étranger; il dénoue les cordons de sa bourse, si bien fermée pourtant, afin de satisfaire cette lubie. Les recruteurs parcourent le monde en quête de gaillards hauts de six pieds six pouces — ce qui équivaut à deux mètres — destinés à Ihonneur de prendre rang dans le premier régiment des grenadiers de sa garde. Il crée le service obligatoire pour tous ses sujets : chaque petit Prussien est élevé dans cette idée ; l'état militaire, au lieu d'être dédaigné comme dans certains pays, est un honneur envié et mis àlaportéedu plus humble. Tout enfant apprend, en même temps que le nom de son village, celui du gracieux souverain qu'il aura la gloire de servir, et le numéro ou le titre du régiment dans lequel il sera plus tard incorporé.
Frédéric-Guillaume renforce ainsi son armée, bien au delà des proportions qu'impose le chiffre de la population du royaume : 3U.0U0 hommes au début de son règne, 40.000 dix ans plus tard, auxquels il ajoutait 40.000 autres soldats recrutés à l'étranger, tels étaient ses chilfres qu'il augmentait encore par la suite.- Son ambition était de « se
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rendre formidable ». Son beau régiment de grenadiers, son régiment de géants, était célèbre dans toute l'Europe. C'était merveille de voir défiler ces colosses sur la Parade-Platz de Postdam : en tête, les hautbois tout chamarrés, et les tambours et les fifres, derrière lesquels s'avancent deux Goliath, les plus beaux spécimens de la troupe : un Norvégien, appelé Jonas, et un Prussien surnommé Hochmann. Ensuite marchent de grands nègres avec des turbans ornés d'aigrettes, des carcans et des pendants d'oreille d'argent massif poli. Puis chaque compagnie, précédée de ses fifres et de ses tambours ; les hommes portant la mitre de cuivre OLi brille l'aigle de Prusse, l'uniforme bleu aux brandebourgs d'or doublé de rouge, avec de petits parements écarlates, les vestes et les culottes couleur chamois et les guêtres blanches.
Le roi contemple le défilé avec un œil mouillé d'attendrissement. Ça lui est bien égal que les autres souverains le dédaignent et le raillent; les chancelleries de l'Europe peuvent à loisir le considérer comme un grotesque dont la fourberie et la duplicité sont proverbiales : « promesse du roi de Prusse et chanson, c'est tout un », assure-t-on. Lui se moque du qiien dira-t-on ; il se sait redoutable et n'a besoin de personne : « Toutes les puissances les plus considérables me recherchent, ditil, et me caressent à Tenvi comme on ferait d'une épousée. On sera toujours obligé de rechercher un prince qui a 100.000 hommes sur pied et 23 millions d'écus pour les faire agir ». Il ne croit qu'à la force, devant laquelle le droit n'est rien; peu lui
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importe qu'on l'estime ou qu'on l'aime pourvu qu'on le craigne.
Ce despote entêté posait ainsi tout un programme, et l'histoire de Frédéric-Guillaume contient en germe toute l'histoire de la Prusse. L'obscur effort continu qui est le trait principal de ses annales n'est que le prolongement des conceptions politiques de ce butor, éclosesdans l'ivresse, poursuivies avec une obstination têtue, en méconnaissance des beaux rêves d'indépendance, de travail libre et de paix féconde qui, déjà de son temps, tourmentaient le monde civilisé. Il semble que, dans son harcelant désir du plus, il ait rêvé d'un temps oià la progéniture de ses régiments colosses ne ferait qu'une bouchée de tous ces peuples futileij qui s'éprenaient d'art, de science et de philosophie humanitaire, tandis que lui fondait des canons et collectionnait les géants.
Pour sa part, il ne risqua point la partie. Son avarice répugnait à cet effort. Il avait calculé qu'une armée en campagne coûte cher à nourrir et se détériore rapidement. Si bien que, maître absolu des plus belles troupes de l'Europe, il se refusait à les mettre en mouvement, de peur de les abîmer. C'est au point qu'il économisait môme les sentinelles à la porte de sa résidence d'été : le manoir de Wusterhausen était gardé par des ours et des aigles, méchantes bêtes qui attaquaient tous les arrivants^ mais dont le pelage et le plumage, du moins, ne se gâtaient pas à la pluie, comme le brillant uniforme des gigantesques grenadiers.
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La lin de ce sombre préparaleur d'IiécaLombes fut singulière, empreinte à la fois de ridicule et de grandeur sauvage. M Ernest Lavisse en a tracé le tableau, aussi pittoresque que saisissant.
C'est d'abord la première atteinte, à la fin de 1734. Le corps du roi enfla jusqu'au-dessus du nombril ; quand on le remuait, on entendait l'eau battre les parois. Sa gracieuse Majesté avait le visage noir : elle somnolait une partie du jour, respirait à grand'peine, mangeait sobrement et mettait de l'eau dans son vin, ce qui porta bien des gens à pronostiquer qu'il était perdu. Comme l'usage de la pipe lui était interdit, pour se donner l'illusion de son occupation favorite, il faisait fumer des généraux autour de son lit. Un jour, se sentant moins oppressé qu'à l'ordinaire, il commanda d'amener dans sa chambre deux cents grenadiers. Le spectacle de ces « enfants chéris », seuls êtres qu'il aimât, le réconforta quelque peu. Pourtant ses membres inférieurs enflaient démesurément; son fils, le jeune Fritz, se voyait déjàroi de Prusse. Il dut patienter. Des crevasses se produisirent aux jambes et aux pieds du malade, qui se trouva subitement soulagé. L'appétit revint et le sommeil; le roi put remettre son ceinturon et se rendre à la parade, devoir qu'il considérait comme le premier de tous. A moins d'être moribond, il ne s'en dispensa jamais, et souvent, tordu de goutte, immobilisé par la souffrance, il passait la revue de ses troupes, couché dans une voiture au fond de laquelle était étendu un matelas.
Remis sur pied, il boit conmio quatre, et recom-
mence à régner, ordonnant tout dans le plus grand détail, faisant valoir son royaume comme un bon métayer fait valoir une terre de trente arpents. Il rédige des instructions sur la manière de lier les gerbes, sur les matériaux de construction qu'il juge préférable d'employer, sur le travail des vachers et des valets de charrue : il sait qu'on a planté, en Prusse, pendant les deux dernières années, 335.219 arbres, dont 120.875 fruitiers; mais cela ne suffît pas : il commande de planter encore. Et, durant six ans, malgré les malaises qu'il éprouve, il ne cesse de veiller à tout, ne s'en remettant à personne du soin de gouverner. Mais, dans l'automne de 1739, l'hydropisie le reprit : dans les rares instants où le mal se calmait, le roi dormait, le menton appuyé sur une barre de bois. Des taches noires apparurent sur ses jambes, sur son nez, sur son front ; des pochettes noires se formaient aux joues. Il sentit bien que la mort venait ; il se savait détesté et prenait humeur de la joie que causerait son trépas : de son médecin, EUer, il disait : (( Celui-là sait bien, le bougre, que si je crève, personne ne lui demandera compte de la façon dont il m'a traité ».
Comme le silence lui était insupportable et l'impressionnait, il voulait que son entourage, toujours très nombreux, parlât à haute voix, sans discontinuer. Même il avait un établi sur son lit et, à grands coups de marteau, il fabriquait des caisses de bois, tapant si fort qu'on l'entendait de la rue. Quelques-unes de ces boites figurent au musée de Monbijou, à Berlin.