L ANCÊTRE
Il se fil porter, le 27 avril 1740, à Postdam où il avait décidé de mourir et il se prépara à paraître devant Dieu. Certain, d'ailleurs, d'un accueil sympathique de la part du Très-Haut, qu'il considérait familièrement comme un collègue, il se disait persuadé qu'une créature de son importance, ayant commandé à tant de millions d'hommes, ne pouvait être jugée, à l'heure de la mort, aussi sévèrement qu'un vacher, qu'un bûcheron ou qu'un simple grenadier ; et il engageait sur ce point, avec les pasteurs qui l'assistaient, des discussions interminables.
Malade peu commode, d'ailleurs. Un jour il soufflette son médecin, qui, froissé, sort en déclarant qu'il ne reviendra plus. Alors Frédéric-Guillaume envoie chercher la reine, qui le menace de « le laisser pourrir dans ses ordures ». Sur ce mot, craignant peut-être que son entourage se vengeât sur sa dépouille de ses brutalités passées, il ordonne lui-même les cérémonies de son enterrement. Il fait apporter dans sa chambre le beau cercueil de chêne à poignée de cuivre qu'il se destine ; il le contemple avec satisfaction ; puis il règle Tordre et la marche du cortège funèbre. Les grenadiers (Fabord, tambours couverts de drap noir, fifres garnis de crêpe. Pas de discours, mais douze décharges de vingt-quatre pièces de canon. Après quoi un bon dîner, où il ne sera bu que du vin fin : et il note qu'on devra mettre en perce, pour cette occasion solennelle, le meilleur tonneau de sa cave.
Le 31 mai, au matin, apprenant (ju'il no passera
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pas la journée, il se lève de son lit, se couvre la tête d'un bonnet, revêt une redingote blanche, et s'en va, titubant, jusqu'aux appartements de sa femme.
a Lève-toi, lui dit-il, je vais mourir. »
Revenant jusqu'à sa chambre, il s'arrête devant une fenêtre, et apercevant, devant les écuries, des palefreniers occupés à seller les chevaux :
« Ah ! grommela-t-il, si je me portais bien, comme je rosserais ces gens-là ! «
Puis réfléchissant qu'il est encore roi :
« Hacke, poursuivit-il, s'adressant à l'un de ses gentilshommes, Hacke, descendez et rossez ces misérables I »
Tel fut le dernier acte de son autorité.
Et remontant dans son lit, il s'évanouit ; il reprit bientôt sa lucidité et exigea que son médecin lui fixât exactement le temps qui lui restait à vivre .
« Sire, encore une demi-heure. »
Alors il demanda un miroir pour « se regarder mourir ».
« Je suis bien changé, lit-il ; je vais faire une vilaine grimace tout à l'heure. »
Il s'informait, de minute en minute, des progrès de son agonie : « Sire, indiquait le médecin, le pouls s'affaiblit... on ne le sent presque plus... il a cessé débattre ».
Alors, Frédéric-Guillaume, indigné, fut pris d'une dernière colère. « Comment, ràla-t-il furieux, comnient ! il n»; bat plus.... Ce n'est pas possible ! S'il
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ne baltail plus, je ne pourrais pas remuer les doigts comme ça... comme ça... »
Et il agitait la main comme pour gifler un contradicteur imaginaire. Son bras retomba ; le second roi de Prusse expira dans ce suprême effort.
9 juillet 1915.
C'est ainsi qu'ils appellent, en Prusse, avec une familiarité déférente, Frédéric II, ce héros de la monarchie, le seul de tous les Hohenzollern auquel fut décernée Fépithète de grand.
Nul ne pense à nier l'intelligence forte et cultivée du personnage, son activité presque maladive, sa ténacité dans la convoitise : la superficie du royaume passa, sous son règne, de 100.000 à 200.000 kilomètres carrés et la population de deux à six millions de sujets. En Prusse un tel résultat justifie tout; mais un roi mérite-t-il le titre de grand lorsqu'il fut sans scrupule, sans loyauté, sans cœur, sans pitié, sans parole, sans mœurs et sans dignité ? Tel était le cas de Frédéric II. L'impéralrice Marie-Thérèse, qui le connaissait bien puisqu'elle avait été son adversaire puis son alliée, disait : « Tout le monde sait quel compte il faut faire du roi de Prusse et de ses serments. Aucun souverain n'a pu se soustraire à ses perfidies ». Mettons, pour concilier la vérité et la légende, que Frédi'ric fut im grand Prussien, rien de plus.
Il est tellement Prussien de la tête aux pieds et du cerveau au ventre, que même après un siècle et demi, sa silhouette demeure instructive, tant elle condense les frustes qualités et les sordides défauts de la race. Il semble qu'à toutes ses ambitions, le grand Fritz joignit celle d'être à tout jamais représentatif, et quelque téméraire soit-il daborder cette déconcertante figure après les belles et définitives études de M. Ernest Lavisse, la petite Histoire trouve à glaner encore quelques broutilles dans l'ombre de ces monuments et peut surprendre dans le débraillé de sa vie intime celui que ses flatteurs appelaient le roi philosophe.
Philosophe, il l'est — si c'est l'être que de mépriser le genre humain, de braver audacieusement l'opinion et de railler impitoyablement tout ce qui croit à autre chose qu'à son royal génie et à l'invincible puissance de ses grenadiers. Il a nommé Sans-souci sa demeure préférée ; c'est un assez joli pastiche de Trianon juché au sommet d'un escalier à prétention cyclopéenne. Sans-souci ! Jamais maison ne fut plus sinistre : elle a cette obsédante mélancolie des choses destinées à créer de la joie et qui n'ont abrité que de formidables ennuis. C'est là que vivait Frédéric; son souvenir y est vénéré : on y montre sa flûte, ses cahiers de musique et sa cantine de voyage — une vieille caisse d'emballage faite de planches mal rabotées.
Car le roi, pour soi-même, est sans raffinement ; il prétend, par cette négligence voulue, faire la Ipçon à l'élégance de V^ersaiiies : il est sale et dé-
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daigne la toilette. Pour le réveiller chaque jour à quatre heures du matin, son valet de chambre lui jette au visage une serviette trempée d'eau froide. Aussitôt il est debout, il chausse ses bottes, met ses boucles et son toupet; un domestique le rase tandis qu'un autre allume son feu ; puis, couvert d'un vieux vêtement qui lui sert de robe de chambre, le voilà dépouillant son courrier. Rarement il se lave le visage ; un homme attaché à son service disait : « Son horreur pour les soins les plus simples et les plus nécessaires m'a persuadé qu'il était atteint d'une sorte d'hydrophobie ». Frédéric remplace la propreté par le maquillage et recouvre de plusieurs couches de rouge ses rides encrassées. C'est ainsi qu'on le voit au château de Monbijou, qui est le « musée des souverains » de là-bas : il est là, avec sa perruque d'étoupe, sa tête inclinée à gauche par l'habitude de jouer de la flûte, ses grands yeux cernés de bistre et son teint parcheminé sur lequel s'étalent deux plaques de vermillon. La garde-robe est en rapport. Elle se compose d'un costume de gala, neuf vers 1740 et qui dura jusqu'en 1786, et de deux ou trois vieux habits « bons pour le fripier » ; les grosses bottes que le roi ne quitte que pour dormir ont passé, avec l'âge, du noir au brun, puis au fauve ; au bord du chapeau sans poils qu'il garde sur sa tête, même dans l'intérieur, se hérisse un toc de plumet dépenaillé. Quand, goutteux, Frédéric reste au coin de son feu, il passe par-dessus ses vêtements un surtout de satin bleu de ciel, teint en jaune sur le devant par le tabac tombé de son nez.
Ce déguenillement fait partie de son rôle : le roi prussien s'applique à être répugnant, comme Louis XIV s'appliquait à être magnifique. Versailles, qu'il jalouse et qu'il envie, donne le ton à toutes les cours de l'Europe, et pour qu'on soit bien persuadé qu'il ne s'incline pas devant ces arrêts venus de France, Frédéric se fait reître pour marquer sa personnalité. Plutôt crever dans l'ordure que d'imiter en rien ces freluquets de Français ! Il pousse l'obsession de la goujaterie jusqu'à donner le nom de Condé à son cheval de manœuvre, et quand il apprend, après 1770, que la cour de France est entichée d'une dauphine autrichienne dont le charme, la beauté et la grâce ravissent tous les cœurs, il place dans son antichambre une statue de jeune femme complètement nue, ayant les traits de Marie-Antoinette et portant sur le socle, pour que nul n'en ignore, le nom de la fille de Marie-Thérèse.
Ce n'est point que ces choses l'intéressent ; il est volontiers obscène en ses propos, mais la femme est pour lui sans attraits. Aucune n'a compté dans son existence, pas même la reine son épouse avec laquelle ses rapports ont été nuls, ou à peu près. On sait qu'il n'eut jamais d'enfant, ni d'elle, ni d'aucune autre, et l'on attribuait au minisire Turgot certain quatrain sur le roi de Prusse, quatrain dont le distique final disait :
Cent mille hommes par lui reçurent le trépas Et pas un ne reçut la vie.
Les femmes n'entraient à Sans- Souci qu'en suppliantes : encore y étaient-elles mal accueillies. En revanche, pour braver Fopinion peut-être et montrer combien il méprisait « les préjugés », Frédéric admettait que « toute la galanterie » de la cour se composât de huit ou dix jeunes gens, qu'on appelait des Mignons, « ayant la plus jolie figure et faits à peindre », vêtus de costumes orientaux, uniformément couleur de rose, chargés de galons. Souvent le roi fait asseoir l'un d'eux à sa table et c'est là qu'il faut voir le despote prussien pour juger de ce qu'un homme peut absorber sans éclater. Il avale, broie, ronge comme un fauve ; ses mains, sa bouche, ses joues sont inondées de sauce. Jamais il ne trouve assez épicés les mets qu'on lui sert : son cuisinier, las de reproches, a ridée de saupoudrer les plats à'assa fœtida et ce jour-là, le roi se montre d'un appétit féroce. Il souffre d'horribles douleurs dégoutte; n'importe, il se bourre; ses indigestions sont célèbres; dès qu'il reprend ses sens, c'est pour réclamer de la victuaille, du pâté d'anguille ou de Périgueux. Car son affectation de mépris pour tout ce qui vient de France n'englobe ni nos friandises ni nos bons vins. Quand, à force de s'empiffrer, il est à la mort, il mange encore, et comment! On possède un de ses menus du mois de juin 1786, alors que tordu par la goutte, gonflé par l'hydropisie, couvert depuis les pieds jusqu'aux hanches d'une inflammation érysipélateuse, il est à bout de forces et sans connaissance une partie du jour : d'abord une soupière de bouillon exprimé des choses les
plus fortes et les plus chaudes, auquel il ajoute, comme à son habitude, une grande cuillerée de fleurs de muscade et de gingembre. Puis un morceau de bouilli à la russe, c'est-à-dire cuit dans un pot d'eau-de-vie ; ensuite une grande assiette de polenta au jus d'ail, arrosée d'un bouillon d'épices; enfin un pâté d'anguiJle si poivré qu'il paraît « avoir été cuit dans les enfers ». Frédéric prétend, d'ailleurs, qu'il ne mange que « pour se soutenir», et il disgracie les médecins qui lui conseillent quelque ménagement. Peu d'heures avant de mourir, il absorbe encore, « pour se soutenir », du café au lait et un plat de crabes à la sauce piquante.
Nous suivons ici le docteur Cabanes qui, à l'aide des diagnostics rétrospectifs dont il s'est fait une spécialité, étudie, au point de vue médical, les prédécesseurs et les ancêtres de Guillaume H, en un récent volume, fécond en anecdotes, et dont le titre résume toute la thèse : Folie d'empereur, une dynastie de dégénérés. Que Frédéric II ait été un dégénéré, c'est bien possible, encore qu'une telle assertion eût fait pousser les hauts cris à tous les philosophes et à tous les novateurs du xviii'' siècle qui le proclamaient héros pour faire pièce à Louis XV, lequel se souciait, d'ailleurs, aussi peu desdits philosophes que du roi de Prusse lui-même, vague roitelet remuant et malappris qu'il s'obstinait à nommer dédaigneusement : « Monsieur le marquis de Brandebourg ». Mais ce qui éclate dans cette étude intime, c'est le « prussianisme » du personnage, et l'on corn-
prend que ses successeurs aient fait de lui une sorte de dieu. Il est grossier, il est sale, il est goinfre, il est brutal, il ne croit qu'à la force et à la ruse, et par un complaisant mirage dont il est le créateur, il considère ces tares comme autant de qualités éminentes devant lesquelles le monde doit être en admiration. Sa soi-disant camaraderie avec les beaux esprits dont il se pique de composer sa cour n'est qu'une façade de libéralisme derrière laquelle s'abritent le plus têtu despotisme et la vanité la plus farouche. Voltaire, qui s'y laissa prendre, distingua vite qu'il était la dupe d'un histrion et s'en dépêtra, non sans horions. Mais les autres, La Mettrie, d'Argens, Pœllnitz, attirés là par le désir de contempler enfin un souverain qui fût « un homme », un roi tolérant, pitoyable aux faibles, ennemi de la flatterie et du mensonge, une sorte à'Émile couronné, déchantaient bientôt en constatant que le « héros du nord » rossait ses serviteurs, cassait sa flûte sur leur dos, allongeait des coups de bottes à ses ministres, était avare, rancunier et vindicatif, ne supportait pas la contradiction et poussait l'art de faire souffrir ceux qui l'approchaient jusqu'à les étudier à fond pour mieux connaître l'endroit faible où il pouri-ait frapper le plus douloureusement. Macaulay disait : « Il est difficile, en vérité, d'imaginer une raison, à moins que ce ne soit la rage de la faim, qui ait pu décider aucun homme à supporter cette misère d'être le compagnon du roi de Prusse ! » Et Voltaire écrivait : « La Mettrie, dans ses préfaces, vante son extrême féhcité d'être auprès d'un roi
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qui lui lil quelquefois ses vers, mais en secret il pleure avec moi ! »
Ces petits soupers de Sans-Souci que la légende nous représente comme des agapes de platoniciens et que Menzel a peints si élégants et si philosophiquement fraternels ne sont, à vrai dire, que des frairies de corps de garde. L'absence des femmes en exclut toute retenue. La Mettrie, pour mieux faire sa cour, s'y gave effroyablement et met sa courtisanerie à engloutir les plats les plus indigestes. Quand il est repu, il se déboutonne pour mieux digérer, ôte son col, lance sa perruque et se couche presque nu sur le parquet. Il mourra d'une indigestion de pâté d'aigle farci de hachis de porc et de gingembre. D'Argens, dont les manières sont d'un gentilhomme, devient le souffre-douleur de son despote amphitryon ; ce qui fait la faveur de d'Argens, c'est son incrédulité, son athéisme : il ne croit ni à Dieu ni à diable, et ceci est un titre à Testime de Frédéric. Mais d'Argens a des faiblesses : il est superstitieux comme un lazzarone, redoute le vendredi, tremble s'il rencontre un porc, et l'aspect de gens vêtus de noir le met dans les transes. Il a très peur aussi de la maladie et passe des nuits blanches à claquer des dents en songeante la mort. Frédéric s'amuse des terreurs de son esprit fort : c'est toujours devant d'Argens que le sel est renversé sur la table ; c'est toujours lui qu'on invite en treizième, et il trouve invariablement son couvert disposé en croix à la gauche de son assiette. Le malheureux en sue d'angoisse et il pense tré-
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passer quand, un jour, retenu chez lui par la crainte d'un rhume, il voit arriver un cortège composé d'un prêtre en dalmatique noire, accompagné de diacres et d'acolytes portant des flambeaux et psalmodiant le Miserere. Le roi a pris la précaution décrire à son ami que connaissant la gravité de son mal et s'intéressant à son salut éternel, il vient d'avertir les ministres du culte catholique qui vont lui donner les derniers sacrements. En effet, le cortège approche du lit, l'ofûciant écarte les rideaux, verse une demi-bouteille d'huile sur la tête du malheureux d'Argens, si confit en mines dévotes et si suffoqué par les larmes que toute la bande éclate de rire. C'est le roi luimême qui a conçu cette excellente farce ; c'est lui qui, après avoir réquisitionné à l'église les ornements sacrés nécessaires à cette sacrilège parodie, s'est attribué le rôle du prêtre et a distribué les autres à ses comparses ordinaires.
Telles étaient les tendresses de Frédéric pour ceux qu'il prétendait aimer. Au vrai, il n'aimait rien ni personne, que sa flûte et sa chienne Alcmène. Quand il mourut il demanda d'être inhumé, sur la terrasse de Sans-Souci, dans la même tombe que ses chiens. Il voulait ainsi témoigner une fois de plus son mépris de l'espèce humaine. Celte clause de son testament ne fut pas respectée et son cercueil fut déposé dans un caveau de l'église de la garnison, à Potsdam, où il est encore.
C'est un but de pèlerinage pour les Prussiens de tous les rangs : ils viennent, en défilés ininter-
rompus, contempler la caisse de bronze où sont les os de celui qui, en léguant à ses successeurs son égoïsme, son goût de Timposture, ses convoitises, sa fourberie, sa théorie du « despotisme éclairé », sa dureté et son infatuation féroce, fut l'initiateur de la « prussification » de l'Allemagne. J"ai vu cette crypte il y a quelque trente ans et voici quel était alors le cérémonial : une sorte de caporal barbu faisait entrer les curieux dans le caveau sombre, attendait que tous fussent rangés, frappait du bout de sa botte le cercueil sonore, posé à même les dalles, pour le désigner à l'attention des dévots, en disant d'une voix grave : Friedrich der Gross ! On regardait en silence ; puis le caporal faisait la quête : ça coûtait douze sous et demi.