‹ Psukè; dialogue pour le théatre en un acte et neuf scènes. FrontChapitre 23 sur 71 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

j'ai charge de décrire votre œuvre ; de façon, je l'espère, digne de vous; en tout cas, du mieux que je pourrai.

ERFEKSEN, avec un sourire.

Ohl Monsieur, quoique on soit le plus constant spectateur de son intimité, on en est trop près pour bien la voir. Les autres nous jugent mieux que nous ne nous jugeons. Nous sommes pareils au soldat qui, dans le coin de la mêlée où il se démène, ne sait rien d'important sur la bataille.

M"« d'auvilliers.

Expliquez-vous, néanmoins, cher Monsieur. Même l'erreur, quand elle est dite par un noble esprit, est un rare et savoureux régal.

LARBALESTRIER.

Souvent, comme la lymphe de Cocke, elle révèle et fait saillir de secrets phénomènes et met en lumière l'inaperçu.

ERFEKSEN.

Quelle bonté, Madame, honore votre beauté. (Air rêveur) Voici donc. Nos ancêtres Islandais étaient des héros brutaux qui se

46 PSUKÈ

battaient tout le temps et qui se tuaient tellement les uns les autres, sous prétexte de vendettas (car la vengeance est aussi Scandinave que corse), qu'on pourrait s'étonner qu'il en soit resté. Nos sagas font penser, sous ce rapport, aux parties de cartes, oii chacun abat et fait des levées jusqu'au moment oii tous les joueurs n'ont plus rien en mains. Aujourd'hui, ce jeu antique et féroce n'est plus possible : (souriant) il y a la gênante police et les cours de justice. Mais l'esprit des combats est toujours en nous : il ne se traduit plus en œuvres de sang (ce breuvage des loups, disaient nos vieux chantres), mais en œuvres de cérébralité. Tout, chez les Européens (et nous en sommes dans notre île ultime), s'intellectualise. Alors, que doit faire l'écrivain qui ne peut plus mettre en scène Harald-aux-grandes-dents, Halgerd-au-long-jupon, Hraerck-le-briseur-d' anneaux, et les faire mouvoir sur la scène en actions corporelles tumultueuses et sanguinaires ? Il faut bien ne plus parler que des combats intérieurs et des conflits s'agitant dans la conscience. Ah ! elles aussi sont terribles et dignes du théâtre, ces convulsions

Page 1