SCÈNE IV
MAX KORSOR.
Je procède ainsi pour mes tableaux. Je me mets devant une toile et «je me laisse faire». Il me semble alors que c'est un autre que moi qui peint; que ce qui pourrait m'arriver de plus salutaire serait de perdre complètement la conscience et de laisser ma main aller toute seule comme la terre qui tourne si bien autour du soleil, et la bonne lune autour de la terre, sans que jamais elles se trompent.
ERFEKSEN, inspiré.
Oui, je vois cela plus lucidement quand, en Islande, mélancolique et grave, je suis à me replier et à me concentrer en des méditations taciturnes comme la nuit polaire, opiniâtres comme sa durée. J'assiste alors à ces drames muets du for intérieur dont parle Monsieur von Praadt, très agités vraiment, et il me semble qu'ils sont de nature à intéresser tout public qui n'est pas ankylosé par quelque faux système sur les conditions du Théâtre. Dans le Maelstrôm j'ai tenté de dépeindre, par des causeries successives, la fatalité entraînante des choses, irrésistible comme le courant norwégien des îles Lofoten, diaboliquement
54 PSUKÊ
décrit par Edgard Poë, et le gouffre fabuleux qui le termine en son tourbillonnement formidable. Pour le spectateur, n'est-ce pas, comme l'histoire « conversée » de sa propre existence?
IRÈNE
Et même que faisons-nous ici, banalement réunis en cercle, si ce n'est prendre intérêt à des paroles, à des «thèses» comme dit dédaigneusement Monsieur Anthime Chabrevière ? N'estce pas une grande part de la Vie Moderne ? Le frémissement, le jaillissement, la turbulence de la conversation! Et par quel sophisme, puisque c'est la Vie, pourrait-on l'exclure du Théâtre où nous voulons nous voir vivre comme nous vivons. Ah I ce n'est plus comme jadis où tout être humain était presque certain d'assister, au moins une fois en son existence, au sac de sa ville ! Désormais nous vivons dans des fauteuils... mais avec quelle ardeur !
KORSOR.
Napoléon qui a bouleversé le Monde est représenté les bras croisés.