LIVRE SECOND
Cinq ou six jours estant écoulez, Cytherée dit à son esclave : « Va-t'en tout à l'heure à la fontaine de Jouvence et m'en rapporte une cruchée d'eau. Ce n'est pas pour moy, comme tu peux croire, mais pour deux ou trois de mes amies qui en ont besoin. Si tu reviens sans apporter de cette eau, je te feray encore souffrir le mesme supplice que tu as souffert. »
Cette suivante dont j'ay parlé, qui estoit aux gages de Cupidon, l'alla avertir. Il luy commanda de dire à Psiché que le moyen d'endormir le monstre estoit de luy chanter quelques longs récits qui luy plussent premièrement, et puis l'ennuyassent ; et, sitost qu'il dormiroit, qu'elle puisast de l'eau hardiment.
Psiché s'en va donc avec sa cruche. On n'osoit approcher de l'antre de plus de vingt pas. L'horrible concierge de ce palais en occupoit la pluspart du temps l'entrée. Il avoit l'adresse de couler sa queue entre des brossailles, en sorte qu'elle ne paroissoit point ; puis, aussi-tost que quelque animal venoit h passer, fust-ce un cerf, un cheval, un bœuf, le monstre la ramenoit
en plusieurs retours, et en entortilloit les jambes de l'animal avec tant de soudaineté et de force qu'il le faisoit trébucher, se jettoit dessus, puis s'enrepaissoit. Peu de voyageurs s'y trouvoient surpris : l'endroit estoit plus connu et plus diffamé que le voisinage de Sylle et Charibde. Lors que Psiché alla à cette fontaine, le monstre se réjoiïissoit au soleil, qui tantost dorait ses écailles, tantost les foisoitparoistre de cent couleurs.
Psiché, qui sçavoit quelle distance il faloit laisser entre luy et elle (car il ne pouvoit s'étendre fort loin, le Sort l'ayant attaché avec des chaisnes de diamant ) , Psiché, dis-je, ne s'effraya pas beaucoup ; elle estoit accoustumée à voir des dragons. Elle cacha le mieux qu'il luy fut possible sa cruche, et commença mélodieusement ce récit :
Dragon, gentil dragon, à la gorge béante,
Je suis messagère des dieux.
Ils m'ont envoyée en ces lieux T'annoncer que bien tosl une jeune serpente, Et qui change au soleil de couleur comme toy,
Viendra paitager ton employ.
Tu te dois ennuyer à faire cette vie,