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'ay trouvé de plus grandes difficulté^ dans cet ouvrage qu'en aucun autre qui soit sorti de ma plume. Cela surprendra sans
doute ceux qui le liront. On ne s'imaginera jamais qu'une fable contée en prose m'ait tant emporté de loisir : car, pour le principal poinct, qui est la conduite, j'avois mon guide; il m'estoit impossible de m'égarer. Apulée me fournissait la matière; il ne restoit que la forme, c'est à dire les paroles ; et d'amener de la prose à quelque poinct de perfection, il ne semble pas que ce soit une chose fort mal-aisée : c'est la
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langue naturelle de tous les hommes. Avec cela je confesse qu'elle me couste autant que les vers. Que si jamais elle m'a couste, c'est dans cet ouvrage. Je ne sçavois quel caractère choisir : celuy de l'histoire est trop simple, celuy du roman n'est pas encore assej orné, et celui du poème l'est plus qu'il ne faut. Mes personnages me demandaient quelque chose de galant ; leurs avanlures, estant pleines de merveilleux en beaucoup d'endroits, me demandoient quelque chose d' héroïque et de relevé. D'employer l'un en un endroit et Vautre en un autre, il n'est pas permis : l'uniformité de stile est la règle la plus étroite que nous ayons. J'avois donc besoin d'un caractère nouveau et qui fus t meslé de tous ceux-là; il me le faloit réduire dans un juste tempérament. J'ay cherché ce tempérament avec un grand soin : que je l'aye ou non rencontré, c'est ce que le public m'apprendra.
Mon principal but est toujours de plaire ; pour en venir là, je considère le goust du siècle : or, après plusieurs expériences, il m'a semblé que ce goust se porte au galant et à la plaisanterie; non que l'on méprise
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les passions : bien loin de cela, quand on ne les trouve pas dans tin roman, dans un poè'ine, dans une pièce de théâtre, on se plaint de leur absence; mais dans un conte comme celuy-cy, qui est plein de merveilleux à la vérité, mais d'un merveilleux x accompagné de badineries , et propre à amuser des en fans, il a falu badiner depuis le commencement jusqu'à la fin; il a falu chercher du galant et de la plaisanterie. Quand il ne l'auroit pas falu, mon inclination m'y port oit, et peut-estre y suis-je tombe' en beaucoup d'endroits contre la raison et la bien-seanec.
Voila asse^ raisonne sur le genre d'écrire que j'ay choisi; venons aux inventions.
Presque toutes sont d'Apulée, j'entends les principales et les meilleures. Il y a quelques épisodes de moy, comme ï avant ure de la grotte, le vieillard et les deux bergères, le temple de Venus et son origine, la description des enfers, et tout ce qui arrive à Psiché pendant le voyage qu'elle y fait, et à son retour jusqu'à la conclusion de l'ouvrage La manière de conter est aussi de moy, et les circonstances et ce que disent
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les personnages. Enfin ce que j'ay pris de mon auteur est la conduite et la fable; et c'est en effet le principal, le plus ingénieux, et le meilleur Je beaucoup. Avec cela j'y ay changé quantité d'endroits, selon la liberté ordinaire que je me donne. Apulée fait servir Psiché par des voix , dans un lieu où rien ne doit manquer à ses plaisirs, c'est à dire qu'il luy fait gouster ces plaisirs sans que personne paroisse. Premièrement , cette solitude est ennuyeuse ; outre cela, elle est effroyable. Où est l'avanlurier et le brave qui toucheroit à des viandes lesquelles viendraient d'elles-mesmes se présenter? Si un luth joiioit tout seul, il me feroit fu'ir, moy qui ayme extrêmement la musique. Je fais donc servir Psiché par des nymphes, qui ont soin de l'habiller, qui l'entretiennent de choses agréables, qui luy donnent des comédies et des divertissemens de toutes les sortes.
Il seroit long et mesme inutile d'examiner les endroits où j'ay quitté mon original, et pourquoy je l'ay quitté. Ce n'est pas à force de raisonnement qu'on fait entrer le plaisir dans l'orne de ceux qui lisent : leur
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sentiment me justifiera, quelque téméraire que j'aye esté, ou me rendra condamnable, quelque raison qui me justifie. Pour bien faire, il faut considérer mon ouvrage sans relation à ce qu'a fait Apulée, et ce qu'a fait Apulée sans relation à mon livre, et là-dessus s'abandonner à son goust. Au reste, j'avoue qu'au lieu de rectifier l'oracle dont il se sert au commencement des avantures de Psiché, et qui fait en partie le nœud de la fable, j'en ay augmenté l'inconvénient, faute d'avoir rendu cet oracle ambigu et court, qui sont les deux qualité^ que les réponses des dieux doivent avoir, et qu'il m'a esté impossible de bien observer. Je me suis asse^ mal tiré de la dernière, en disant que cet oracle contenoit aussi la glose des prestres : car les prestres n'entendent pas ce que le dieu leur fait dire; toutefois il peut leur avoir inspiré la paraphrase aussi bien qu'il leur a inspiré le texte, et je me sauver ay encore par là. Mais, sans que je cherche ces petites subtilité^, quiconque fera reflexion sur la chose trouvera que ny Apulée ny moi n'avons failli. Je conviens qu'il faut tenir l'esprit
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en suspens dans ces sortes de narrations, comme dans les pièces de théâtre : on ne doit jamais découvrir la fin des cvenemcns ; on doit bien les préparer, mais on ne doit pas les prévenir. Je conviens encore qu'il faut que Psiclié appréhende que son mary soit un monstre. Tout cela est apparemment contraire à l'oracle dont il s'agit, et ne l'est pas en effet : car, premièrement, la suspension des esprits et l'artifice de cette fable ne consistent pas à empescher que le lecteur ne s'apperçoive de la véritable qualité du mary qu'on donne à Psiché : il suffit que Psiché ignore qui est celuy qu'elle a épousé, et que l'on soit en attente de sçavoir si elle verra cet époux, par quels moyens elle le verra, et quelles seront les agitations de son ame après qu'elle l'aura veu. En un mot, le plaisir que doit donner cette fable à ceu.v qui la lisent, ce n'est pas leur incertitude à l'égard de la qualité de ce mary, c'est l'incertitude de Psiché seule : il ne faut pas que l'on croye un seul moment qu'une si aymable personne ait esté livrée à la passion d'un monstre, ny mesme qu'elle s'en tienne assurée : ce seroit un trop grand
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sujet d'indignation au lecteur. Cette belle doit trouver de la douceur dans la conversation et dans les caresses de son mary, et de fois à autres appréhender que ce ne soit un démon ou un enchanteur ; inais le moins de temps que cette pensée luy peut durer jusqu'à ce qu'il soit besoin de préparer la catastrophe, c'est assurément le plus à propos. Qu'on ne dise point que l'oracle l'empesche bien de l'avoir. Je confesse que cet oracle est tres-clair pour nous ; mais il pouvoit ne l'estre pas pour Psiché : elle vivoit dans un siècle si innocent que les gens d'alors pouvoient ne pas connoistre l'Amour sous toutes les formes que l'on luy donne. C'est à quoi on doit prendre garde, et par ce moyen il n'y aura plus d'objection à me faire pour ce poinct-là.
Assef d'autres fautes me seront reprochées sans doute; j'en demeureray d'accord, et ne pretens pas que mon ouvrage soit accompli : fay tasché seulement de faire en sorte qu'il plust, et que mesmes on y trouvast du solide aussi bien que de l'agrcablc. C'est pour cela que j'y ay enchâssé des vers en beaucoup d'endroits, et
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quelques autres cnrichisscmens, comme le voyage des quatre amis, leur dialogue touchant la compassion et le rire, la description des enfers, celle d'une partie de Versailles. Cette dernière n'est pas tout-à-fait conforme à l'estat présent des lieux ; je les ay décrits en celuy où dans deux ans on les pourra voir. Il se peut faire que mon ouvrage ne vivra pas si longtemps; mais, quelque peu d'assurance qu'ayt un auteur qu'il entretiendra un jour la postérité, il doit toujours se la proposer autant qu'il luy est possible, et essayer de faire les choses pour son usage.