‹ PsychéChapitre 40 sur 128 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

fond des bois, d'avertir les rossignols qu'ils se tinssent prêts, et que ses sœurs se promeneroient sur le soir en un tel endroit, a II ne luy reste, se dirent les sœurs à l'oreille, que de commander aux saisons et aux elemens. »

Cependant les nymphes n'estoient pas inutiles. Elles preparoient les autres plaisirs, chacune selon son office : celles-là les collations, celles-cy la simphonie, d'autres les divertissemens de théâtre. Psiché trouva bon que ces dernières missent son avanture en comédie. On y joua les plus considérables de ses amans, à l'exception du mary, qui ne parut point sur la scène : les nymphes estoient trop bien averties pour le donner à connoistre. Mais, comme il faloit une conclusion à la pièce, et que cette conclusion ne pouvoit estre autre qu'un mariage, on fit épouser la belle par ambassadeurs, et ces ambassadeurs furent les Jeux et les Ris; mais on ne nomma point le mary.

Ce fut le premier sujet qu'eurent les deux sœurs de douter des charmes de cet e'poux. Elles s'estoient malicieusement informées de ses qualitez, s'imaginant que ce seroit

un vieux roy, qui, ne pouvant mieux, amusoit sa femme avec des bijoux. Mais Psiché leur en avoit dit des merveilles : qu'il n'estoit guère plus âgé que la plus jeune d'entre elles deux; qu'il avoit la mine d'un Mars, et pourtant beaucoup de douceur en son procède; les traits de visage agréables; galant sur tout. Elles en seroient juges elles-mesmes, non de ce voyage : il estoit absent; les affaires de son Estât le retcnoient en une province dont elle avoit oublié le nom. Au reste, qu'elles se gardassent bien d'interpréter l'oracle à la lettre : ces qualité/ d'incendiaire et d'empoisonneur n'estoient autre chose qu'une énigme qu'elle leur expliqueroit quelque jour, quand les affaires de son époux le, luv permettroient.

Les deux sieurs écoutaient ces choses avec un chagrin qui alloit jusqu'au desespoir. Il falut pourtant se contraindre pour leur honneur, et aussi pour se conserver quelque créance en l'esprit de leur cadele : cela leur estoit nécessaire clans le dessein qu'elles avoient. Les maudites femmes s'estoienl proposées de tenter toutes sortes de

moyens pour engager leur sœur à se perdre, soit en luy donnant de mauvaises impressions de son marv, soit en renouvellant dans son ame le souvenir d'un de ses amans. Huit jours se passèrent en divertissemens continuels, à toujours changer: nos envieuses se gardoient bien de demander deux fois une mesme chose; c'eust este' faire plaisir à leur sœur, qui, de son costé, les accabloit de caresses. Moins elles avoient lieu des'ennuyer, etplus elles s'ennuvoient. Elles auroient pris congé' dés le second jour, sans la curiosité de voir ce marv qu'elles ne croyoient ny si beau ny si aimable que disoit Psiché. Beaucoup de raisons le leur faisoient juger de la sorte : premièrement les paroles de l'oracle; cette prétendue absence, qui se rencontrait justement dans le temps de leur visite; cette province dont Psiché avoit oublié le nom; l'embarras où elle estoit en parlant de son marv : elle n'en parloit qu'en -hésitant, estant trop bien née et trop jeune pour pouvoir mentir avec assurance. Ses sœurs faisoient leur profit de tout. L'envie leur ouvrait les yeux : c'est un démon qui ne laisse rien échaper, et

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qui tire conséquence de toutes choses aussi bien que la jalousie.

Au bout des huit jours, Psiché congédia ses aisnées avec force dons et prières de revenir: qu'on ne les feroit plus attendre comme on avoit fait; qu'elle tascheroit d'obtenir de son mary que les dragons fussent enchaisnez; qu'aussi-tost qu'elles seroient arrivées au pied du rocher, on les enleveroit au sommet, soit le Zephire en personne, soit son haleine : elles n'auroient qu'à s'abandonner dans les airs. Lespresens que leur ht Psiché furent des essences et des pierreries, force raretez à leurs maris, toutes sortes de jouets à leurs enfans; quant aux personnes dont la belle tenoit le jour, deux fioles d'un elixir capable de rajeunir la vieillesse mesme.

Les deux sœurs parties , et le mary revenu, Psiché luy conta tout ce qui s'estoit passé, et le receut avec les caresses que l'ab sence a coustume de produire entre nouveaux mariez; si bien que le monstre, ne trouvant pas l'amour de sa femme diminuée ny sa curiosité accrue, se mit en l'esprit qu'en vain il craignoit ces sœurs, et se laissa

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tellement persuader qu'il agréa leurs visites, et donna les mains à tout ce que voulut sa femme sur ce sujet.

Les sœurs ne trouvèrent pas h propos de révéler ces merveilles : c'eust este' contribuer elles-mesmes à la gloire de leur cadete. Elle dirent que leur voyage avoit esté inutile, qu'elles n'avoient point veu Psiché, mais qu'elles esperoient la voir par le moyen d'un jeune homme appelle Zephire, qui tournoit sans cesse à l'entour du roc, et qu'elles gagneroient infailliblement pourveu qu'elles s'en voulussent donner la peine.

Quand elles estoient seules et qu'on ne pouvoit les entendre, elles se plaignoient l'une à l'autre de la félicité de leur sœur. « Si son mary, disoit l'une, est aussi bien fait qu'il est riche, nostre cadete se peut vanter que l'épouse de Jupiter n'est pas si heureuse qu'elle. Pourquoy le Sort luy a-t-il donné tant d'avantage sur nous? Meritions-nous moins que cette jeune étourdie? et n'avions-nous pas autant de beauté et plus d'esprit qu'elle? — Je voudrois que vous sceussiez, disoit l'autre, quelle sorte de mary j'ay épousé : il a toujours une

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douzaine de médecins à L'entour de sa personne. Je ne sçay comme il ne les fait point coucher avec luv : car, pour me faire cet honneur, cela ne luv arrive que rarement, et par des considérations d'Estat; encore faut-il qu'Esculape le luv conseille. ■ — Ma condition, continuoit la première, est pire que tout cela : car non seulement mon mary me prive des caresses qui me sont dues, mais il en fait part à d'autres personnes. Si vostre époux a une douzaine de médecins à l'entour de luv, je puis dire que le mien a deux fois autant de maistresses. qui toutes, grâces à Lucine, ont le don de fécondité. La famille royale est tantost si ample qu'il y auroit dequoy faire une colonie tres-considerable. » C'est ainsi que nos envieuses se confirmoient dans leur mécontentement et dans leur dessein. Un mois estoit à peine écoule qu'elles proposèrent un second voyage. Les parens l'approuvèrent fort, les maris ne le désapprouvèrent pas : c'estoit autant de temps passe sans leurs femmes. Elles partent donc, laissent leur train à l'entrée du bois, arrivent au pied du rocher sans obstacle et sans dra-

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gons. Le Zcphire ne parut point, et ne laissa pas de les enlever.

Ce meschant couple amenoit avec luy La curieuse et misérable Envie, Pasle démon que le bon-heur d'autruy Nourrit de fiel et de mélancolie.

Cela ne les rendit pas plus pesantes ; au contraire, la maigreur estant inséparable de l'envie, la charge n'en fut que moindre, et elles se trouvèrent en peu d'heures dans le palais de leur sœur. On les y receut si bien que leur déplaisir en augmenta de moitié.

Psiché, s'entretenant avec elles, ne se souvint pas de la manière dont elle leur avoit peint son mary la première fois; et, par un défaut de mémoire où tombent ordinairement ceux qui ne disent pas la vérité, elle le fit de moitié plus jeune, d'une beauté délicate, et non plus un Mars, mais un Adonis qui ne feroit que sortir de page.

Les sœurs, estonnées de ces contradictions, ne sceurent d'abord qu'en juger. Tantost elles soupçonnoient leur sœur de se railler d'elles, tantost de leur déguiser les défauts de son marv. A la fin elles la tour-

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nerent de tant de costez que la pauvre épouse avoua la chose comme elle estoit. Ce fut aussitost de luy glisser leur venin, mais d'une manière que Psiché ne s'en pust appercevoir. « Toute honneste femme, luy dirent-elles, se doit contenter du mary que les dieux luy ont donné, quel qu'il puisse estre, et ne pas pénétrer plus avant qu'il ne plaist à ce mary. Si c'estoit toutefois un monstre que vous eussiez épousé, nous vous plaindrions; d'autant plus que vous pouvez en devenir grosse : et quel déplaisir de mettre au jour des enfans que le jour n'éclaire qu'avec horreur, et qui vous font rougir vous et la nature! — Helas! dit la belle avec un soupir, je n'avois pas encore fait de reflexion là-dessus. » Ses sœurs, luy ayant allégué de méchantes raisons pour ne s'en pas soucier, se séparèrent un peu d'elle afin de laisser agir leur venin.

Quand elle fut seule, toutes ses craintes, tous ses soupçons, luy revinrent dans la pensée : « Ah ! mes sœurs, s'écria-t-elle, en quelle peine vous m'avez mise! Les personnes riches souhaitent d'avoir des enfans : moy qui ne suis entourée que de pierre-

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