LIVRE PREMIER
tut toutefois la plus forte, outre le dépit d'avoir servy aux plaisirs d'un monstre. Comment se monstrer après cela? Il faloit sortir du monde, mais il en faloit sortir par une voye honorable : c'estoit de tuer celuy qui se trouveroit avoir abuse de sa beauté, et se tuer elle-mesme après.
Psiché ne se pût rien imaginer de plus à propos ny de plus expédient ; elle en demeura donc là. Il ne restoit plus que de trouver les moyens de l'exécuter; c'est où la difficulté consistoit : car, premièrement, de voir son mary, il ne se pouvoit ; on emportoit les flambeaux dés qu'elle estoit dans le lit ; de le tuer, encore moins : il n'y avoit en ce séjour bienheureux ny poison, ny poignard , ny autre instrument de vengeance et de desespoir. Nos envieuses y pourveurent, et promirent à la pauvre épouse de luy apporter au plûtost une lampe et un poignard; elle cacheroit l'un et l'autre jusqu'à l'heure que le sommeil se rendoit maistre de ce palais et lenoit charmez le monstre et les nymphes : car c'estoit un des plaisirs de ce beau séjour que de bien dormir. Dans ce dessein les deux sœurs partirent.
go psicim
Pendant leur absence, Psiché eut grand soin de s'affliger, et encore plus grand soin de dissimuler son affliction. Tous les artifices dont les femmes ont coustume de se servir quand elles veulent tromper leurs maris furent employez par la belle : ce n'estoient qu'embrassemens et caresses, complaisances perpétuelles, protestations et sermens de ne point aller contre le vouloir de son cher époux; on n'y omit rien, non seulement envers le mary, mais envers les nymphes : les plus clair-voyantes y furent trompées. Que si elle se trouvoit seule, l'inquiétude la reprenoit. Tantost elle avoit peine à s'imaginer qu'un mari qu'à toutes sortes de marques elle avoit sujet de croire jeune et bien fait, qui avoit la peau et l'humeur si douces, le ton de voix si agréable, la conversation si charmante; qu'un mary qui ai m oit sa femme et qui la traitoit comme une maistresse; qu'un mary, dis-je, qui esloit servy par des nymphes, et qui traistioit à sa suite tous les plaisirs, fust quelque magicien ou quelque dragon. Ce que la belle avoit trouve si délicieux au toucher, et si digne de ses baisers, estoit donc