‹ PsychéChapitre 45 sur 128 · VRE PREMIER · texte numérisé non relu

VRE PREMIER

par mesure, comme si elle eust marché sur des pointes de diamans. Elle retcnoit jusqu'à son haleine, et craignoit presque que ses pensées ne la décelassent. Il s'en falut peu qu'elle ne priast son ombre de ne point faire de bruit en l'accompagnant.

A pas tremblans et suspendus,

Elle arrive enfin où repose

Son époux aux bras étendus :

Epoux plus beau qu'aucune chose.

C'estoit aussi l'Amour : son teint, par sa fraischeur,

Par son éclat, par sa blancheur, Rendoit le lys jaloux, faisoit honte à la rose.

Avant que de parler du teint,

Je devois vous avoir dépeint,

Pour aller par ordre en l'affaire, La posture du dieu. Son col estoit panché : C'est ainsi que le Somme en sa grotte est couché,

Ce qu'il ne faloit pas vous taiie.

Ses bras à demy nus étaloient des appas

Non d'un Hercule ou d'un Atlas,

D'un Pan, d'un Sylvain ou d'un Faune,

Ny mesme ceux d'une Amazone ; Mais ceux d'une Venus à l'âge de vingt ans.

Ses cheveux épars et flotans.

Et que les mains de la nature

Avoient frisez à l'avanture.

Celles de Flore parfumez, Cachoient quelques attraits dignes d'estre estimez ; Mais Psiché n'en estoit qu'à prendre plus facile, Car, pour un qu'ils cachoient, elle en soupçonnoit mille.

Leurs anneaux, leurs boucles, leurs noeux,

ta PSICHE

Tour à tour de Psiché receurent tous des vœux, Chacun eut à part son hommage.

Une chose nuisit pourtant à ces cheveux, Ce fut la beauté du visage.

Que vous en diray-je , et comment En parler assez dignement?

Suppléez à mon impuissance ; Je ne vous aurois d'aujourd'huy Dépeint les beautez de celuy Qui des beautez a 1 intendance.

Que dirois-je des traits où les Ris sont logez?

De ceux que les Amours ont entre eux partagez? Des yeux aux brillantes merveilles, Qui sont les portes du désir, Et sur tout des lèvres vermeilles.

Qui sont les sources du plaisir?

Psiché demeura comme transportée a l'aspect de son époux. Dés l'abord elle jugea bien que c'estoit l'Amour, car quel autre dieu luy auroit paru si agréable?

Ce que la beauté, la jeunesse, le divin charme qui communique à ces choses le don de plaire ; ce qu'une personne fait à plaisir peut causer aux yeux de volupté et de ravissement à l'esprit, Cupidon en ce moment -là le fit sentir à nostre héroïne. Il dormoit à la manière d'un dieu, c'est à dire profondément, panché nonchalamment sur un oreiller, un bras sur sa teste, l'autre

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bras tombant sur les bords du lit, couvert à demy d'un voile de gaze, ainsi que sa mère en use , et les nymphes aussi , et quelquesfois les bergères.

Lajoye de Psiché fut grande, si l'on doit appeler joye ce qui est proprement extase; encore ce mot est-il foible, et n'exprime pas la moindre partie du plaisir que receut la belle. Elle bénit mille fois le défaut du sexe, se sceut tres-bon gré d'estre curieuse, bien faschée de n'avoir pas contrevenu dés le premier jour aux défenses qu'on luyavoit faites et à ses sermens. Il n'y avoit pas d'apparence, selon son sens, qu'il en deust arriver de mal; au contraire, cela estoit bien et justifioit les caresses que jusques-là elle avoit cru faire à un monstre. La pauvre femme se repentoit de ne luy en avoir pas fait davantage ; elle estoit honteuse de son peu d'amour, toute preste de reparer cette faute si son mary le souhaitoit, quand mesme il ne le souhaiteroit pas.

Ce ne fut pas à elle peu de retenue de ne point jetter et lampe et poignard pour s'abandonner à son transport. Véritablement le poignard luy tomba des mains, mais la

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lampe non : elle en avoit trop affaire, et n'avoit pas encore veu tout ce qu'il y avoit à voir. Une telle commodité ne se rencontroit pas tous les jours; il s'en faloit donc servir: c'est ce qu'elle fit, sollicitée défaire cesser son plaisir par son plaisir mesme. Tantost la bouche de son mary luy demandoit un baiser, et tantost ses yeux; mais la crainte de l'éveiller l'arrestoit tout court. Elle avoit de la peine à croire ce qu'elle vovoit, se passoit la main sur les yeux, craignant que ce ne fust songe et illusion; puis recommençoit à considérer son mary.

« Dieux immortels! dit-elle en soy-mesme, est-ce ainsi que sont faits les monstres ? Comment donc est fait ce que l'on appelle Amour? Que tu es heureuse, Psiché I Ah! divin e'poux! pourquoy m'as-tu refusé si long- temps la connoissance de ce bonheur? Craignois-tu que je n'en mourusse de jove ?estoit-ce pour plaire à ta mère ou à quelqu'une de tes maistresses? car tu es trop beau pour ne faire le personnage que de mary. Quoy! je t'ay voulu tuer! Quoy! cette pensée m'est venue! O dieux! je frémis d'horreur à ce souvenir. Suffisoit-il

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