LIVRE PREMIER
pas, cruelle Psiché, d'exercer ta rage contre toy seule? L'univers n'yeust rien perdu ; et sans ton e'pouxque deviendroit-il : Folle que je suis! mon mary est immortel : il n'a pas tenu à mov qu'il ne le fust point. »
Apres ces reflexions, il luy prit envie de regarder de plus pre's celuy qu'elle n'avoit déjà que trop veu. Elle pancha quelque peu l'instrument fatal qui l'avoit jusques-lk servie si utilement ; il en tomba sur la cuisse de son époux une goutte d'huile enflamme'e. La douleur e'veilla le dieu. Il vid la pauvre Psiché qui, toute confuse, tenoit sa lampe; et, ce qui fut de plus malheureux, il vid aussi le poignard tombé près de luv.
ispensez-moy de vous raconter e reste : vous seriez touchez de trop de pitié au récit que je vous ferois.
Là finit de Psiché le bonheur et la gloire, Et là vostre plaisir pourroit cesser aussi. Ce n'est pas mon talent d'achever une histoire Qui se termine ainsi.
— Ne laissez pas de continuer, dit Acante, puisque vous nous l'avez promis : peut-estre aurez-vous mieux réussi que vous ne croyez. — Quand cela scroit, reprit Poliphile, quelle satisfaction aurezvous? Vous verrez souffrir une belle, et en pleurerez, pour peu que j'y contribue. — Kt bien! repartit Acante, nous pleurerons.
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Voilà un grand mal pour nous ! les héros de l'antiquité pleuraient bien. Que cela ne vous empesche pas de continuer. La compassion a aussi ses charmes, qui ne sont pas moindres que ceux du rire; je tiens mesme qu'ils sont plus grands, et crois qu'Ariste est de mon avis. Soyez si tendre et si émouvant que vous voudrez, nous ne vous en écouterons tous deux que plus volontiers.
— Et moy, dit Gelaste, que deviendraije? Dieu m'a fait la grâce de me donner des oreilles aussi bien qu'à vous. Quand Poliphile les consulterait et qu'il ne feroit pas tant le pathétique, la chose n'en iroit que mieux, veu la manière d'écrire qu'il a choisie. »
Le sentiment de Gelaste fut approuvé, et Ariste, qui s'estoit teu jusques là, dit en se tournant vers Poliphile : « Je voudrais que vous me pussiez attendrir le cœur par le récit des avanturesde vostre belle ; je luy donnerois volontiers des larmes avec le plus grand plaisir du monde. La pitié est celuy des mouvemens du discours qui me plaist le plus; je le préfère de bien loin
ioS PSICHE
aux autres. Mais ne vous contraignez point pour cela: il est bon de s'accommoder à son sujet, mais il est encore meilleur de s'accommoder h son génie. C'est pourquoy suivez le conseil que vous a donné Gelaste.
— Il faut bien que je le suive, continua Poliphile : comment ferois-jc autrement?
J'av déjà meslé maigre moy de la gayeté parmy les endroits les plus sérieux de cette histoire; je ne vous asscure pas quetantost je n'en mesle aussi parmy les plus tristes. C'est un défaut dont je ne mesçaurois corriger, quelque peine que j'y apporte.
— Défaut pour défaut, dit Gelaste, j'aime beaucoup mieux qu'on me fasse rire quand je dois pleurer que si l'on me faisoit pleurer lors que je dois rire. C'est pourquos-, encore une fois, continuez comme vous avez commence'.
— Laissons-luy reprendre haleine auparavant, dit Acantc. Le grand chaud estant passe', rien ne nous empesche de sortir d'icy, et de voir en nous promenant les endroits les plus agréables de ce jardin. Bien que nous les ayons veus plusieurs lois, je ne laisse pas {.Yen être touche, et crois qu'Aristc et