LIVRE PREMIER
— Vous poussez la chose un peu trop loin, dit Acante; je ne tiens pas que le rire soit interdit aux honnestes gens.
— Je ne le tiens pas non plus, reprit Ariste. Ce que je dis n'est que pour payer Gelaste de sa monnoye. Vous sçavez combien nous avons ry en lisant Terence, et combien je ris en voyant les Italiens : je laisse à la porte ma raison et mon argent, et je ris après tout mon soûl. Mais que les belles tragédies ne nous donnent une volupté plus grande que celle qui vient du comique, Gelaste ne le niera pas luy-mesme, s'il y veut faire réflexion.
— Il faudroit , repartit froidement Gelaste, condamner à une très-grosse amande ceux qui font ces tragédies dont vous nous parlez. Vous allez là pour vous réjouir, et vous y trouvez un homme -qui pleure auprès d'un autre homme, et cet autre auprès d'un autre, et tous ensemble avec la comédienne qui représente Andromaque, et la comédienne avec le poète : c"est une chaisne de gens qui pleurent, comme dit vostre Platon. Est-ce ainsi que Ion doit con-
tenter ceux qui vont la pour se réjouir i
— Ne dites point qu'ils y vont pour se réjouir, reprit Ariste; dites qu'ils y vont pour se divertir. Or je vous soustiens, avec le mesme Platon, qu'il n'y a divertissement égal à la tragédie, ny qui meine plus les esprits où il plaist au poète. Le mot dont se sert Platon fait que je me figure le mesme poète se rendant maistre de tout un peuple et faisant aller les âmes comme des troupeaux, et comme s'il avoit en ses mains la baguette du dieu Mercure. Je vous soustiens, dis- je, que les maux d'autruy nous divertissent, c'est à dire qu'ils nous attachent l'esprit.
— Ils peuvent attacher le vostre agréablement, poursuivit Gelaste, mais non pas le mien, lin vérité, je vous trouve de mauvais goust. Il vous suffit que l'on vous attache l'esprit ; que ce soit avec des charmes agréables ou non, avec les serpen> de Tisiphone, il ne vous importe. Quand vous me feriez passer l'effet de la tragédie pour une espèce d'enchantement, cela feroit-il que l'effet de la comédie n'en fus! \\n aussi: (".es deux choses estant égales,