LIVRE PREMIER
— Je répondray, dit Ariste, que les mortels sont mortels quand ils pleurent de leurs douleurs; mais, quand ils pleurent des douleurs d'autruy, ce sont proprement des dieux.
— Les dieux ne pleurent ni d'une façon ny d'une autre, reprit Gelaste ; pour le rire, c'est leur partage. Qu'il ne soit ainsi : Homère dit en un autre endroit que, quand les bienheureux immortels virent Vulcain qui boitoit dans leur maison, il leur prit un rire inextinguible. Par ce mot d'inextinguible, vous voyez qu'on ne peut trop rire ny trop longtemps; par celuy de bienheureux, que la béatitude consiste au rire.
— Par ces deux mots que vous dites, reprit Ariste, jevois qu'Homère a failli, et ne vois rien autre chose. Platon l'en reprend dans son troisième de la République ; il le blasme de donner aux dieux un rire de'mesure', et qui seroit mesme indigne de personnes tant soit peu considérables.
— Pourquoy voulez-vous qu'Homère ait plûtost failli que Platon? répliqua Gelaste. Mais laissons les autoritez, et n'e'coutons que la raison seule. Nous n'avons qu'à
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examiner sans prévention la comédie et la tragédie. Il arrive assez souvent que cette dernière ne nous touche point : car le bien ou le mal d'autruy ne nous touche que par rapport à nous-mesmes et en tant que nous croyons que pareille chose nous peut arriver, l'amour propre faisant sans cesse que l'on tourne les yeux sur soy. Or, comme la tragédie ne nous représente que des avantures extraordinaires et qui vruysemblablcment ne nous arriveront jamais, nous n'y prenons point de part et nous sommes froids, à moins que l'ouvrage nesoit excellent, que le poète ne nous transforme, que nous ne devenions d'autres hommes par son adresse et ne nous mettions en la place de quelque roy. Alors j'avoue que la tragédie nous touche, mais de crainte, mais de colère, mais de mouvemens funestes qui nous renvoyent au logis pleins des choses que nous avons veués et incapables de tout plaisir. La comédie.
n'employant que des avantures ordinaires et qui peuvent nous arriver, nous touche toujours, plus ou moins, selon son degré de perfection. Quand elle est fort bonne.