LIVRE SECOND i5i
Psiché entendit ces mots fort distinctement, et rendit grâces au hazard qui , en luy donnant des frayeurs mortelles, lu y donnoit aussi un avis qui n'estoit nullement à négliger. De bonheur pour elle, ces gens partirent presque aussi-tost. A peine elle en estoit revenue que, sur l'autre bord de la ravine, un nouveau spectacle luy causa de l'estonnement. La Vieillesse en propre personne luy apparut chargée de filets et en habit de pescheur; les cheveux luy pendoient sur les épaules et la barbe sur la ceinture. Un très-beau vieillard, et blanc comme un lys, mais non pas si frais, se disposoit à passer. Son front estoit plein de rides, dont la plus jeune estoit presque aussi ancienne que le déluge. Aussi Psiché le prit pour Deucalion, et, se mettant à genoux : « Père des humains, lui cria-t-elle , protegez-moy contre des ennemis qui me cherchent ! »
Le vieillard ne répondit rien : la force de l'enchantement le rendit muet. Il laissa tomber ses filets , s'oubliant soy-mesme aussi bien que s'il eust été dans son plus bel âge, oubliant aussi le danger où il se
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mcttroit d'estre rencontre par les ennemis de la belle, s'il alloit la prendre sur l'autre bord. Il me semble que je vois 'les vieillards de Troyes qui se préparent à la guerre en voyant Hélène. Celuy-cy ne se soucioit pas de périr, pourveu qu'il contribuas! à la seurete d'une malheureuse comme la nostre. Le besoin pressant qu'on avoit de son assistance luy fit remettre au premier loisir les exclamations ordinaires dans ces rencontres. Il passa du costé où estoit Psiché, et, l'abordant de fort bonne grâce et avec respect, comme un homme qui sçavoit faire autre chose que de tromper les poissons :
« Belle princesse, dit-il (car à vos habits c'est le moins que vous puissiez estre), reservez vos adorations pour les dieux. Je suis un mortel qui ne possède que ces filets et quelques petites commoditez dont j'ay meuble deux ou trois rochers sur le penchant de ce mont. Cette retraite est à vous aussy bien qu'à moy : je ne l'ay point achetée; c'est la nature qui l'a bastie. Et ne craignez pas que vos ennemis vous y cherchent : s'il y a sur terre un lieu d'assu-