LIVRE SEC O XI) l5g
comédie, rien ne me manquent. Si j'eusse voulu qu'un plaisir fust venu des extremitez de la terre pour me trouver, j'eusse este' incontinent satisfaite. Ma félicité estoit telle que le changement des habits et celuy des ameublemens ne me touchoit plus.
J'ay perdu tous ces avantages, et les ay perdus par ma faute et sans espérance de les recouvrer jamais : l'Amour me hait trop. Je ne vous demande pas si je cesseray de l'aimer, il m'est impossible; je vous demande aussi peu si je cesseray de vivre : ce remède m'est interdit. « Garde-toy, m'a dit « mon mary, d'attenter contre ta vie. » Voilà les termes où je suis réduite : il m'est défendu de me soustraire à la peine. C'est bien le comble du desespoir que de n'oser se désespérer. Quand je le feray neantmoins, quelle punition y a-t-il par de-là la mort ? Me conseillez-vous de traisner ma vie dans des alarmes continuelles, craignant Venus, m'imaginant voir à tous les momens les ministres de sa fureur? Si je tombe entre ses mains (et je ne puis m'empescher d'y tomber), elle me fera mille maux Ne vautil pas mieux que j'aille en un monde où
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elle n'a point de pouvoir? Mon dessein n'est pas de m'enfoncer un fer dans le sein : les dieux me gardent de désobéir à l'Amour jusqu'à ce poinct-là ! mais, si je refuse la nourriture, si je permets à un aspic de décharger sur moy sa colère, si par hazard je rencontre de l'aconit et que j'en mette v\n peu sur ma langue, est-ce un si grand crime ? Tout au moins me doit-il estre permis de me laisser mourir de tristesse. »
Au nom de l'Amour, le vieillard s'estoit levé. Quand la belle eut achevé de parler. il se prosterna, et, la traitant de déesse, il s'alloit jetter en des excuses qui n'eussent finy de long-temps si Psiché ne les eust d'abord prévenues, et ne luy eust commandé, par tous les titres qu'il voudroit luy donner, soit de belle, soit de princesse, soit de déesse, de se remettre en sa place et de dire son sentiment avec liberté; mais que pour le mieux il laissast ces qualité/ qui ne faisoient rien pour la consoler, et dont il estoit libéral jusques à l'excès.
Le vieillard sçavoit trop bien vivre pour contester de cérémonies avec l'épouse de