LIVRE SECOND 16g
Les amans se font passage partout; ce n'est pas pour rien que leur protecteur a des aisles. Ces filles, comme vous voyez, sont en âge de l'appréhender. Je ne suis pourtant pas certain qu'elles prennent la chose du mesme biais que l'a toujours prise leur mère. Voila, Madame, comme je suis arrive' iey. » Le vieillard finit par l'exagération de son bon-heur et par les louanges de la solitude.
« Mais, mon père, reprit Psiché, est-ce un si grand bien que cette solitude dont vous parlez? Est-il possible que vous ne vous y soyez point ennuyez, vous ny vostre fille ? A quoy vous estes-vous occupez pendant dix années?
— A nous préparer pour une autre vie, luy repondit le vieillard : nous avons fait des reflexions sur les fautes et sur les erreurs à quoy sont sujets les hommes; nous avons employé le temps à l'estude.
— Vous ne me persuaderez point, repartit Psiché, qu'une grandeur légitime et des plaisirs innocens ne soient préférables au train de vie que vous menez.
— La véritable grandeur, à l'égard des
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philosophes, luy répliqua le vieillard, est de régner sur soy-mesme ; et le véritable plaisir, de joiiir de soy. Cela se trouve en la solitude, et ne se trouve guère autre part. Je ne vous dis pas que toutes personnes s'en accommodent. C'est un bien pour moy, ce seroit un mal pour vous : une personne que le Ciel a composée avec tant de soin et avec tant d'art doit faire honneur à son ouvrier et régner ailleurs que dans le désert.
— Helas! mon père, dit nostre héroïne en soupirant, vous me parlez de régner, et je suis esclave de mon ennemie! Sur qui voulez-vous que je règne? Ce ne peut estre ny sur mon cœur ny sur celuy de l'Amour ; de régner sur d'autres, c'est une gloire que je refuse. » Là-dessus elle luy conta son histoire succinctement. Après avoir achevé : « Vous voyez, dit-elle, combien j'ay sujet de craindre Venus. J'ay toutesfois résolu de me mettre en queste de mon mary devant que le jour se passe. Sa bruslure m'inquiète trop : ne sçavez-vous point un secret pour le guérir sans douleur et en un moment ? »
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Le vieillard sourit. « J'ay, dit-il, cherché toute ma vie dans les simples, dans les compositions, dans les minéraux, et n'ay pu encore trouver de remède pour aucun mal ; mais croyez-vous que les dieux en manquent ? Il faut bien qu'ils en ayentde bons, et de bons médecins aussi, puisque la mort ne peut rien sur eux. Ne vous mettez donc en peine que de regagner vostre e'poux : pour cela il vous faut attendre; laissez-le dormir sur sa colère : si vous vous présentez à luy devant que le temps l'ait adoucie , vous vous mettrez au hazard d'estre rebute'e, ce qui vous serait d'une tres-perilleuse conséquence pour l'avenir. Quand les maris se sont faschez une fois, et qu'ils ont fait une fois les difficiles, la mutinerie ne leur couste plus rien après. »
Psiche' se rendit à cet avis, et passa huit jours en ce lieu-là, sans y trouver le repos que son hoste luy promettoit. Ce n'est pas que l'entretien du vieillard et celuy mesme des jeunes filles ne charmassent quelquesfois son mal ; mais incontinent elle retournoit aux soupirs, et le vieillard luy disoit que l'affliction diminuerait sa
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beauté, qui estoit le seul bien qui luy restoit, et qui feroit infailliblement revenir les autres. On n'avoit point encore allégué de raison à nostre héroïne qui luy plust tant. Ce n'estoit pas seulement au vieillard qu'elle parloit de sa passion; elle demandoit quelquesfois conseil aux choses inanimées : elle importunoit les arbres et les rochers. Le vieillard avoit fait une longue route dans le fond du bois. Un peu de jour y venoit d'en haut. Des deux costez de la route estoient des réduits où une belle pouvoit s'endormir sans beaucoup de témérité : les sylvains ne frequentoient pas cette forest; ils la trouvoient trop sauvage. La commodité du lieu obligea Psiche d'y faire des vers, et d'en rendre les hestres participans. Elle rappella les idées de la poésie que les nymphes luy avoient ,données. Voicy à peu prés le sens de ses vers :
Que nos plaisirs passez augmentent nos supplices ! Qu'il est dur d'éprouver, après tant de délices,
Les cruautez du sort !
Faloit-il estre heureuse avant qu'estre coupable? Et, si de me haïr, Amour, tu fus capable,
l'ourquov m'aymer d'abord ?