LIVRE SECOND IJO
du plaisir à me regarder devant qu'elle vinst; je n'y en ay plus. — Hé! ne vous regardez pas! dit l'aisnée. — Il se faut bien regarder, reprit la cadete : comment feroiton autrement pour s'ajuster comme il faut? Pensez-vous qu'une fille soit comme une fleur, qui sçait arranger ses feuilles sans se servir de miroir? Si j'estois rencontrée de quelqu'un qui ne me trouvast pas à son gré!
— Rencontrée dans ce désert! dit l'aisnée : vous me faites rire. — Je sçais bien, reprit la cadete, qu'il est difficile d'y aborder; mais cela n'est pas absolument impossible. Psiché n'a point d'ailes, ny nous non plus; nous nous y rencontrons cependant. Mais, à propos de Psiché, que signifient les paroles qu'elle a gravées sur nos hestres? pourquoy mon père l'a-t-il priée de ne me les point expliquer? d'où vient qu'elle soupire incessamment ? qui est cet Amour qu'elle dit qu'elle ayme ?
— Il faut que ce soit son frère, repartit l'aisnée. — Je gagerois bien que non, dit la jeune fille. Vous qui parlez, feriez-vous tant de façons pour un frère ? — C'est donc
son mary, répliqua la sœur. — Je vous entends bien, reprit la cadete; mais les maris viennent-ils au monde tout faits? ne sontils point quelque autre chose auparavant? Qu'estoit l'Amour à sa femme devant que de L'épouser? c'est ce que je vous demande. — Et ce que je ne vous diray pas, répondit la sœur, car on me l'a défendu.
— Vous seriez bien estonnée,dit la jeune fille, si je le sçavois déjà. C'est un mot qui m'est venu dans l'esprit sans que personne me l'ait appris : devant que l'Amour fust le mary de Psiché, c'estoit son amant. — Qu'est-ce à dire amant? s'écria l'aisnée; y a-t-il des amans au monde? — S'il y en a! reprit la cadete : vostre cœur ne vous l' a-t-il point encore dit? Il y a tantost six mois que le mien ne me parle d'autre chose. • — Petite fille, reprit sa sœur, si l'on vous entend, vous serez criée. — Quel mal y at-il à ce que je dis? luy repartit la jeune bergère. Hé ! ma chère sœur, continua-telle en lui jettant les deux bras au cou, apprenez-moy, je vous prie, ce qu'il y a dans vos livres. — On ne le veut pas, dit l'aisnée — C'est à cause de cela, reprit la