‹ PsychéChapitre 87 sur 128 · LIVRE SECOND 2o · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND 2o

« Divinité la plus nécessaire qui soit au monde, nourrice des hommes, protcge-moy contre celle que je n'ay jamais offensée ; souffre seulement que je me cache pour quelques jours entre les javelles qui sont à la porte de ton temple, et que je vive du bled qui en tombera. Cytherée se plaint de ce que son fils m'a voulu du bien ; mais, puis qu'il ne m'en veut plus, n'est-ce pas assez de satisfaction pour elle et assez de peine pour moy? Faut-il que la colère des dieux soit si grande ? S'il est vray que la justice se soit retirée parmy eux, ils doivent considérer l'innocence d'une personne qui leur a obey en se mariant. Ay-je corrompu l'oracle? ay-je usé d'aucun artifice pour me faire aymer? puis-je mais si un dieu me void? Quand je m'enfermerois dans une tour, me \ erroit-il pas ? Tant s'en faut qu'en l'épousant je crûsse faire du déplaisir à sa mère que je croyois épouser un monstre. Il s'est trouvé que c'estoit l'Amour, et que j'avois plu à ce dieu. C'est donc un crime d'estre agréable? Helas! je ne le suis plus, et ne l'ay jamais esté par ma faute. Il ne se trouvera point que j'aye employé ny

2o4 PSICHÊ

afféterie ny paroles ensorcelantes Venus a encore sur le cœur l'indiscrétion des mortels qui ont quitté son culte pour m'honorer. Qu'elle se plaigne donc des mortels; mais de moy, c'est une injustice. Je leur ay dit qu'ils me faisoient tort. Si les hommes sont imprudens, ce n'est pas à dire que je sois coupable. »

C'est ainsi que nostre bergère sejustifioit à Cerés. Soit que les déesses s'entendent , ou que cclle-cy fust faschée de ce qu'on l'avoit appellée nourrice, ou que le Ciel veuille que nos prières soient véritablement des prières, et non des apologies, celle de Psiché ne fut nullement écoutée. Cerés luy cria de la voûte de sa chapele qu'elle se retirast au plus viste et laissast le tas de javelles comme il estoit , sinon Venus en auroit l'avis. Pourquoy rompre en faveur d'une mortelle avec une déesse de ses amies? Venus ne luy en avoit donné aucun sujet. Qu'on dist tout ce qu'on voudroit de sa conduite, c'estoit une bonne femme, qui luy avoit obligation, à la vérité, ainsi qu'à Bacchus ; mais elle le sçavoit bien reconnoistre et le publioit partout.

Page 1