‹ PsychéChapitre 97 sur 128 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

coin du temple , honteuse et confuse de tant d'honneurs dont elle avoit grand sujet de craindre la suite, et ne pouvoit pourtant s'empescher d'y prendre plaisir. Elle rougissoit à chaque moment , se detournoit quelquefois le visage, témoignoit qu'elle eust bien voulu faire sa prière : tout cela en vain ; elle fut contrainte de dire qui elle estoit. Quelques-uns la crurent; d'autres persistèrent dans l'opinion qu'ils avoient.

La foule estoit tellement grande autour d'elle que, quand Venus arriva, cette déesse eut de la peine à passer. On l'avoit déjà avertie de cette avanture, ce qui la fit accourir le visage en feu comme une mégère, et non plus la reine des Grâces mais des Furies. Toutefois, de peur de sédition, elle se contint. Ses gardes luy ayant fait faire passage , elle s'alla placer sur son throsne , où elle écouta quelques supplians avec assez de distraction.

La meilleure partie des hommes estoit demeurée auprès de Psiché avec les femmes les moins jolies, ou qui estoient sans prétention et sans interest. Les autres avoient pris d'abord le party de la déesse ; estant

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de la politique, parmy les personnes de ce sexe qui se sont mises sur le bon pied, de faire la guerre aux survenantes, comme à celles qui leur ostent, pour ainsi dire, le pain de la main. Je ne sçaurois vous asseurer bien précisément si elles tiennent cette coustumc-là des auteurs, ou si les auteurs la tiennent d'elles.

Nostre bergère n'osant approcher, la déesse la lit venir. Une foule d'hommes l'acompagna ; et la chose ressembloit plûtost à un triomphe qu'à un hommage. La pauvre Psiché n'estoit nullement coupable de ces honneurs : au contraire, si on l'eust creue, on ne l'auroit pas regardée; elle faisoit de sa part tout ce qu'une suppliante doit faire. La présence de Venus luy avoit fait oublier sa harangue. Il est vray qu'elle n'en eut pas besoin, car, des que Venus la vid, h peine luy donna-t-elle le loisir de se prosterner : elle descendit de son throsne. « Je vous veux, dit-elle, entendre en particulier : venez à Paphos, je vous donneray place en mon char. »

Psiché se délia de cette douceur; mais quoy ! il n'estoit plus temps de délibérer.

et puis c'estoit à Paphos principalement qu'elle esperoit revoir son e'poux.

De crainte qu'elle n'echapast, Venus la fit sortir avec elle ; les hommes donnant mille bénédictions à leurs deux déesses, et une partie des femmes disant entre elles : « C'est encore trop que d'en avoir une ; établissons parmy nous une republique où les vœux, les adorations, les services, les biens d'amour seront en commun. Si Psiché s'en vient encor une fois amuser les gens qui nous serviront à quelque chose, et qu'elle prétende reunir ainsi tous les cœurs sous une mesme domination, il nous la faut lapider. » On se moqua des républiquaines et on souhaita bon voyage à nostre bergère.

Cytheréc la fit monter effectivement sur son char, mais ce fut avec trois divinitez de sa suite peu gracieuses : il y a de toutes sortes de gens à la cour. Ces divinitez estaient la Cholere, la Jalousie et l'Envie, monstres sortis de l'abysme, impitoyables licteurs qui ne marchoient point sans leurs fouets, et dont la veue seule estoit un supplice. Venus s'en alla par un autre endroit.

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Quand Psiché se vid dans les airs en si mauvaise compagnie que celle-là, un tremblement la saisit; ses cheveux se hérissèrent , la voix luy demeura au gosier. Elle fut long-temps sans pouvoir parler, immobile, changée en pierre, et plûtost statue que personne véritablement animée : on l'auroit creuè" morte, sans quelques soupirs qui luy échaperent. Les diverses peines des condamnez luy passèrent devant les yeux. Son imagination les luy figura encore plus cruelles qu'elles ne sont : il n'y en eut point que la crainte ne luy fist souffrir par avance. Enfin, se jettant aux pieds de ces trois furies: « Si quelque pitié, ditelle, loge en vos cœurs, ne me faites pas languir davantage; dites-moy h quel tourment je suis condamnée. Ne vous auroit-on point donné ordre de me jetter dans la mer ? Je vousen épargnerayla peine, si vous voulez, et m'y precipiteray moy-mesme.»

Les trois filles de l'Acheron ne luy répondirent rien et se contentèrent de la regarder de travers.

Elle estoit encore à leurs genoux lors que le char s'abatit. Il posa sa charge en

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