‹ Psyché: poëme (volume 2)Chapitre 39 sur 68 · LE BUCHERON · texte numérisé non relu

LE BUCHERON

Lachêne au^ flancs noueux dans l'herbe est couché mort; Mais du vieux bûcheron c'est le dernier effort; Il pose sa cogoée et s'accoude au long manche; Il se couil)e^ en soufflant^ le pied sur une branche; Soa morceau de pain noir est gagné pour demain ; Et; s'essuyant le front du revers de la main :

(( Triste et rude métier que de porter la hache I A ce labeur de niort quel dieu m'a condamné ? Sur tes plus beaux enfants j'ai frappé sans relâche^ Et je f aime pourtant^ forêt où je suis né !

» Ton ombre est mon pays ; j'y vieillis ; je sais l'âge Des grands chênes épars sur les coteaux voisins. Jamais je ne dormis dans les murs d'un village; Je ne cueillis jamais 1| blé ni les raisins. .

» Bdfcmère me berça daos la mousse et Yé&)fce; J'ai^ dans im nid pareil^ vu dormir mes enfants; N^t; conmie moi jadis^ fiers daJeur jeune force^ • Us grimpaient; ^ut petits^ sur l'arbre que je IhkIs.

ET POEMES Sâl9

» J'ai compté de beaux jours^ hélas I et des jours sombres Que sayent tous ces bois^ complices ou témoins ; J'ai connu d'autres maux que la faim sous leurs ombres ; Dans un corps endurci l'âme ne vit pas moins.

» Je la sens s'agiter sous le joug qtri m'enchaîne; Et Farbre^ gémissant de mes coups assidus^ Parle au noir bûcheron qui fend le cœur du chêne Gomme aux pâles rêveurs sur la mousse étendus.

T» J'eus chez vous mon printemps ^ mes songes, mes chimères.

Arbres qui modérez le soleil et le vent I

J'ai versé sur vos pieds des larmes bien araère^

Mais pour moi votre miel a coulé bien souvent.

» J'entends parfois de loin monter la voix des villes. Elle m'arrive en bruits douloureux et discords ; J'aime mieux écouter ces feuillages mobiles D'où pleut un frais sommeil sur l'âme et sur le corps.

» D'ailleurs, la voix qui siffle en traversant l'érable. Le son calme et plaintif qui s'exhale du pin. Ont un écho dans moi, profond, vague, ineffable Dont j'écoute en tous lieux le murmure sans fin.

» Si j'ai vos bras noueux, vos cheveux longs et rudes. J'ai mes chansons aussi, mes bruits graves et doux. Et sur mon front ridé le vent des solitudes, chênes fraternels, frémit comme sur vous !

» En ennemi, pourtant, sur ces monts que j*outrage, La hache en main, frappant tous mes hôtes chéris, Liés en vils faisceaux pour un sordide usage. Des rameaux et des troncs j'entasse les débris.

S0O oi>ss

» Aussi mon âme est triste et j'ai le regard sombre;

Destructeur des forêts, je me suis odieux;

J'ai déjà dépouillé cent arpents de leur ombre;

J'ai fait placeauxbumains; pardonnez-moi, grands dieux !

» Mais c'est la pauvreté qui par moi vous profane. Saints temples des forêts, arbres que j'aime en vain ! Pour mes fils affamés dans ma pauvre cabane, Chaque arbre, hélas ! qui tombe est im morceau de pain.

» La pauvreté! c'est elle avec qui ce fer lutte; Elle fait taire en moi ces choses que j'entends; C'est elle qui renverse, en pleurant sur sa chute. Pour les besoins d'un jour, le chêne de cent ans.

» Heureux! — si le bonheur visite un riche même. Loin de cette ombre antique où parle un dieu caché, — Heureux le laboureur, heureux celui qui sème Et reçut des aïeux son champ tout défriché!

)) 11 ne récolte pas son pain du sacrilège; Tranquille en son labeur, ignorant mes combats. Il n'a jamais sapé le loit qui le protège.

Ces vieilles amitiés ju'en frémissant j'abats.

» Adieu les troncs divins qu'un peuple inmiense habite, Les abeilles et l'homme et les oiseaux du ciel, Tours que le vent balance et dont le flanc palpite Ruisselant de fraîcheur^ d'harmonie et de miel !

» 11 en reste un... marqué du sceau fatal du maîti^e^ Mon plus cher souvenir... à frapper quelque jour. Mon vieil hôte, du bois l'ornement et l'ancêtre ; A lui de s'écrouler... Puis ce sera mon tour! »

ET POEMES JiSI

Frappe^ ô vieux bûcheroa^ et détruis sans murmures :

Les anciennes forêts pour la hache sont mûres.

L'orage est^ comme toi^ terrible et bienfaisant.

Oui, votre office est rude et ton fer est pesant :

Car ces bois sont pour toi consacrés par des tombes,

Ces rameaux ont porté le nid de tes colombes.

Et ce chêne entouré d'un culte filial

Prêta sa moussé épaisse à ton lit nuptial ;

Dans le vague soouneil où son onobre te plonge.

De tes jeunes saisons le rêve se prolonge.

Il est dur de saper et de jeter au feu

Les vieux piliers du temple où l'on a connu Dieu.

Mais des vallons obscurs et peuplés de fantômes

Aux ailes d'or du jour il faut ouvrir les dômes.

Pour qu'un soleil fécond fasse, en dardant sur eux.

Fuir de l'humide sol les esprits ténébreux,

Et, préparant les champs à des moissons prochaines.

Page 1