‹ Psyché: poëme (volume 2)Chapitre 45 sur 68 · LA CIGALE · texte numérisé non relu

LA CIGALE

L'air pèse et brûle; il n'est dans l'herbe et les épis

Bruit d'ailes ni murmures ; Même les froids lézards se cachent assoupis

Au fond des gerbes mûres.

La feuille au loin se tait dans l'immobilité^

Pas un oiseau ne vole ; La terre a vu tarh* dans les bras de l'été

Sa sève et sa parole.

De la plaine embrasée où sont les habitants?

La vie est-elle encore?...

Oui, la nature veille, et, joyeux, je t'entends,

cigale sonore!

Ton cri sort des sillons brûlants et crevassés. De l'orme aux branches sèches.

Parmi les chauds rayons qu'un ciel rouge a lancés Aigus comme des flèches. ^

C'est toi qu'un doux vieillard, des voluptés épris,

Disait aux dieux pareille; Et l'homme de nos jours te ferme avec mépris

Son cœur et son oreille!

En cercle les héros t'écoutaient autrefois

Gomme un hymne dorique.

Qui donc s'est transformé de l'homme ou de ta voix,

chanteuse homérique?

Non, tu n'as rien changé, nature, à tes accents.

Ta musique est la même; Mais pour trouver la clef de tes accords puissants,

11 faut d'abord qu'on t'aime.

Poète, Je le sais, nul n'est vil à mes yeux

Des mille aspects de l'être; Tout cri révèle une âme, et mon cœur sérieux

L'accueille et s'en pénètre.

Viens, cigale ma sœur, et chante près de moi ;

Nul homme sacrilège N'oserait, où je suis, potier la main sur toi;

La muse le protège.

Moi, je me dis impur, si dans l'ombre en marchant

J'écrase un frêle insecte; Au chœur universel tout ce qui prête un chant,

11 faut qu'on le respecte :

Car la terre gémit, car Dieu même est chagrin

D'une note étouffée.

Et d'ime voix qui manque à l'hymne souverain Dont l'homme est coryphée.

Page 1