A MON AMT JOSEPH AUTRAN
Dans Fécho des ravins, ton nom, par intervalles, Liberté I vient répondre au sifflement dea balles ; C'est le cri des vaincus qui vont mourir pour toi. Et leur dernier soupir atteste encor leur foi.
Yas-tu, dans leur tombeau, dormir ensevelie.
Seule beauté que Dieu refuse à l'Italie, Muse qui pourrais seule, en un digne réveil.
Achever sur son front l'œuvre de son soleil.
Liberté ? Le Teuton, dans sa morne insolence. Sur la terre des arts plante à nos yeux sa lance; Et nous, ici, tout près d'absoudre le destin. Ne sentons pas frémir notre vieux sang latin I
Italie, oh ! pardon ; le poète est sans arme, Mais il t*aima d'enfance et t'offre cette larme. Il se doit aux vaincus; à tes nobles revers Laisse-moi consacrer Tobole de mes vers.
« Près de ce lac heureux d*où l'œil charmé regarde , Fuir jusqu'à l'Apennin la campagne lombarde.
Ils tombent vaillamment, tous ces fiers insurgés; Leur dernière cartouche, au moins, les a vengés. Maintenant, viens, ô Mort! et sois leur prompt refuge ; Viens des mains du soldat, moins cruel que le juge ; Viens! épargne au vaincu les lenteurs du bourreau Ou l'infernale nuit du « carcere duro. »
Vers les flots, à travers le taillis qui surplombe,
Sanglant, Marco se traîne ; il veut cacher sa tombe.
Moins fier, pour mourir libre et tromper le chasseur.
Le loup, blessé, des bois sait gagner l'épaisseur;
Les chiens flairent en vain l'herbe que son sang mouille.
L'homme avide et cruel n'aura pas sa dépouille.
Mais ton corps s'affaissant tombe, et bien loin du bord.
Est-ce eniîn, ô proscrit, le repos de la mort?
Ah ! son sein brûle encor du feu de la pensée,
Plus rongeur que la balle en sa chair enfoncée.-
Il souffre tous les maux b1 longuement soufferts;
Il voit sa mère en deuil et sa patrie aux fers.
Le délire lut rend toute sa sombre histoire,
Tous ses efforts trompés, tous ses travaux sans gloire,
£t ressuscite au cœur du soldat, de l'amant,
Les douleurs qu'on avoue... et le secret tourment.
Car à tous les amours, sous ce ciel, à cet âge,
L'âme, sans s'appauvrir, se donne et se partage;
Et parfois un sourire, y réveillant l'honneur.
Jette à la liberté son plus fier défenseur.
PAUStA 313
Mais tandis qu« la mort, qu'il espère 6t qu'il pressé,
Dans les flancs du proscrit lutte avec la jeunesse,
La nuit descend, la nuit d'un beau jour de l'été;
Elle éclaire le lac d'un reflet argenté,
Près des flots étoiles, dans la forêt plus sombre.
Elle étend sur Marco le voile dé son ombre,
Et verse avec l'air pur, soufflant des monts Alpins,
Dans le sang du blessé la saine odeur des pins.
En son fort, dont le lac a verdi la muraille, Herman, le pâle chef, vainqueur dans la bataillé, Rentre, et dans la grand*salle aux ténébreux arceaux, A la bâte il suspend son épée aux faisceaux.
Son épouse, au métier asâisô â sa fenétrô.
N'a pas jeté sa laine en le voyant paraître ; Son bras au cou d'Herman ne s'est pas attaché ; A peine sur son front, qu'elle garde penché, Laisse-t-elle poser, sans émoj, sans attente. Le baiser qu'elle glace à la lèvre hésitante. Debout devant Fausta, le chef aux cheveux blonds Sur ce marbre sans veix fixe des yeux profonds ; Et, retenant l'essor d'un amour qui le tue.
Contemple avec douleur l'orgueilleuse statue, Ce front dont le dédain soumis cruellement.
S'offre en docile esclave à sa lèvre d'amant.
Pour arracher un père à sa prison germaine.
D'un hymen sans amour Fausta subit la chaîne ; Sauvant le cher captif qu'elle n'a pu venger. Elle accepta le nom de ce chef étranger.
Mais dès que cette main voulut serrer la tienne, Le remords souleva ton âme italienne ; L'époux est à tes pieds amoureux et craintif : L'Allemand n'a rien fait que changer de captif! Ses soins n'ont pu fléchir la fille ardente et forte Dont le cœur s'est livré comme une rançon morte. Bientôt le noir soupçon, vainement repoussé, Fait au maître un tourment des ombres du passé.
Fausta, dans cet exil qui cache leurs blessures, Emportant sa froideur, suit l'époux sans murmures. Docile avec orgueil, elle a bientôt quitté Milan et les splendeurs de la belle cité.
Qu'importe à ce cœur fier un plaisir qui s'envole?... Mais peut-être qu'il garde une secrète idole?
Dès lors en ces vieux murs, durant les longues nuits, La sombre voix du lac a bercé leurs ennuis.
Or, depuis que le chef a tiré son épée, Qu'au sang italien cette main s'est Irempée, Attestant de deux cœurs le morne désespoir.
Un plus mortel silence a glacé le manoir.
Car, plus haut que l'amour et tes rêves de femme, Fausta, ton cher pays règne sur ta grande âme. Résignée aux douleurs de ce fatal hymen, Quand tu vois dans l'époux l'usurpateur germain. Tes yeux lancent la flamme, noble enfant du Dante, Et ton indifférence éclate en haine ardente.
Une barque apparaît sur le lac rougissant;
On croirait voir glisser, aux feux du jour naissant.
FÀUSTA 325
La conque où se balance une vierge marine Sur Técume des flots moins blancs que sa poitrine. La rame dans son vol trahit un bras nerveux ; Des aiguilles d'argent parmi de noirs cheveux, Le Ussu transparent du voile noir qui flotte, Annoncent qu'une femme en est l'adroit pilote.
C'est Fausta : sur les flots, au fond des bois amis.
Des rêves non troublés lui sont au moins permis.
L'époux, loyal et fier, respecte ces retraites ;
Elle y va* s'enivrer de ses peines secrètes^
Ou. sur d'âpres sentiers cherche, en sa sombre ardeur,
A fatiguer son corps pour endormir son cœur.
Elle choisit le bord des périlleux abîmes.
A l'ombre des sapins, sur la neige des cimes,
Souffle un air froid et pur qu'elle aime à respirer;
Sa lèvre y puise en vain sans s'y désaltérer.
Car, ô vents, ô forêts, ô musique profonde,
parfums du désert, frais soupirs de l'onde.
Nature où l'infini flotte de toute part.
Vous ne sauriez remplir l'âme autant qu'un regard !
La barque au tronc d'un saule est, là-bas, attachée. Dans les taillis,^ Fausta monte à demi cachée ; Sans choisir un sentier entre les chênes verts. Elle marche au hasard. Tout à coup, à travers Les branches dont ses mains écartent la barrière, Un homme est aperçu, sanglant, sur la bruyère. Des cheveux noirs, un simple et sombre vêtement... C'est un frère tombé sous le fer allemand !
Son souffle gémissant atteste encorla vie; Dieu ! sauvez ce soldat, ce fils de l'Italie! Sur lui Fausta s'incline à genoux. Mais pourquoi. Pâle, écarter ainsi les mains avec effroi ?
On dirait, à la voir s'appuyant à cet arbre»
Sur le gaxoD des morts une vierge de marbre*
Un soupir de Marco la réveille et lui rend,
Dans un rayon d'espoir son courage expirant ;
Elle se lève et court. Là-bas, sous ces vieux aunes,
La maison du pêcbeilr a connu ses aumônes ;
Elle y vole ; elle a su, chez ces hommes obscurs,
Se créer des amis aux bras forts, aux cœurs sûrs.
Sa voix a fait bondir des serviteurs alertes;
Ils montent, et bientôt un lit de branches vertes
A franchi l'humble seuil> et la ûamme^ au foyer.
Pour rhôte au pied de glace est prompte à flamboyer;
11 a repris ses sens après un court délire,
Et le réveil de Tâmô en ses yeux peut se lire»
D'où vient cette pâleur cachant un vagué effroi,
Ce regard concentré, jeune femme, et pourquoi
Saisir la rame ainsi, d'une main convulsive,
Quand tu pars les matins, providence attentive.
Portant la guérison au proscrit ? L'on dirait
Que ton pieux devoir n'est rempli qu'à regret.
Et que l'humble cabane où la pitié t'amène
Te garde un hôte, objet de terreur ou de haine.
Et cependant, Fausta, c'est un éclair joyeux
Qui colore ta joue et fait briller tes yeux,
Dès qu'au loin la maison du pêcheur, sous les branches.
Montre son toit de chaume et ses murailles blanches.
Et Marco, quand tu viens, ne tô semble-'t-il pas Contre un péril tout proche invoquer le trépas? Il boit, comme un poison qu'on redoute et qu*on aittie , Les sucs réparateurs préparés par toi-même;
FAtSTA af7
Il tremble à ton aspect, à ton nom il pâlit ; Pourtant, si tu parais au chevet de son litj Parlant, à ton insu, de ta voix la plus douce, Ce fier désir de mort en son esprit s*émousse.
Bientôt sur le rivage, aidé par le pêcheur.
Il put venir des flots respirer la û*aîcheur.
Et voir à l'horizon, où la vague étincelle.
Poindre en un sillon d'or la rapide nacelle ;
Puis, dans Tombreux sentier, et chaque jour plus loin,
Il marche avec Fausta sans guide et sang témoin*
Mais, comme s'ils portaient quelque chaîne secrète, Sur le bord des aveux chacun tremble et s'arrête. Souvent l'un d'eux hésite en parlant du passé, Et refoule en son coeuf , subitement glacé.
Cette étrange terreur dès l'abord ressentie; Ils se taisent; Fausta sans retour est partie; Elle se l'est juré, c'est leur adieu ! Pourtant, Le lendemain l'amène à Marco, qui l'attend.
« Si faible encor I Sa vie est à peiQe sauvée; Fuir ainsi lâchement cette œuvre inachevée!
Nonl C'est moi qui, veillant aux abords du chemin, Dois remettre à Marco son glaive dans la main. »
Et d'un pas moins timide, enfin, les causeries Entraînent le blessé jusqu'au bout des prairies ; Chaque jour l'attirant pour un plus long repos. Un arbre plus lointain entend plus doux propos.
« Vous sembliez, disait-il, l'ange de la patrie Posant un bras sauveur sur ma tête flétrie.
Vous m'apportiez la vie et je n'en voulais pas; Mais je la garderai pour de meilleurs combats.
3i8 LIVRE DÉTACHÉ
Je le sais, la pitié que votre cœur s'impose N'a vu dans le blessé que notre sainte cause; Bien heureux qui tiendrait de la douce amitié Cette Yie et ces soins dus à votre pitié I »
Et Fausta : « Dans ce temps fait pour des cœurs austères. Occupés sans faiblir d'héroïques mystères, Nous n'avons qu'un devoir, venger le sol natal. Étouffons dans nos cœurs tout sentiment rival. Non I je ne voudrais pas amollir sous mes larmes La main italienne à qui j'offre des armes. »
Ainsi vont leurs discours; et l'ombre des forêts >
Les couvre au bord du lac de ses voiles discrets; Ainsi fuit, goutte à goutte et d'une âme oppressée, Leur parole, disant bien peu de leur pensée.
Et la rame tardive, aux murs du vieux château, ^
Plus lente chaque jour, ramène le bateau.
Debout, Herman l'attend. Le sombre capitaine Rapporte son ennui de la chasse lointaine.
Le repas est distrait, bref et silencieux.
L'époux timide et fier, sans rayon dans les yeux. Porte en un cœur profond cet amour qui le ronge ; Il souffre sans se plaindre et parait vivre en songe. Un peu d'ardent soleil manque à ce noble sang Pour le faire éclater en un cri tout-puissant ; Peut-être il eût parlé sous un regard plus tendre. Et la céleste voix s'y serait fait entendre; Mais ce regard sur lui jamais ne. s'arrêta.
Qu'importent les secrets de cette âme à Fausta! Qu'importe au prisonnier le trésor que recèle Le mur sombre où se rive une chaîne éternelle !
Oh ! rinstant des aveux I ce cri, ce mot furtif Qu'éternise un écho dans le ciel attentif!
Mot qui tout bas murmure en tremblant sur la lèvre, Ou gron,de avec l'éclair et jaillit dans la fièvre ; Triomphe de Tamour par un mot attesté ; Pouvoir d'une syllabe où tient l'immensité !
Le lac d'azur et d'or, quand le vent se repose. Reflète au loin des monts chargés de neige rose. Fausta, Marco sont là, dans cette paix du soir ; Baignés dans la nature, ils parlent sans la voir.
Et quel vague récit des songes de leur vie.
Quel rayon d'une flamme à ce beau ciel ravie
Emporta leur secret après tant de combats ?
Quel espoir les enivre? Ils ne le savaient pas.
Leur âme a laissé fuir quelque rapide image,
Un accent plus ému vibre dans leur langage ;
Enfin l'aveu sacré part, et la chaîne d'or
A lié ces grands cœurs qui résistaient encor;
Et jamais ni le temps, ni l'homme, ni Dieu môme,
N'en briseront l'anneau fait d'un seul mot : Je t'aime I
Ainsi ce joug d'amour, qu'on méprisait hier.
S'impose, au gré du sort, à l'esprit le plus fier!
Si le dieu vous choisit, ou funeste ou propice,
U faut que son mystère entre vous s'accomplisse.
Armez-vous de rudesse et bravez le péril,
Demandez vos vertus au plus lointain exih..
Le sort au but fixé tous les deux vous ramène.
Partis de la tendresse, et souvent de la haine.
On se trouve au cheoiin par où Ton crut se fuir, Pour aimer quelquefois^ mais toujours pour soufiTrir!
« Tu partiras, Marco, je t*ai donné mon âmô,
Mais ta vie est ailleurs qu'aux genoux d'une femme.
Je cède à mon pays ton cœur qui m'appartient.
Honte, en ces jours de guerre, à celle qui retient
Sur les coussins oisifs le fer de bonne trempe.
Et souffre qu*à ses pieds le lion dorme ou rampe !
Tu' partiras sans moi; soyons forts, effaçons
De notre fier sentier Fombre des vils soupçons.
Entre de pures mains une cause est plus belle ;
Fils de la liberté, gardons-nous dignes d'elle.
Pars ! mon cœur te suivra ; rien n'a pu l'enchaîner,
Il reste, en sa prison, libre de se donner.
Mais pars! Fais au devoir une sublime offrande;
Du sacrifice obscur notre âme sort plus grande.
L'amour choisit nos cœurs dans ses nobles desseins,
Non pour les rendre heureux, mais pour les rendre saints.
Pars! Du joug étranger qu'une femme tolère,
Laisse-moi la douleui;, gardes-en là colère.
Parsl Une autre maîtresse, en tes heures d'ennuis,
Seule a droit d'approcher de tes austères nuits,
De vivre aux yeux de tous, avec toi, sous la tente,
De briller à ton flanc comme une arme éclatante :
C'est la haine, ô Marco^ la dernière vertu
Qu'il faille au moins sauver chez ce peuple abattu ;
La haine, qu'on délaisse en ce temps misérable;
La haine, de l'amour compagne inséparable,
La haine qu'à ses fils, de son sein chaste et fier,