FAC8TA
Doit verBer Tltalie en aiguisant le fer!
J'accepte dans ton cœur ma place à côté d'elle;
Que notre double voix, à ton œuvre t'appelle.
Pars! Mais cette blessure, hélas! qui saigne encor;
L'aigle voudrait en vain reprendre son essor.
Eh bien, pour quelques jours qu'il ferme encor les ailes;
Qu'il dorme sous l'abri de ces rameaux fidèles.
Reste au bord de ce lac, qui doit garder toujours
Le refiet triste et pur de nos saintes amours.
Tu me verras encor ; je veux encor répandre
Dans ton sein douloureux mon souci le plus tendre.
Et goûter à tes pieds, ô mon noble vaincu,
Ces courts instants, les seuls où mon âme ait vécu.
Je suis sûre de nous; j'aime, et Je me confie
Aux forces de l'amour, ce feu qui purifie ;
Non, tu ne voudras pas me ravir la splendeur
Que l'image adorée emprunte à la pudeur.
Tu ne veux pas me rendre à moi-môme avilie ;
Moi qui suis pour ton cœur comme une autre Italie I »
Un rocher qui surplombe, à quelques pas des eaux. Et penche un front touffu couronné d'arbrisseaux, Répand la clématite et la vigne sauvage.
En un large rideau traînant jusqu'au rivage.
Des soupirs, des sanglots, sous cet abri charmant,
Aux douces voix du lac répondent par moment ;
Sous l'ombrage entr'ouvert que les zéphyrs balancent.
Des syllabes de feu se croisent et s'élancent ;
L'un à l'autre jetés et se faisant écho.
Volent, dans l'air ému, deux noms : Fausta ! Marco!
Perfides vents ô*éié ! parfum des fleurs qui brûle^ Où le poison d*amour en poudres d*or circule, Lit de mousse enivrant sous Tombrage attiédi, Plainte du flot plus tendre à l'heure de midi. Murmures de la feuille et de Taile affaissées Qui, réveillant les sens, endormez les pensées ; Doux climat, si fatal aux desseins des grands cœurs, Pourquoi répandez-vous ces divines langueurs?
Hier encor, cette voix, qui s'éteint dans les larmes, Vibrait d'un accent fier comme celui des armes. Tous les deux s'excitant aux plus mâles vertus, D'un invincible acier se croyaient revêtus; Et voilà que tous deux, sous le trait qui les blesse. Ont trop bien reconnu leur humaine faiblesse; Et, s'ayouant vaincus dès le premier effort. Maudissent le devoir plus cruel que la mort.
C'est vous qui du martyre aviez rêvé naguère. Et vous iriez tomber d'une chute vulgaire; C'est vous, nobles enfants I mais sur cet abandon. Votre âge et le soleil jetteraient le pardon.
Ah I si la passion, toujours froide et sensée.
N'exaltait pas chez vous le sang et la pensée.
Quel autre enthousiasme, en des cœurs de vingt an»;
Ferait ce que n'ont pu l'amour et le printemps ?
Et quel autre soleil, ouvrant des âmes closes.
Eût fait germer en vous l'ardeur des grandes choses?
Mais puisqu'un noble essor vous fit apercevoir
Les hautes régions où plane le devoir.
Votre amour y montant par un élan suprême.
Trouvera la vertu de se dompter lui-môme.
Ombres des vieux héros qu'ils admiraient tous deux.
Descendez, ô martyrs, et veillez autour d*eux;
A leur lèvre égarée arrachez ce calice;
Faites parler bien haut la voix du sacrifice ;
Dans cette heure d* oubli, venez leur rappeler
Vos exemples fameux, qu'ils devaient égaler.
Et toi, qu'ils adoraient dans la blancheur des cimes,
Tu sais ce qu'ils ont dit à tes Alpes sublimes,
Et s'ils ont aspiré, libres du poids des sens,
Vers ce monde d'en haut. Esprit d'où tu descends I
Des lâches voluptés écarte d'eux les pièges.
Et sur leura fronts brûlants verse tes chastes neiges.
Soyez bénis I Fausta, dans un efiTort vainqueur,
A repris tout l'empire exercé sur son cœur.
Et, fuyant le péril où sa vertu chancelle.
Elle s'arrache et court vers l'agile nacelle.
Repousse d'un seul coup la grève, et d^à fuit
Dans un sillon rapide où le soleil reluit;
Debout encore, agite une main convulsive.
Et jette avec un cri son adieu vers la rive.
Quels assauts de désirs l'un de l'autre ennemis Dans ton grand cœur naguère au devoir si soumis! Désormais, indocile à la tâche prescrite.
Contre un sang révolté ton âme en vain s'irrite ; Tu frémis de sentir, Marco, tes yeux en pleurs. Ton front rouge ou glacé de soudaines pâleurs. Tes flancs brûlés de feux dont Fesprit n'est plus maître, Et que ta sainte haine, hélas! n'y fait pas naître.
Toute la nuit, sans trêve, exaspérant son mal, . Il seatit dans son cœur gronder l'adieu fatal.
Le matin, comme un homme égaré dans ses rêves, 11 part, il court sans but, dans les bois, sur les grèves; Il cherche avec l'espace à dévorer le temps; Mais Foubli pourrait seul abréger les instants.
Voici rheure, à la fin, l'heure où la barque aimée Apparaît, chaque jour, sur Tonde accoutumée; Il interroge en vain cet horizon connu, Le soleil s'est éteint sans que rien soit venu. Et l'attente, pins longue au milieu des ténèbres. Môle aux cuisants désirs des images funèbres. Pour la première fois, tout un Jour sans la voir! D'un retour, d'un pardon faut-il perdre l'espoir? Mais peut-êti-e un danger la retient? Il s'élance, j
Le bateau du pêcheur le conduit en silence ; Et, pour montrer la route allumant ses fanaux. Au loin le clair de lune a blanchi les créneaux. Aux vitres du donjon des feux luisent dans l'ombre. Marco s'approche, observe, arrêté sur l'eau sombre; Pour mieux se dérober au soldat attentif, Inmiobile il se couche en son étroit esquif.
Les fenêtres, bientôt, perdant leurs vives teintes. Attestent le sommeil et les lampes éteintes; MaiS; veillant seule aux flancs du manoir endormi. Une chambre s'éclaire" et l'amant a frémi...
C'est elle ! pour la joindre et lui parler encore. Pour cet adieu plus doux que ton exil implore. Quels rêves, quels projets, hélas! sans horizon, N'as-tu pas fait, Marco, sous sa morne prison !
Le jour seul,' éteignant cette lampe qui veille, EfFaça l*ombre errante à la vitre vermeille; Et Je flot, jusqu'à l'aube, avec un long soupir. Berça ton désespoir et ne put l'assoupir !
FAII8TA 335
Tes fureurs^ ô Marco, sous ces murs enchaînées, Usèrent, cette nuit, le sang de dix années.
Mais le sojeil le^é rend le péril certain
Pour Tamant, le proscrit, ennemis du matin.
Marco fuit en longeant les sinueuses côtes;
Un cap offrait Tabri de ses roches plus hautes ;
Il s*arréte, il y tient son esquif attaché;
Et lui, sur le sommet, dans les genêts caché,
Mettant dans son regard son âme tout entière,
Du château plus lointain cherche à percer la pierre.
Quelque espoir lui revient; car, c'est trop le punhr;
Pour un adieu suprême elle doit revenir!
11 attend ; c'est ici la moitié de la route
Jusqu'au toit du pêcheur. Il va la voir sans doute;
Ce ciel joyeux le dit ; ces parfums, cet air pur
Pénètrent dans son- cœur conune un présage sûr.
Mais au pied des remparts une barque... ohl c*est elle!
Sur son blanc vêtement le soleil étincelle.
Beau lac, brise si douce et si lente à soufQer,
Ah ! portez-la plus vite où son cœur veut aller!
Déjà du promontoire elle a doublé la ligne;
Là, parmi les rochers, bassin fait pour un cygne,
S'arrondit une baie au lit profond et pur
Dont les bords verdoyants assombrissent l'azur.
La barque détournée à ce port se dirige.
T'a-t-elle deviné, Marco? par quel prodige,
De si loin, en ce lieu! ton cœur l)at; mais pourquoi
Lâcher ainsi la rame encor trop loin de toi>
Au milieu de cette anse; et, dans la barque étroite,
Tout à coup se lever et rester ainsi droite?
Elle écoute peut-être, à l'heure du réveil.
Elle invoque le dieu dont elle prend conseil,'
1^ dieu des profondeurs de cette eau pure et vaste,
Cet invisible amant qui la conserve chaste.
On voit qu'elle interroge un hôte habituel;
Nul effroi ne la trouble en son muet appel ;
L'azur du flot est clair moins que ses yeux limpides,
Moins uni que son front sans ombres et sans rides ;
Sa lèvre est de corail, et du frais Orient
Le ciel n*est pas plus rose et pas plus souriant.
À peine soulevé, son sein paisible exhale
Le facile courant de son haleine égale;
Blanche, immobile, avec un marbre on la confond.
Quel repos ! en est-il un autre plus profond?
Un seul, et c*est celui que, d'un élan sublime,
Elle va demander, 6 lac, à ton abime!
£t la nappe d*azur, oscillant jusqu'aux bords, D*un tombeau diaphane enveloppe son corps.
Brisant des flots émus la tremblante surface, Un rapide plongeur fend Tonde sur sa trace.
Sous les plis orageux de leur vivant linceul Deux hôtes doimiront, ô lac^ ou pas un seuil Veux-tu, les unissant dans ta demeure avare.
Les y garder, afin que rien ne les sépare ?
Pour un plus long hymen as-tu donc convié Sur tes algues, ce couple à nos fleurs envié ? Non ! tu veux nous les rendre, ô lac, et tu secondes Les forces de l'amant qui lutte sous tes ondes. Marco la reprendra ! l'amour est aussi fort Pour aider à mourir que pour vaincre la mort Plus prompt que l'alcyon, sur la vague écumante^ Le plongeur reparait rapportant son amante; Par les cheveux noués à son bras triomphant 11 la tient élevée hors de l'onde qu'il fend,
S'élance^ et, d'un effort suprême, en deax coups d'aile, Sur le sable prochain retombe à côté d'elle.! Est-ce elle, est-ce un cadavre, 6 loc, qu'il te ravit 7 L'orefile sur son cœur, Marco tremble.. Elle vit !
« Oui, Marco, cet abîme où j'ai voulu descendre. Du bonheur d'être à toi pouvait seul me défendre. La vie est plus facile à fuir que tes baisers. Un Dieu veille aujourd'hui sur nos cœurs apaisés. Enlevée au tombeau, je dois te rester sainte. Désormais je te parle et tiens ta main sans crainte; Et si je faiblissais, après de tels aveux, J'attends de toi l'effort qui nous sauve tous deux. Oui, j'ai voulu mourir pour la vertu que j'aime; Mais non pour m'en parer et triompher moi-même. Tout est à toi, Marco, ma vertu, mon devoir; Prends-les, si tu le peux à tes yeux sans déchoir. L'honneur, c'est toi I Sois grand, et je suis assez pure. C'est toi qu'il faut garder sans chaîne et sans souillure. D'un remords, d'un regret, dans la lutte où tu cours, Je ne veux pas charger tes destins déjà lourds. J'aime mieux de ma mort te laisser la souffrance, Car elle peut au moins se changer en vengeance, Et servir l'Italie et tes complots sacrés.
Il faut un chef austère à nos fiers conjurés. Je te connais, Marco ; ta pensée est trop haute Pour qu'un furtif amour soit bien longtemps son hôte. Je t'aime ainsi! pour toi, pour ta mâle grandeur. Et veux servir ta gloire au prix de mon bonheur. Tu m'aimes, je le sais; tes larmes sont loyales; Mais tu m'aimes en homme, et j'ai bien des rivales.
338 LIVBE DÉTACHÉ
L'honneur et la patrie et cettte ardeur d'exploits,
Tu les portes plus haut que l'amour*,, tu le dois I
Mais moi, qui garde aussi la haine bérédltaii^e ;
Moi qui sais que l'amour aujourd'hui doit se taire,
Moi fille d'un soldat martyr de l'étranger.
Moi qui place avant tout l'Italie à venger,
Moi qui t'ai dit : Va, meurs, la liberté t'appelle I
Je ne puis partager ton cœur même avec elle I
Pour ma vie et mon sang dépensés à t' aimer,
Il me faudrait tes jours, ton âme à consumer.
Ne crains rien ; cette ivresse où s'éteindrait ta gloire.
Aux livres de Fausta n'espère pas la boire.
Je vivrai loin de toi; cependant je vivrai,
Ton repos le conmiande et je te l'ai juré.
Pars donc ! sans redouter qu'un tombeau volontaire
Enchaîne ta pensée avec mioi sous la terre.
Tu ne laisses, ici, ni spectres ni remords;
Mais un cœur désormais au-dessus de la mort.
Qui vivra de ta vie, et, dans sa foi plus ferme.
Des douleurs, sans les fuir, veut attendre le terme ;
Qui te suit dans la lutte où vous allez rentrer,
Et qui, demeuré pur, a le droit d'espérer. »
Tels furent leurs adieux, ou plutôt leurs paroles. Celles qu'on peut traduire avec des sons frivoles. Quels mots reproduiraient l'éloquence des yeux, Et sauraient de l'amour p6in4re les vrais adieux?
Il partit; ce qu'en lui de vertu mieux trempée. De vaillance à porter sa haine et son épée.
D'ardeur plus invincible à servir son pays Mettra l'orgueil sacré des devoirs obéis...
Tu le sais, et toi seule, ô mère de la Force, Toi qui des voluptés foules aux pieds l'amorce.
rAUSTA 339
Et, gardant un sang pur aux générations,
Fais croître et fais fleurir les grandes nations ;
Toi par qui la jeunesse est longue au cœur de Thomme,
Toi, Pudeur, qui veillais aux grands siècles de Rome !
Qui des lits nuptiaux, sous tes yeux restas sainte.
De ses héros de bronze as tiré les essaims ;
Toi qui des bras guerriers durcis les nobles fibres.
Toi qui seule maintiens ou fais les peuples libres.
Vertu des vieux Latins dans leurs jours triomphants.
Tu le sais; viens rapprendre à leurs derniers enfants !
L'ombre d*un bois, tombant du Coteau sur la grève. Abrita des adieux Theure cruelle et brève.
Après qu'ils sont partis , et l'amante et l'amant , Un homme du taillis s*éloigne lentement. Sous ses longs cheveux blonds pâle, un orage interne Trouble l'azur vitreux de son œil fixe et terne ; Il semble ne pas voir et marcher dans la nuit; A son morne flambeau quel rêve le conduit ?
C'est Herman. Dans Cette ombre, à midi rare et douce, Le chasseur s'endormait affaissé sur la mousse, Mais une voix connue a fait fuir le sommeiL Quelle affreuse lumière a glacé son réveil.
Quand le fatal secret, qu'il ne^veut pas entendre. Dans la paix de son doute est venu le surprendre ! Luf qui rêvait encor de la fléchir un jour!
Pure, mais â jamais brûlant d'un autre amour I Plus d'espoir ! c'est bien là sa fierté surhumaine. Fidèle à sa pudeur, mais fidèle à sa haine!
Quel penser de pardon, de vengeance ou d*oubli, Demeure au cœur dUerman sourdement établi ?
Nul n'entendra le son de cette ftme incomplète Qui tient comme Tamour la colère muette.
A peine une pâleur sur son front, dans ses yeux. Trahit des passions le choc silencieux; Et, quand la foudre au fond peut-être le ravage. Jamais Téclair n*a lui pour révéler Forage.
Le sang de tes enfants, encore infructueux, Va tremper de nouveau la terre des aïeux; Geins ton front de lauriers pour cette auguste fête, Et rends gloire, ItaHe, à leur noble défaite! Sur ton vieux Gapitole avant de remonter.
Par plus d'un jour pareil il faut le mériter. Et ne pas te lasser, patiente nourrice, D'enfanter des martyrs aux honneurs du supplice. Oui, TOUS mourrez vaincus, dans Fexil, dans les fers; Le gibet vous attend, frères, soyez-en fiers! Votre sang généreux, que l'étranger prodigue. Doit couler sous ses mains jusqu'à rompre la digue. Donnez, donnez toujours de ce sang pur et fort l La liberté naîtra de quelque illustre mort.
Dans le pays lombard, près de ces eaux si belles. Où l'on rêve de paix, de fêtes étemelles.
Où l'flge d*or naîtrait avec la liberté.
Près de ce. lac riant par l'amour habité.
D'un sacrifice humain' se prépare l'ofi'rande. Des glorieux vaincus voici la noble bande ; Calmes et le front haut, tels qu'on aime à les voir.