‹ Psychologie appliquée à la morale et à l'éducationChapitre 10 sur 150 · DEGRES DE LA CONSCIENCE · texte numérisé non relu

DEGRES DE LA CONSCIENCE

je cherche la solution d'un problème, j'entends le tic-tac de la pendule, je vois autour de moi les objets familiers, ma table et mon encrier, mais à peine et comme dans un rêve. Tandis que j'assiste à un spectacle où je crois convenable et de bon ton de rire ou d'admirer, je sens l'ennui secret s'infiltrer en moi. Les mobiles de vanité ou d'amour-propre qui corrompent en nous les intentions les plus pures sont perçus seulement des âmes de bonne volonté. Tous ces laits sont comme au second plan de la conscience ; ils accompagnent comme en sourdine la mélodie nettement détachée de notre vie psychique. Avec les phénomènes inconscients, ces phénomènes constituent la vie latente, souterraine de l'âme. Yie puissante dont la vie consciente n'est parfois que l'épanouissement visible. Tels hommes ont de leur sentiment, de leur pensée, de leur action une conscience plus obscure, tels autres une conscience plus claire ; mais, pour être moins conscients, le sentiment, l'action, la pensée, la volonté n'en ont pas moins de force et de richesse. Voilà un fait essentiel à méditer. Nous ne pouvons juger de ce que nous sommes par ce que nous savons de nousmêmes : et tel désir qui nous traverse, tel acte imprévu, effets de ces forces sourdes et qui plongent parfois bien loin au delà de notre individualité, nous surprennent nous-mêmes, comme l'action d'autrui. C'est ce qu'un psychologue contemporain, M. Ribot, exprime de la manière suivante : « Il ne faut pas confondre l'individualité en ellemême telle qu'elle existe à titre de fait, dans la nature des choses, avec l'individualité telle qu'elle existe pour elle-même grâce à la conscience * . » Gela signifie que mon moi j;el que je le connais et l'avoue, et qui n'est souvent que mon moi superficiel, doit se distinguer de mon individualité véritable et totale, laquelle englobe, outre les faits de ma conscience, une masse énorme de faits qui lui échappent et

I. Ribot. Maladies de la Personnalité (Alcan), p. 96. Rauh. 3

l8 FORMES GÉNÉRALES DE LA VIE CONSCIENTE

cependant déterminent mes sentiments, mes pensées, mes actes.

Être conscient, souffrir, jouir, désirer, être même intelligent sans le savoir, c'est ce que Ton appelle la conscience spontanée. Lorsque Tanimal guette sa proie, il a conscience sans doute des marches et contre-marches stratégiques qu'il exécute. Son activité n'est pas seulement consciente. Elle est, de plus, intelligente en un certain sens : intelligent est l'arrangement des cellules de l'abeille, intelligent l'aménagement du nid. Mais de cette intelligence J'animai ne dispose pas parce qu'il ne s'en distingue pas. Cette intelligence est lai-même j elle n'est pas sienne. Il est comme un inspiré. I^'intelligence spontanée est celle dont l'individu est comme le dépositaire, qu'il ne modifie pas, qu'il ne crée pas comme fait l'homme réfléchi à chaque instant et en pleine conscience.

L'enfant en bas âge est lui aussi conscient et intelligent. Mais pas plus que l'animal il n'est doué d'intelligence réfléchie. Il se laisse emporter au fil de ses impressions successives. A peine conserve-t-il quelques instants le souvenir de ce qu'il a éprouvé ; il vit tout entier dans le moment présent. Il jouit, souffre, discerne, préfère, agit, mais il ne réfléchit pas sa douleur, son plaisir, sa décision. Il désire impérieusement et craint avec violence, mais sans raisonner sur le motif de sa sympathie ou de son aversion. Il fait preuve d'intelligence aux yeux d'un spectateur extérieur, mais c'est une intelligence dont il n'est pas le maître, qu'il ne sait pas gouverner, tout comme si elle n'était pas à lui.

Au contraire l'homme sain et adulte, et déjà l'enfant « parvenu à l'âge de raison », fait sciemment usage de son intelligence, sait arrêter son attention sur les plaisirs, douleurs, désirs, pensées qui traversent le champ de sa conscience. Il sait les noter pour en garder le souvenir, il sait faire retour sur lui-même, il sait, au besoin, aller chercher dans le passé, pour la ressusciter, quelque expérience in-

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