LA RÉFLEXION ET L* ACTION II
que je dois Texemple à mon enfant, à ceux qui croient en moi, parce que je ferais tort à l'idée que je défends. Je m'élève à la pureté par le dévouement. Peut-être même est-ce là la voie naturelle ; peut-être est-ce par la pratique du devoir envers autrui qu'il faut acheminer l'homme â celle du devoir envers soi. L'homme commence par la vie spontanée et celle-ci est aussi la vie sociale ; il se confond d'abord avec les choses et l'univers dont il est une partie, il imite avant de créer, il vit avant de réfléchir sa vie; et cette vie est comme diffuse parmi la vie de ses semblables et du monde. La forme naturelle de l'obligation chez un être ainsi hors de soi c'est l'obligation envers son groupe.
C'est ce que semble heureusement commencer à comprendre la jeunesse de nos écoles. Il n'est plus aussi bien porté pour un adolescent d'être blasé et ironique ; des étudiants se dévouent à des entreprises généreuses, font des conférences scolaires et populaires contre l'alcoolisme. Les jeunes filles organisent dans leurs lycées des œuvres d'assistance et s'intéressent à la mutualité scolaire * . Si c'est là une mode nouvelle, elle sert du moins l'humanité.
Il est bien vrai, et cela résulte de nos réflexions sur l'observation intérieure même, que 'l'on peut, au point de vue moral, distinguer deux types, dont l'un est caractérisé par l'acuité de l'observation intime, l'autre par la puissance d'action. Il y a des hommes qui cherchent à réaliser un idéal de perfection individuelle, d'autres qui se dévouent, se sacrifient pour autrui. Tous n'ont pas la même vocation morale. Mais, quelle que soit cette vocation, il faut mêler sans cesse et corriger l'une par l'autre la méditation et l'action. Le formaliste, le « pharisien », celui qui a abdiqué sa volonté personnelle, se borne à agir. Son action n'est qu'une gesticulation machinale, sous l'influence de la coutume, du préjugé, du commandement d'un maître.
I. Lycée de jeunes filles de Bordeaux. Discours de distribution des prix (1899) prononcé par M. Durand, Inspecteur d'Académie.
Elle déploie des énergies d'emprunt, sans les puiser à la source intérieure. Elle est vide, et son auteur, simple instrument, risque de perdre peu à peu le sens de la moralité elle-même, le souffle de Tesprit qui vivifie l'acte matériel, lettre morte. C'est l'action morale sans pensée.
Mais un certain idéalisme orgueilleux, un souci maladif de la perfection ne sont pas moins blâmables. Les belles âmes sont celles qui, soucieuses de leur élégance, attentives à leur vie intérieure, sont en même temps portées aux beaux enthousiasmes, animées de la vie collective de leurs groupes sociaux. Le raffinement intellectuel fait les blasés, les abstentionnistes par système ; le défaut de développement intellectuel fait les non-valeurs, les abstentionnistes par ignorance. Soit orgueil, soit incapacité, il n'y a que trop d'êtres vivant à l'écart. Les militants, à quelque opinion qu'ils appartiennent, voilà les consciences vivantes ; la réserve saine d'une nation, ce sont ceux et celles qui ont la vaillance d'affirmer une idée et d'aiFronter les idées opposées. Les autres sont des âmes mortes et ne comptent pas.
On retrouve parmi les enfants ces types divers que les analyses précédentes nous ont amenés à distinguer. Il y a des enfants avec des yeux profonds ; ils remuent peu, ils restent dans un coin, ils ont une disposition à regarder en soi, ils ont déjà une vie intérieure. Cette disposition provient souvent de la misère, de la maladie, des tristes spectacles qu'ils ont eus autour d'eux. Au reste cette disposition à la rêverie n'est pas toujours consciente, beaucoup ne savent pas ce qu'ils rêvent. Leurs rêves sont faits de sentiments vagues dont ils se rendent mal compte, comme ceux d'un animal malade. Il faut un aliment à leurs imaginations souffrantes ; c'est le plus souvent l'aliment religieux. Ils se plongent dans des rêveries mystiques ou encore romanesques, ils imaginent des choses conformes aux aventures des héros de romans, ou des héros de la Bible. La littéra-
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ture a représenté ce type. Dans les romans de Dickens on voit passer de ces enfants frêles et maladifs. L*enfant qui a assisté à des crimes, à des fautes graves, à des scènes douloureuses, rêve et reste triste toute sa vie. Voilà le type relativement sain de Fenfant intérieur.
Le type morbide, c'est celui de l'enfant qui peut-être écrira plus tard des romans d'analyse. En attendant il prend plaisir à analyser jusqu'à ses moindres péchés, il en ressent des frissons où il se complaît. Celui-là, il faut tâcher de le faire sortir de lui-même, de lui imposer le jeu, le travail des muscles.
Il y a encore un autre type d'enfant intérieur. Dans une réunion d'enfants très actifs qui jouent, les bruits s'interrompent un moment ; à l'agitation succède le calme absolu. Méfions-nous de ce silence, c'est le moment où l'on prépare le coup : ce sont là les futurs hommes d'action. Sous sa forme malsaine, ce type est le type sournois. C'est l'enfant qui a pris l'habitude de réfléchir sur les actes qu'il va accomplir et qui ne livre rien au hasard : tel était le jeune Bonaparte à Brienne.
Comment diriger ces natures si diverses ? C'est un danger dims la vie psychologique d'éveiller trop tôt la réflexion de l'enfant sur ses actes : l'çxamen de conscience lui révèle le mal qu'il ignore : l'idée du péché éveille l'idée de le commettre. Toute précocité est inquiétante. On remarque que les enfants sont égoïstes : mais peut-être est-ce là une étape nécessaire de l'évolution enfantine ; un enfant trop tôt désintéressé, qui prêterait ses jouets sans regret serait un enfant de caractère faible. Mais le danger inverse est de laisser l'enfant à son innocence, car il peut alors commettre des fautes qui pèseront plus tard sur sa conscience. Si l'on ne réagit pas, l'enfant s'habitue facilement à mentir, il ment pour l'amour du mensonge. Il ferait condamner quelqu'un pour le plaisir d'inventer une histoire. A cet âge toute impression se marque profondément, certains entraînements d'enfants durent toute la vie. Parons, selon les
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circonstances, au mal qui nous paraît le plus menaçant. La psychologie et la pédagogie ne peuvent fournir de règles rigides : leur utilité est de nous faire connaître plus de cas que notre expérience ne peut nous en présenter, et aussi les remèdes possibles. L'application de ces règles, le choix de ces remèdes nous appartient; elle est affaire de bon sens et de tact.
Les degrés de la conscience : conscience, subconscience, inconscience.
— Conscience spontanée, réfléchie. — Rôle de la spontanéité et de la réflexion dans la vie pratique. — L'attention. — États de conscience primaires (concernant le réel, le présent) et états de conscience secondaires (concernant Y irréel, le passé, le futur').
— Associations d'états de conscience. — Imagination, invention, imitation, suggestion. Fiction et idéal.
Classification des faits de conscience : sentir et agir, penser, vouloir. La personnalité ou le caractère ^ .
Nous ne connaissons par la conscience qa* une faible partie de ce qui se passe en nous ; de là viennent les illusions de conscience. Nous assistons la plupart du temps au déroulement de notre propre vie sentimentale et intellectuelle sans la réfléchir. L* intelligence même peut être passive. Pour quelle soil une véritable prise de possession de nous-mêmes et une création volontaire de nos sentiments et de nos idées, il faut un effort difficile, une crise de la raison. Uidéal est de devenir une raison autonome tout en conservant la souplesse et la fécondité de vie de la nature.
Nous ne connaissons par la sensation qu une faible partie de ce qui se passe dans le monde. La science est comme une con-
1. Ce chapitre est à cause des définitions qu'il contient un peu plus difficile que les autres qui le développeront et en feront voir toute la signification. Il nous a paru impossible d'éviter ici les précisions techniques sans lesquelles une pensée se dissout dans le vague. On commentera ce chapitre à l'aide de ceux qui suivront.
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quête de Vunivers par notre pensée. Notre expérience, notre savoir dépendent moins des facilités données à notre esprit que de la surface plus ou moins large et sensible quil peut et sait présenter, c est-à-dire de son habileté à se souvenir et à prévoir ^ de sa capacité à prendre possession du passé, de la réalité et du rêve.
Il dépend de nous d'élargir notre pauvre individualité et de devenir des raisons et des volontés. Le but n est pas d* abdiquer son individu, mais de l amener par linteUigence et par V action à sa pleine formule. L* analyse féconde nos sentiments et nos actes; Vamourd* un idéal, le dévouement moral vivifie V analyse. Enthousiasme et méditation, voilà les deux facteurs de toute personnalité forte.
Toute personnalité nest pas également maîtresse d'ellemême, il y a des esprits imitateurs ; il y a des esprits inventifs; il y a des esprits qui savent maîtriser les autres, dominateurs.
Les âmes ne sont pas caractérisées seulement par leur façon d'être, mais par leur contenu. Tel vaut par le cœur, tel par r intelligence, tel par la volonté. Les distinctions générales qui viennent d'être établies servent à constituer différents types psychologiques ou caractères.
Il y a des degrés dans la conscience, h' inconscient c'est ce qui est ignoré de la conscience et cependant agit sur elle. Loin de moi, autour de moi et même en moi, des faits innombrables s'accomplissent à chaque instant, dont je ne suis pas plus informé que si ces faits n'existaient pas ; or ces faits dont je n'ai pas conscience influent néanmoins à mon insu sur mes états conscients, comme par exemple lorsque quelque perturbation organique secrète me dispose sans que je m'en doute à la colère ou à la mélancolie. Des faits inconscients, les uns psychologiques, d'autres physiologiques, physiques, sociaux, historiques, influent à tout moment sur le cours de ma vie consciente.
Certains faits psychologiques sont dits subconscients. Il y a, comme on l'a dit, divers plans de conscience. Tandis que