SPONTANEITE. REFLEXION I
structive dont il tirera parti en vue de Ta venir. Il a appris h faire jouer comme un instrument cette intelligence dont il ne se distinguait pas d*abord. L*homme fait est intelligent «t sait qu'il Test, ce qui multiplie à Tinfini les ressources de son intelligence : il est doué d'intelligence réfléchie.
La réflexion consiste dans le pouvoir de se distinguer des choses et même de soi, si l'on entend par soi la nature de -chacun. Se réfléchir soi-même est la dernière étape de la réflexion. On se dédouble alors pour ainsi dire ; on devient un objet pour soi-même.
L'opposition de la nature et de la réflexion n'est pas une forme de la conscience tout à fait du même genre que celles -qui ont été étudiées jusqu'ici et qui le seront tout à l'heure. Elle ne constitue pas à proprement parler comme l'inconscience, la subconscience, l'imitation, etc., un caractère -commun à tous les faits psychologiques, quels qu'ils soient. La réflexion résulte de la présence ou de l'absence dans la •conscience de deux faits, la pensée et le vouloir, que nous définirons plus loin. Nous comprendrons mieux quand nous les aurons définis la nature de la réflexion elle-même.
En face de l'impulsion (appétit, désir, passion), la pensée réfléchie est souvent impuissante. L'animal, le fou impulsif, l'homme en proie à une passion violente, est jeté à l'action par une idée qui le hante. Lui-même s'aperçoit que cette idée irrésistible l'emporte comme une force aveugle, il se raidit mais en vain. Il y a des hommes en proie à une impulsion morbide qui demandent qu'on les attache, pour ne pas commettre un crime.
Rares même dans la vie normale, dans la vie de tous les jours sont les moments où nous faisons véritablement usage de notre activité raisonnable. La plupart de nos actes et de nos paroles, même intelligents et conscients, sont l'effet ■d'un automatisme. Conscient est l'ensemble des mouvements instinctifs ou habituels qui nous font marcher, jouer d'un instrument de musique, réciter une pièce de vers ; conscient est le rappel automatique de nos souvenirs. Au-dessus de
rautomalisme conscient, il y a un automatisme intelligent: nous ne dépassons guère ce degré dans le courant de notre vie journalière, alors même qu'elle présente de l'imprévu» qu'elle réclame de l'initiative et du choix. Nous pouvonssoutenir une conversation, fut-ce sur un sujet nouveau et intéressant, montrer du goût, de l'intelligence et de l'esprit, sans dépasser l'automatisme. Mais il est des circonstances privilégiées pour lesquelles se réserve une activité d'ordre supérieur. S'il se présente un conflit embarrassant, où notre eflbrt moyen d'intelligence ne découvre pas une issue, alors progressivement toutes nos énergies donneront une à une. Alors seulement nous nous sentons en pleine possession de nous-mêmes, alors nous avons conscience d'une initiative véritable et le parti que nous prenons nous apparaît comme notre découverte, comme une invention, une création à nous. 11 faut que notre acte ait été accompli dans une telle crise, pour que nous reconnaissions qu'il vient tout entier de nous, pour que nous en endossions toute la responsabilité et le mérite. Mais il nous est malaisé de soutenir longtemps cet eflbrt par lequel notre raison embrasse sous son regard et tient dans sa main toutes les énergies de notre personnalité réquisitionnées. Pour provoquer cette mobilisation générale de nos forces vives, il a fallu quelque circonstance grave, quelque objet qui nous fut d'un intérêt vital.
Sans cette réflexion sur les autres et sur soi-même, il n'y a ni pensée ni décision durables. On se figure souvent les hommes d'action comme hors d'eux-mêmes, guidés par une sorte d'instinct qui ne s'analyse pas. Ce sont très souvent au contraire des méditatifs. Avant d'agir ils réfléchissent, ils pèsent les différents mobiles de leurs actes, ils ont d'euxmêmes une idée nette, ils savent quelles sont leurs ressources, quel parti ils peuvent dans chaque cas tirer d'eux-mêmes^ Tels furent Gromwell et Napoléon. Les mémoires de M™*' de Rémusat nous présentent un Napoléon attentif à s'examiner lui-même ; il pratiquait l'analyse scrupuleuse de son
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caractère afin de se mieux tenir en main. Bonaparte, dit M'"® de Rémusat, est l'homme qui a le plus médité les pourquoi qui régissent les actions. Les hommes d'action, il est vrai, ne déduisent pas en général leurs principes d'action de principes plus généraux, plus abstraits, ils réflé- -chissent dans l'enceinte limitée d'une vérité. Mais on peut réfléchir sans aller jusqu'aux dernières raisons des choses, sans philosopher.
C'est par un eClbrt du même genre que nous analysons quelque idée intéressante ou nouvelle. L'intelligence en travail s'entretient dans un état de crise. Aussi l'œuvre produite nous tient-elle à cœur comme notre création personnelle. Nous l'avons tirée avec douleur et avec joie de ce qu'il y a en nous de plus profond et de meilleur. L'artiste qui invente, le savant qui découvre, l'honnête homme, qui tout pesé, se sacrifie, sont également des créateurs. Ce que le travail de l'esprit a de commun avec le sacrifice moral, c'est que l'un comme l'autre est un état aigu de lutte, dans lequel nous avons à repousser par une application opiniâtre les assauts incessants de notre nature inférieure. Il en coi\te pour bien penser. C'est ainsi qu'un jardin est bientôt reconquis par la nature envahissante, si les soins assidus du jardinier ne le refont chaque jour ; la mémoire machinale, les habitudes verbales, les formules toutes faites, les jugements de convention, la nature en un mot nous envahit insensiblement pour peu que nous cessions de créer et de créer sans relâche en nous une nature de notre choix, une nature contre-nature. Il y a du vrai dans cette boutade de J.-J. Rousseau : « L'homme qui médite est un animal dépravé » * .
Ce n'est pas davantage par un jeu heureux et naturel de mes facultés que je m'élève à la dignité d'homme de bien. Tentations, lassitudes, douleurs, doutes ne cessent d'assaillir ma conscience. Contre cette invasion sans cesse renaissante de ma sensibilité je sens toute ma faiblesse, je suis obligé de