‹ Psychologie appliquée à la morale et à l'éducationChapitre 104 sur 150 · I. Hœckel, Création naturelle des êtres organisés · texte numérisé non relu

I. Hœckel, Création naturelle des êtres organisés

l'hypothèse 23^

lieu aux phénomènes de capillarité, de frottement, d'affinité chimique, et ces phénomènes paraissent échapper totalement à la formule de Newton. Avec cette restriction, la loi de Newton, qui de son temps était considérée seulement comme une hypothèse, a été portée par la physique moderne au rang de vérité scientifique.

Mais il s'en faut qu'il en aille de même de toutes les théories dont se sert la physique moderne et dont, en attendant mieux, elle ne peut se passer. Les créateurs de la physique contemporaine sont les premiers à reconnaître que le corps qu'ils appellent Yéther et qu'ils invoquent pour expliquer les phénomènes de l'optique ne manque pas de ressemblances avec ce fabuleux « phlogistique » qu'invoquaient les alchimistes pour expliquer la flamme et la chaleur. Le physicien de nos jours ne se fait pas scrupule d'attribuer tour à tour à l'éther, selon les besoins du moment, les caractères les plus contradictoires en apparence. Etudie-t-il la mécanique céleste? il peut expliquer les mouvements des astres sans faire intervenir une matière interastrale qui entraînerait les corps célestes dans ses tourbillons : il parlera alors de l'éther comme d'un fluide parfait, infiniment moins résistant que le gaz le plus subtil, et n'opposant aucun frottement au déplacement des astres. Cela revient à dire qu'il se passe ici de l'hypothèse de l'éther, parce que cette hypothèse est inutile à l'explication. Êtudie-t-il certains phénomènes de l'optique, en particulier la polarisation de la lumière? il présentera l'éther comme un milieu doué d'une dureté absolue, infiniment supérieure à celle du diamant. Faut-il nous scandaliser de ces apparentes inconséquences ? nullement ; le physicien a conscience de ce que les notions dont il se sert présentent quelquefois de déconcertant : il y fait appel cependant, car le but de la science est moins encore la conquête spéculative que la conquête effective de la nature. Les hypothèses ne sont que des instruments: on en use quand on en a besoin, quand elles conduisent à des résultats pratiques ; on les abandonne quand

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on peut s*en passer, on ne se soucie pas de les maintenir là où elles seraient plus gênantes qu'utiles. Une science est faite d'un petit nombre de vérités certaines et d'une masse énorme de théories partielles qui ne sont vraies que d'un certain côté. Le savant s'attache aussi fermement aux secondes qu'aux premières, bien qu'il ne se dissimule pas leur faiblesse, car elles lui servent comme d'un échafaudage provisoire d'où le monument définitif peu à peu se dégage. C'est en ce sens que Sainte Claire Deville * recommande de « s'attacher aux théories sans v croire ».

L'attitude du savant qui fait une hypothèse diflere donc du tout au tout de l'attitude d'un esprit naïvement constructif. Le savant n'est pas la dupe des hypothèses qu'il construit, il les tient pour ce qu'elles valent. Il part de cette conviction, qu'il ne suffit pas qu'une hypothèse soit logique, grandiose, édifiante pour qu'elle soit vraie, mais que la pensée n'a le droit de s'affirmer qu'autant qu'elle est vérifiée par les faits. S'il présente une théorie, ce n'est pas qu'il la croie entièrement vraie, c'est qu'il la sait féconde. Il sait que la vérité a coutume de sortir de l'erreur même, comme le diamant de sa gangue. Il n'ignore pas qu'il est téméraire à nous, dans l'enfance actuelle de nos connaissances, de tenter une esquisse d'ensemble de l'univers. Pourtant, sortant parfois des limites de son champ d'études, il ne se défend pas de tracer quelque vue systématique, non qu'il en attende la confirmation intégrale, mais pour exciter les esprits à penser. Leibnitz ^ avait coutume de dire : « Il n'y a pas de si mauvais livre d'où il n'y ait beaucoup à tirer » ; et la lecture de quelque ouvrage médiocre était souvent pour lui l'origine d'importantes découvertes. De même les hypothèses générales sur l'univers sont dépourvues d'une valeur proprement scientifique, car elles ne répondent même pas aux conditions requises pour

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