LA RAISON
nulle part Tesprit de système, nulle part Fobservation toute seule ne suflisent. L'esprit de système est obligé d* admettre des vérités particulières, Tesprit d'observation n*est fécond que s'il se met au service de Tesprit de système. La grande théorie de la conservation de la Force, dit M. Fouillée, a eu pour origine l'utilisation pratique de la conservation de l'énergie. C'est le spectacle de la sélection artificielle depuis longtemps pratiquée par les éleveurs et les horticulteurs qui a suggéré à Darwin la théorie de la sélection naturelle, rénovatrice de la biologie. La pratique de l'inoculation a inspiré aussi quoique de plus loin les modernes théories microbiennes rénovatrices de la médecine. Mais d'autre part nos grands théoriciens d'autrefois Thenard, Dumas, Pelouze, Balard, Chevreul, Sainte-Glaire-Deville rendirent d'émincnts services à nos industriels et ne dédaignèrent pas de faire breveter leurs découvertes susceptibles d'applications pratiques. Les travaux de Pasteur dirigés par des vues théoriques et par le pur amour de la vérité scientifique n'en ont pas moins eu des conséquences essentiellement pratiques. Partout aussi l'esprit géométrique a sa place, comme l'esprit de finesse, l'esprit de conjecture, qui supplée par d'ingénieuses approximations à la rigueur absente. Il y a des expériences physiques qui sont complexes et minutieuses comme une analyse de psychologie, qui demandent pour ôlre réalisées des doigts agiles et adroits comme des doigts do femme. Il y a des théories psychologiques qui ressemblent à une suite de théorèmes. Lisez Spinoza ou Taine. L'esprit humain ne doit s'astreindre à être ni concret, ni abstrait, ni dogmatique, ni sceptique, il doit être le miroir du réel.
Mais le réel est-il seulement l'expérience sensible ? Nous avons vu dans ce qui précède les sciences concrètes ou abstraites aboutir au fait sensible. Mais nous avons vu d'autre part qu'elles le rejoignaient souvent après un long détour où se manifestait la puissance créatrice de l'esprit. Nous
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avons même laissé entendre que peut-être Tesprit pouvait atteindre des vérités a priori, d*abord des vérités logiques qui lui permettraient d'accorder ses pensées, et même peut-être des vérités a priori objectives , les vérités mathématiques et géométriques par exemple.
La philosophie a pour tâche essentielle de répondre à cette question : que pouvons-nous savoir ? pouvons-nous savoir quelque chose en dehors de l'expérience ? Elle définit, elle délimite exactement la puissance propre de l'esprit. Certains philosophes admettent qu'en dehors des vérités d'expérience l'esprit peut saisir des vérités a priori ; soit des vérités spéciales, axiomes et propositions mathématiques ou géométriques, soit des vérités générales qui s'appliquent à toute connaissance.
Les vérités sont d'après eux les unes logiques : tel le principe des vérités logiques ; on ne peut affirmer ou nier une chose (Tune autre chose en même temps et sous le même rapport; les autres objectives. Celles-ci sont les principes directeurs de l'expérience. Ainsi toute connaissance suppose le principe qu'il y a de l'ordre dans la nature, ordre qui se manifeste sous différentes formes : régularité dans la succession des faits — loi dite de causalité — permanence d'une certaine étoffe qui sous-tend les phénomènes successifs — ou loi de substance. Les physiciens ou les chimistes recherchent les lois de succession, et aussi les lois de substance, quand ils montrent par exemple que dans les combinaisons chimiques le poids reste constant. Quelques philosophes admettent qu'il faut subordonner ces deux lois à la loi de finalité, loi d'après laquelle il y aurait un plan, comme une pensée directrice dans la nature ; loi dont nous avons vu l'application dans les sciences biologiques. Outre ces lois il faut admettre des lois morales qui s'imposent à la volonté. Enfin par l'intermédiaire des lois certains pensent s'élever jusqu'à la connaissance d'un principe unique et universel de ces lois, et qu'on appelle Dieu. L'intelligence quand elle saisit les vérités à priori s'appelle la raison.
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Nous n'avons pas à nous prononcer sur ces questions. Nous dirons un mot de la solution générale que nous leur donnons à propos des vérités morales dans le dernier chapitre. Mais il importe de savoir que l'activité de l'esprit n'est plus aujourd'hui tournée exclusivement et surtout vers la solution de ces problèmes. L'esprit doit sans doute se les poser et les résoudre une fois dans sa vie. Penser ces choses prouve déjà sa dignité, son infinité. Mais les hommes se sont aperçus qu'il était malaisé, peut-être impossible de répondre sûrement à ces questions, de s'entendre entre eux ou même de s'entendre eux-mêmes quand ils en discutaient. Et, au lieu de s'attarder indéfiniment à cette recherche, ils sont allés à la conquête de la nature par la science, à la conquête de la vie par l'idée de justice. Que les vérités a priori se suffisent à elles-mêmes, ou qu'elles aient besoin d'être complétées par l'expérience, elles dépassent cette expérience qui les confirme. Et puisque le réel ne peut être compris et conquis que par les rêves, les créations de l'esprit, c'est donc que la nature n'est pas tout entière dans l'expérience, mais que celle-ci en est seulement le terme et comme l'incarnation. Désespérant d'atteindre l'absolu en lui-même les hommes ont résolu de le réaliser ; et ils ont trouvé dans cet effort même la preuve de la vie, de l'autonomie de l'esprit. La foi dans l'éternité (peut-être inaccessible à la raison), se traduit dans la foi au progrès.
Cette foi est l'âme de notre temps, l'âme de la science. Elle soutient le travailleur obscur et anonyme, dont la modeste pierre se perdra cachée dans l'édifice de la vérité définitive, mais il suffit qu'elle ait servi à le bâtir. 11 suffit que ses travaux aient à certain moment servi de base d'opérations. Il suffit même que sans rien découvrir il ait été un interprète, un transmetteur de vérités. L'histoire de la science n'est qu'une longue suite d'erreurs, de tâtonnements, mais ces erreurs furent souvent des pressentiments: les alchimistes du moyen âge enfrevirent la chimie, les astrologues.
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rastronomie. Les progrès de la science sont ralentis par les erreurs de rhomme et aussi par ses aveuglements, sa routine. Pasteur fut attaqué violemment à ses débuts ; les premiers médecins qui s'occupèrent de suggestion, d'hypnotisme furent traités de charlatans. Et en fait les préjugés des corps savants ont souvent pour effet d'abandonner les vérités naissantes à l'ignorance candide ou au charlatanisme qui les exploite. Mais la vérité se fait jour quand même, et l'inventeur en appelle à l'avenir. Ainsi je sens en travaillant que je travaille à une œuvre impersonnelle et commune qui se poursuit dans r obscure clarté où se font toutes les œuvres humaines.
Cette même croyance est l'âme de l'homme de bien. S'il veut être juste, c'est qu'il croit contribuer à une œuvre de justice, qu'il sent s'accomplir autour de lui, lentement, au travers des hontes et des souffrances.
De ce progrès même qu'il croit hâter le savant a-t-il une preuve ? Non pas en ce sens qu'il pourrait dans tous les domaines en mesurer les étapes, estimer exactement les pertes et les gains de l'humanité. Il y a bien des obscurités dans l'évolution humaine. Mais la foi dans le progrès le prouve parce qu'elle le crée. Le savant croit au progrès parce qu'il y travaille et plus il y travaille plus il y croit. En agissant l'esprit se prouve à lui-même sa vitalité, son existence.
On comprend par là la portée de l'apparition de la science dans l'histoire de l'esprit humain. Son importance ne consiste pas seulement dans le nombre et la valeur de ses résultats pratiques. Et c'est bien quelque chose cependant que d'avoir asservi la nature, de telle sorte que plus de bienêtre, plus de bonheur pourront se répandre parmi les hommes, au fur et à mesure que la science se fera davantage la servante de la solidarité, de la justice. Mais voici qui est plus essentiel : en conquérant la nature, la raison humaine a donné de son existence une preuve sensible, tangible, la seule qui prenne l'homme tout entier, la preuve par le fait ; la science, c'est le miracle qui a fait éclater aux yeux la force de la raison libre et méthodique.