V. l'éducation de l'esprit
L'éducation de l'esprit, les vocations intellectuelles. Caractères que doit avoir l'éducation de l'esprit. L'éducation générale et l'éducation professionnelle. La culture littéraire et scientifique. — La bêtise. L'erreur : causes intellectuelles, fausses associations. Causes morales : les habitudes, passions, préjugés, causes de l'erreur. L'esprit de contradiction, l'esprit de routine. — L'esprit de l'enfant, de la femme et l'éducation qui leur convient.
En attendant quil soit possible de se prononcer sur les aptitudes spéciales]d* un jeune esprit, c* est par une éducation générale quil convient de le traiter. Certes Véducation encyclopédique mal comprise risquerait de disperser et d'écraser r intelligence. Mais il est un moyen de la préciser et de V élargir, cest de Vastreindre à une discipline rigoureuse sur un petit nombre dobjets d'exercice, et de lui ouvrir sur tout le reste des vues d'ensemble.
Ces objets d'exercice, les empruntera-t-on de préférence aux lettres, ou aux sciences ? Peut-être trouverait-oiï difficilement dans les sciences un exercice enfantin plus apte à développer r observation, le discernement des nuances, le sens critique, r esprit d'invention et V esprit critique, la persévérance et la probité intellectuelles que la traduction méthodique d'un texte ; si bien que la version latine est peut-être une excellente préparation pour un futur physicien ou biologiste. Toutefois, en présence du triomphe des sciences et de la diversité infinie de leurs ressources, comment ne pas ressentir un malaise à perpétuer des langues mortes ou qui veulent mourir? Il sera le bienvenu, celui qui apportera un exercice scientifique enfantin
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capable de suppléer à Vétude dun texte, avec, en plus, H avantage de V utilité pratique et de la modernité.
La discipline de V esprit le prémunit contre Terreur, qui provient de la paresse intellectuelle, de la faiblesse de la volonté devant les habitudes, passions, préjugés, ou Vorgueil partial et opiniâtre»
11 y a peu de vocations intellectuelles irrésistibles ; peu de répugnances d*esprit invincibles, ou du moins elles se manifestent quand Tesprit est déjà formé. C'est pourquoi il y a une éducation de l'esprit. On a vu des vocations musicales se dessiner dès l'enfance (Mozart, Scbumann), des vocations de peintres (Raphaël), de poètes môme (Musset). 11 y a eu aussi de précoces vocations mathématiques et logiques. Pascal enfant retrouvait tout seul les premières propositions d'Euclide à l'aide de « barres » et de a ronds » . Stuart Mill raconte dans ses Mémoires que son père, James Mill, logicien féroce et psychologue descriptif, voulant faire de lui un pur instrument d'analyse, l'initia de très bonne heure aux mathématiques — aux mathématiques supérieures à douze ou quatorze ans — , aux études grecques — pour le mettre en contact avec les logiciens — à trois ou quatre ans. Cette éducation eut ce résultat qu'à vingt ans, Stuart Mill éprouva le dégoût profond de l'esprit d'analyse, et demandait à grands cris un peu de musique et un peu de poésie. Quelle que fut la part de l'éducation on peut tout de môme dire que Mill marqua dès l'enfance une vocation de logicien.
Mais on ne peut jamais dire d'un enfant : voici un futur physiologiste, un futur historien. Un enfant de douze ans, ayant feuilleté quelques volumes de Lemaître, disait : « Je veux être critique littéraire » ; il se décidait un peu tôt. L'esprit critique, l'esprit expérimental ne viennent, même chez les plus grands, qu'avec les années. C'est seulement le génie logique ou le génie imaginatif qui peuvent se marquer dès l'enfance : les poètes et les mathématiciens sont
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souvent, dans la vie, des enfants. Ils ont développé certaines des plus importantes parmi les facultés enfantines : l'imagination, Tesprit logique. On rencontre des enfants d'esprit déjà mûr ; ce n*est pas bon signe, il faut s'attendre dans ce cas, à un arrêt de développement. Dans la nature, ce qui se fait trop vite ne se fait pas bien. Le seul cas où la réflexion précoce ne soit pas d'un fâcheux présage, c'est quand elle résulte de circonstances extérieures, d'une expérience prématurée et douloureuse, du contact avec le malheur*.
Les vocations d'enfance — quand elles existent — se manifestent donc seulement dans certains domaines. De plus elles sont rares et malaisément discernables. On a pu dire qu'à de rares exceptions près l'enfant ne laisse jamais distinctement voir ce qu'il sera à l'âge d'homme. Dès quatre ans sans doute Mozart était musicien : Duguesclin, Scott, INapoléon, Byron furent des enfants emportés, colères, passionnés et^ toujours solitaires. On appelait Shelley, Goleridge le fou ; mais les poèmes d'enfant de Scott, de Keats, de Byron, de Shelley, de Goleridge et de Tennyson ne valaient absolument rien et souvent étaient très inférieurs à ceux de leurs camarades qui ne devaient pas devenir poètes^.
Dans la jeunesse même les vocations ne se marquent pas tout de suite. Il y a sans doute des poètes et des mathématiciens de vingt ans, il y a des vocations philosophiques. Le philosophe Leibnitz fit preuve très jeune d'une vigueur intellectuelle peu commune. « Je me souviens, écrit-il, que je me promenai seul dans un bocage auprès de Leipsig, appelé le Rosenthal, à Tâge de quinze ans, pour délibérer si je garderais les formes substantielles des anciens et des scolastiques ». Mais on peut se demander si tous ceux qui rêvèrent de philosophie à quinze ans furent de
I. Voir un cas de ce genre dans Daudet. Le Petit Chose. a. Extrait de Tanalysc donnée d'un article d'Andrew Lang, dan» la Revue des Revues j février 1897.